XXXII THÉORIE DE LA DISSERTATION
Le rêve suppose le sommeil, ce repos périodique des organes des sens et du mouvement pendant lequel le corps répare ses forces. A cet état de l'organisme correspond dans l'âme la suspension de l'attention et de la réflexion, dont l'exercice caractérise la veille : mais 1 activité instinctive el spontanée des facultés intellectuelles suit son cours. Elle a pour éléments, soit des sensations externes qui sont déterminées par des bruits, par des rayons de lumière, ou par le conlact de cerlains objets ; soit des sensations internes qui résultent de l'état de l'estomac, du cœur, de la poitrine, du cerveau ; soit les idées qui nous ont occupés au moment du sommeil, ou qui nous dominent ordinairement pendant la veille1. De là naissent des émotions et des conceptions qui leur sont liées par l'habitude : nous nous représentons alors certains objets avec une telle vivacité que nous croyons voir des figures2, entendre dos sons, etc., parce que les organes des sens concourent à la formation des images par l'ébranlement qu'ils reçoivent du cerveau; quelquefois nous nous parlons à nous-mêmes, nous exécutons certains mouvements automatiques tels que ceux qui caractérisent le somnambulisme. Tantôt les images sont incohérentes et fugitives; il n'en reste rien au réveil; c'est le rêve proprement dit (§ 126, p. 105). Tantôt elles sont bien suivies; elles forment des ensembles qui ont l'apparence de la réalité et qu'on se rappelle nettement : tels sont les songes décrits par les poètes, le Songe d'Agamemnon, dans Homère, le Songe d'Enée, dans Virgile, le Songe de Pauline, dans Corneille, le Songe d'Athalie, dans Racine.
1. Et quo quisque fere studio defunctus adhœret, Aut quibus in rébus multum sumus ante mor.ili, Atque in ea ratione fuit contenta magis mens,
In somnis eadem plerumque videiuur obire; etc.
Lucrèce, IV, 9G3.
2. Nocle, brevem si forte induisit cura Boporem, Et toto versata toro jam meoibra quiescunt, Continuo templum et violati numinis aras, Et, quod piaccipue mentein sudoribus urget, Te videt in soumis : tua sacra et major imago
Humana turbat pavidum cogitque fateri. Juvénal, XIII, 217
COMPARAISON. XXXIU
La rêverie diffère du rêve en ce qu'elle a lieu pendant la veille et que l'imagination y exerce moins d'empire. C'est une association d'idées dont le cours est déterminé par la disposition générale de notre âme, par la somnolence de nos organes et par l'influence du milieu où nous nous trouvons. Nous nous complaisons dans cet état, quand une agréable illusion embellit l'objet de notre pensée :
Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux; Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes:
Tout le bien du monde est à nous. La Fontaine, VU, x.
Tantôt nous nous abandonnons à cette mélancolie décrite par Lamartine dans le Golfe de Baïa :
Mais déjà l'ombre plus épaisse Tombe, et brunit les vastes mers; Le bord s'eiïace, le bruit cesse, Le silence occupe les airs.
C'est l'heure où la Mélancolie S'assied pensive et recueillie Aux bords silencieux des mers, El, méditant sur les ruines, Contemple, au penchant des collines, Ce palais, ces temples déserts.
Qui ne connaît aussi le Songe d'une nuit d'été (Shakspcare) , et la chanson de Mignon regrettant sa patrie (Goethe) ? Mais la rêverie est si chère aux poêles que, si nous les écoutions, ils nous feraient oublier notre sujet.
Si la puissance de l'imagination est plus faible clans la rêverie que dans le rêve, elle atteint, au contraire, son plus haut degré dans Y hallucination. Colle-ci a lieu pendant la veille aussi bien que pendant le sommeil. Une surexcitation nerveuse du cerveau met en jeu les organes des sens en l'absence de toute impression extérieure, et l'halluciné entend des bruits au milieu d'un profond silence, voit de vives clartés dans l'obscurité; il est obsédé par des visions répétées et persistantes. De là ces apparitions décrites par les historiens et par les poètes. Oreste se croit toujours poursuivi par les Euménides :
Eh bien! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes?