CHAPITRE IS
DES COULEURS D’APPLICATION RENDUES MECANIQUEMENT ADHE¬ RENTES ET QUI NE SONT POINT ATTAQUEES PAR L EAU.
§ 780. Les couleurs de cëtte catégorie ont la plus grande analogie avec celles de' la peinture à l’huile et en détrempe. Pour les composer , il suffit de broyer une substance colorée insoluble , de quelque nature qu'elle soit , avec un liquide visqueux (espèce de vernis) capable de la faire adhérer avec lui à l’étoffe : seulement , le fabricant doit rechercher :
1° Si elle couvre bien , c’est-à-dire , si elle est dans cet état lamellaire et de ténuité qui n’exige qu’une faible quantité de matière pour recouvrir une surface donnée ;
2° Si elle fait parfaitement corps avec le vernis ou la substance plastique qui doit la rendre adhérente au tissu ;
3° Si elle ne s’altère pas en présence du vernis et sous l’influence de la lumière ou de l’air ;
li° Enfin , si le prix n’en est point trop élevé.
La substance plastique est ou un vernis gras ou résineux (huile siccative), ou une dissolution de caoutchouc , ou enfin une solution albumineuse, qu’on rend insoluble par l’effet de la chaleur ou de toute autre manière.
Les couleurs de ce genre ne s’appliquent pas toujours par les mêmes procédés : tantôt on les dépose simplement broyées avec le vernis, comme les couleurs des peintres ; tantôt, à l’instar des doreurs, on dépose d’abord le vernis sur l’étoffe, pour le recou-
COI” LEURS D APPLICATION
vrir, lorsqu’il est arrivé à une consistance convenable, de la substance colorée qu’on veut imprimer, et qui , n’adhérant que sur les points chargés de vernis, n’en colore pas d’autres. C’est ainsi que le célèbre fabricant d’Augsbourg , Scheule , réalisait, il y a bientôt un siècle, ses impressions en or et en argent. Il imprimait sur calicot de l’huile de lin lithargirée ,
§ 338, qu’il recouvrait, quand elle avait pris une certaine consistance , d’or ou d’argent en feuille ou en poudre. L’essentiel , dans cette fabrication , est de savoir trouver le point de dessiccation qui convient le mieux : l’or appliqué trop tôt se noie dans le vernis ; trop tard , il perd toute aptitude à se souder au tissu. Il faut, en outre, qu’indépendamment des qualités énumérées plus haut, la substance colorée ne salisse point les parties de l’étoffe que ne recouvre point le vernis. Comme ces opérations sont celles dont nous avons parlé à l’occasion des planches chapeaudées , § 492, p. 248, elles ne réclament pas d’autres explications.
Le moyen d’application dans lequel on fait usage d’une espèce d’encre grasse est le plus généralement utilisé , et c’est par ce procédé que beaucoup d’Européens ont imité d’abord les productions de l’Inde; MM. Kœchlin-Schmaltzer, qui furent, en 1746, les premiers fabricants d’Alsace, n’imprimaient pas autrement à leurs débuts ; ils déposaient , sur de grossiers tissus , des couleurs d’application à l’huile siccative et au vernis (D. Kœchlin i. D’après des renseignements qui nous ont été fournis à ce sujet, on aurait produit de semblables impressions, bien avant cette époque, à l’aide de petits cylindres en bois de fer sur lesquels on gravait en creux des sujets assez délicats. Lorsque la gravure était chargée de couleur, l’ouvrier l’appliquait sur l’étoffe , puis rechargeait son cylindre. On obtenait ainsi de petits médaillons bleus ou noirs qui figuraient ordinairement dans les coins des châles ou des écharpes.
Les impressions par les encres grasses , qui furent presque
abandonnées durant une assez longue période, ont été reprises à l’époque de l’invention de la lithographie ; la maison Haussmann a été une des premières à faire une heureuse application de cette belle découverte à F impression des tissus . Qui ne se rappelle les sujets palpitants de nationalité qu’elle imprima de cette manière , avec le concours éclairé de M. Hirn pour les dessins , et de M. B. Haussmann pour la partie mécanique \ Depuis cette époque , ce mode d’impression s’est généralement propagé ; en Angleterre , en France , et particulièrement à Rouen , on réalise dans ce genre des mouchoirs qui représentent des cartes géographiques , des paysages , etc.
