‹ Traité théorique et practique des opérations de banqueChapitre 49 sur 168 · LIVRE II. CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XV

pour obtenir un prix élevé. Cette manœuvre est très-fréquemment employée et presque toujours avec succès.

Du reste, les choses sont maintenant établies de telle façon que ces manœuvres sont presque inutiles. Il existe à Paris une classe d'hommes dont la profession est de spéculer sur les émissions de titres. Auprès d'eux, le nom d*un banquier accrédité suffit à donner aux effets qu'il émet une valeur en Bourse. Les spéculateurs ne s'inquiètent pas de savoir si les titres qu'ils achètent ont une valeur intrinsèque et durable ; ils savent seulement ou présument que le banquier qui les vend a l'habitude de soutenir ses titres, qu'il n*a pas besoin de réaliser et de surcharger le marché pour remplir ses engagements : . ils achètent donc pour revendre. II arrive parfois que le banquier, ayant liquidé son opération ou subi des événements de force majeure, les prix viennent à baisser, et alors le spéculateur éprouve une perte : mais il ne se décourage jamais.

Le service rendu au public par les négociations de ce genre est au moins problématique. L'emprunt négocié par le banquier peut être sur ou chanceux; Tentreprise industrielle dont il vend les actions peut être bonne, médiocre ou mauvaise : peu lui importe, s'il a vendu ses titres avec un bénéfice ; il laisse aux acquéreurs, aux capitalistes sérieux les chances de gain ou de perte qui résultent de la nature même de l'affaire.

1^8 négociations d'emprunts et d'actions des grandes compagnies ne peuvent être faites avec succès que par des maisons puissantes, maltresses de capitaux considérables et en possession d'un crédit bien établi. Encore présentent-elles des éventualités qu'un exemple rendra sensibles.

Le 10 novembre 1847, la maison Rotschild soumissionnait au gouvernement français un emprunt de 250 millions, moyennant délivrance d'inscriptions de 10 millions environ de rente 3 p. 7o> dont l'État payait par anticipation les arrérages à dater du 22 décembre 1847. Le soumissionnaire s'engageait à verser au Trésor 12 millions et demi le 22 novembre, 12 millions et demi le 22 décembre, 5 millions le 7 janvier 1848 et 10 millions le 7 de chaque mois jusques et compris le 7 novembre 1849. En faisant le décompte des arrérages, l'État qui achetait alors par la caisse d'amortissement le 3 p. % au cours moyen de 76 fr. 71 c, le

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cédait à M. de Rotscfaiid au prix de 72 fr. 48 c. I^s 25 millions des deux premiers termes, payés par anticipation^ sous escompte de 3 p. %, restaient affectés à la garantie du Trésor, jusqu*au paiement du solde définitif.

L'opération paraissait donc excellente, et les soumissionnaires la réalisèrent d'abord avec une grande facilité. Non-seulement ils acquittèrent les premiers termes avec exactitude, mais ils escomptèrent une partie des suivants et les payèrent avant échéance. Ils avaient acheté à 4 fr. 53 c. au-dessous du cours du 10 novembre : si l'état du marché ne changeait pas, ils pouvaient donc espérer un bénéfice de 15 millions au moins.

Quatre-vingt-cinq millions environ avaient été payés et réalisés, lorsque survint la Révolution de Février. Les soumissionnaires de l'emprunt étaient donc libres d'engagements jusqu'au 7 juillet 1848; mais, à cette date, ils devaient verser au Trésor un peu plus de 5 millions, puis 10 millions de mois en mois jusqu'au 7 novembre 1849. Or, au 7 juillet 1848,1e cours de la rente 3 p. % était à 50 fr. 75 c. S'il ne se relevait pas et si les soumissionnaires étaient forcés de réaliser, ils avaient en perspective un perte de plus de 60 millions sur les 165 qui restaient à verser, ou l'abandon de leur cautionnement de 25 millions. I^ danger était d'autant plus grand pour eux que le Trésor pouvait sans peine faire face à ses besoins, au moyen du crédit de 150 millions que lui avait ouvert la Banque de France le mois précédent et du produit de l'impôt exti*aordinaire des 45 centimes.

Heureusement pour les soumissionnaires de l'emprunt de novembre 1847, ils trouvèrent dans la personne de M. Goudchaux un ministre qui consentit à les relever de leurs engagements et à leur faire donner par l'État 13 millions de rente 5 p. \ au taux même auquel ils avaient soumissionné la rente 3 p. % en 1847*. En admettant que les cours restassent jusqu'à l'expiration des nouveaux engagements à 77 fr. 25 c, taux du 24 juillet, jour où ils furent souscrits, les soumissionnaires, exposés la yeille à une perte de 25 millions, avaient le lendemain en perspective

* Voir au Moniteur la diwugglon 1rè«-courte qui eut lijeu sur cette loi dans rÂâsemblée constituante, et notamment le rapport et les paroles de M. Gouln, rapporteur de la Commission.

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un bénéfice d'environ 11 millions, outre la chance presque certaine de voir les cours se relever.

Telles sont les éventualités auxquelles les soumissions d'emprunt peuvent donner ouverture. Il a tenu à la volonté d'un ministre des finances qu'une affaire conduite par le banquier le plus puissant et le plus habile dans ces sortes d'opérations donnât lieu à une perte de 25 millions ou à un bénéfice de 11. M. Goudchaux a préféré le second terme de cette alternative; mais un ministre plus méticuleux, plus timoré, aurait pu craindre d'imposer un sacrifice de tant de millions au Trésor, et alors par quelle perte ne se soldait pas la soumission, d'abord si avantageuse, du 10 novembre!

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