Indépendamment des couleurs d’application que nous venons d’examiner, il en est encore une , le blanc mat au sulfate plombique , qui, il y a environ quinze ans 9 a joué un certain rôle dans la fabrication . On faisait alors beaucoup d’impressions en nuances diverses , et on modifiait la teinte de ces dernières , ainsi que celle du fond , en appliquant par- dessus un blanc mat, qui produisait en outre sur les parties blanches du tissu des effets de broderie.
Pour réaliser ce blanc , on imprimait de l’acétate pldmbique et on foulardait dans un bain d’alun , où , par double décomposition , il y avait formation de sulfate plombique insoluble. (Voyez fonds gris enluminés .)
En supposant qu’un fabricant soit convenablement outillé pour effectuer des impressions de cette espèce , il ne rencontrera aucune difficulté à imprimer des couleurs foncées (noir, puce , grenat , etc.), parce qu’il trouve dans une bonne huile de lin rendue siccative tous les éléments de succès ; mais les difficultés se présentent dès qu’on veut fixer des couleurs claires , telles que lilas, rose , bleu et vert , qui ne supportent le mélange d’aucune substance terne ; il faut nécessairement un vernis incolore et qui se conserve tel après sa dessiccation . L’huile de lin ne pouvant que difficilement être employée dans
COULELTIS D APPLICATION.
ce but , on est contraint de recourir aux résines proprement dites pour en former des solutions ; mais alors surgissent d’autres inconvénients : ces vernis ne donnant pas à l’encre colorée le même degré de cohérence que l’huile de lin , pour peu que cette encre soit chargée de couleur, elle devient tellement maigre qu’il suffit du plus petit frottement pour la détacher de l’étoffe.
Les vernis que l’on emploie avec le plus de succès sont formés de solutions de résine-laque , ou de résine-copale , ou enfin de caoutchouc.
La gomme-laque , comme les autres résines, se dissout dans les essences , les huiles , etc. ; mais c’est à l’ammoniaque qu’on donne ici la préférence. D’après M. John, humectée d’ammoniaque concentrée et placée dans un endroit chaud , elle ne tarde pas à se gonfler et à se convertir en une masse gélatineuse qui se dissout dans l’eau chaude en laissant un résidu de cire et de débris organiques. On peut ramener cette dissolution à l’état visqueux par l’évaporation sans qu’elle donne naissance à aucun dépôt ; mais après une dessiccation complète, on n’a plus qu’une substance dure et transparente d’aspect vitreux , qui ne renferme plus qu’une faible proportoin d’ammoniaque et cesse d’être soluble dans l’eau.
Il est aisé de comprendre qu’avec une solution visqueuse de cette espèce on peut épaissir des couleurs , les déposer sur tissu et les y fixer par une dessiccation parfaite. Toutefois un tel vernis , étant toujours plus ou moins influencé parla matière colorante de la gomme laque , ne peut servir qu’à la fixation des couleurs foncées; lorsqu’on veut l’appliquer à celle des nuances tendres , il faut préalablement détruire cette matière colorante , et pour atteindre ce but on dirige un courant de chlore à travers une solution d’hydrate potassique saturée de gomme-laque ; le chlore , en décolorant la solution , déplace la gomme laque, qui, recueillie et dissoute de nouveau dans la potasse , donne une solution incolore qu’on décompose par le chlorure ammoniquepour obtenir un précipité de résinate ammonique insoluble dans le
chlorure potassique. On lave à l’eau froide ce nouveau précipité, on le débarrasse complètement des sels potassiques , et l’on n’a plus qu’à le faire digérer dans l’eau , à la température de 50 à 60°, pour avoir une solution semblable à celle dont il vient d’être fait mention , mais sans couleur ( Voyez Berzélius , Traite de chimie, 2e édition). C’est par ce moyen que M. Leitenberg a imprimé dans le temps des laques de garance ( rouge d’application ) .
Vernis au caoutchouc . De tous les procédés que l’on emploie pour faire de semblables préparations avec le cachou, celui qui .nous paraît le plus convenable consiste à faire gonfler le caoutchouc dans l’éther ou dans f ammoniaque à chaud. Lorsque cette opération est achevée , on opère la dissolution du caoutchouc dans l’essence de térébenthine, que l’on fait préalablement bouillir avec du soufre et que l’on débarrasse , par décantation, de la partie de ce dernier, qui se dépose par le refroidissement. Les solutions de caoutchouc qu’on obtient ainsi sont aussi concentrées que possible, mais s’impriment fort mal, et ont, en outre, l’inconvénient de donner aux étoffes une odeur désagréable.
Nous avons fait connaître , § 352 , la préparation du vernis au copal , au moyen duquel on réalise de fort belles impressions.
Lorsque les laques ou substances colorées que l’on incorpore au vernis , pour en former une encre , ne sont pas attaquables parles acides, on peut, ainsi que nous nous en sommes assuré , employer comme véhicule l’acide acétique, qui dissout très bien les résines ; en sorte qu’en le saturant d’un mélange de sandaraque , de mastic et de galipot , ou de ce dernier seulement , on obtient un vernis qui se dessèche en peu de temps et n’ affecte aucune couleur sensible, pour peu qu’on ait mis de soin dans le choix des matières premières sur lesquelles on a opéré.
On peut composer beaucoup d’autres couleurs grasses en dis-
COULEURS D’APPLICATION. 183
solvant ou en délayant des savons de cuivre , de fer, enfin des savons colorés , dans l’essence de térébenthine.
L’éch. 249 présente un spécimen d’une impression lithographique.
Impression lithographique.
Quant à 1 ech. 250 , il fournit un exemple d’impression à la planche plate, § 514, pl. VIL Les dessins qu’on imprime sur toile avec cette machine étant généralement de grande dimen-
Impression à la planche plate.
sion , nous avons été dans l’impassibilité de les reproduire dans l’ouvrage ; c’est pourquoi nous empruntons au commerce de la librairie le sujet que nous donnons ici.
L’agent mécanique le plus usité pour la fabrication de ces* couleurs est le blanc d’œuf. On forme avec cette sérosité , délayée dans une très petite quantité d’eau de gomme , un vernis qu’on imprime après l’avoir parfaitement bassiné avec les couleurs que l’on veut imprimer, soit au rouleau, soit à la planche, soit, en un mot, par l’un ou par l’autre des moyens décrits § 501 à 523. Après l’impression et la dessiccation de la couleur, on vaporise à sec et à une pression un peu élevée; l’albumine , en se coagulant dans les pores du tissu , y maintient la couleur quelle tenait en suspension.
Depuis plusieurs années, on imprime de cette manière dans un établissement près de Paris (la Glacière) beaucoup de couleurs de cette espèce , et particulièrement des bruns à la terre de Sienne et des bleus à l’outre-mer artificiel. Il est important , pour que le tissu soit bien recouvert , que l’albumine ne soit pas trop étendue et surtout que la couleur soit dans un état de division extrême : aussi fixe-t-on très bien ainsi l’oxide chromique cristallisé , provenant de la réduction du bi-chromate potassique par la chaleur et l’oxide ferrique (poudre à rasoir) provenant de la calcination du sulfate ferreux en présence du chlorure sodique.
Nous donnons ici deux échantillons de ce mode de fixation au blanc d’œuf. L’éch. 251 est une impression bleu d’outremer, l’éch. 252 une impression de terre de Sienne.
Comme l’emploi du blanc d’œuf sur une grande échelle entraîne le fabricant dans une très grande dépense , on le remplace quelquefois par un mélange de colle de poisson et de gomme adragante qui rend la couleur ainsi imprimée peu attaquable par l’eau, quand elle a été fortement desséchée. Enfin nous avons constaté que le lait écrémé , cuit et concentré , avec addition d’une certaine quantité d’hydrate calcique, donne
COULEURS b’ APPLICATION.
^5 fl. Bleu «l’outre-mer fixé »n blanc d'œuf.
caniquement les couleurs au tissu.
Comme il est rare qu’on lave ces couleurs , on n’y fait presque jamais intervenir de réserves.