XIV
Un fait commun a motivé le rapprochement de ces sept observations ; c’est la présence de formations pseudo-membraneuses dans la cavité arachnoïdienne.
A cette complication tout accidentelle de la folie, se rattachent plusieurs questions sur lesquelles ces observations me paraissent propres à jeter quelque jour.
Cette complication doit être considérée comme assez rare , puisque, sur trois cent seize décès , elle n’a été rencontrée que sept fois , six fois chez les hommes , une fois chez une femme. Bien qu’elle soit plus fréquente dans la folie paralytique, elle ne lui appartient pas en propre. En effet, sur les sept observations, trois seulement appartiennent à la folie paralytique ;des quatre autres , trois doivent être rapportées à la folie maniaque , une à la folie chronique.
Le diagnostic de cette complication est fort difficile à porter. Dans aucune de ces observations , l’existence d’une pseudo-membrane arachnoïdienne n’a été, par moi, diagnostiquée avant la mort.
- Dans l’obs. 286, la manifestation graduelle, chez un maniaque , de symptômes de compression cérébrale , entraînant rapidement la mort, m’a conduit à penser, qu’il se formait dans l’appareil encéphalique de ce malade un épanchement. Mais rien, dans les symptômes, n’a pu me faire reconnaître, à priori, si la cause de la compression
OBSERVATIONS DE FOLIE
était un épanchement séreux ou un épanchement sanguin , et si répanchement avait son siège dans la cavité arachnoïdienne ou dans les ventricules.
Dans l’obs. 289 , la mort subite avec des symptômes d’apoplexie a bien pu être immédiatement rapportée à une hémorrhagie considérable; mais comment eût-il été possible de deviner que cette hémorrhagie s’était produite dans des kystes de l’arachnoïde, dont l’existence n’avait pas même été soupçonnée?
Dans l’obs. 288, l’abolition de la vie cérébrale , pendant douze jours, chez un fou paralytique, pouvait faire supposer une cause particulière de compression cérébrale. Mais combien de fois n’arrive-t-il pas qu’un état symptomatique analogue soit déterminé , dans cette espèce de folie, par une congestion sanguine, s’ajoutant aux altérations ordinaires de la couche corticale ? Une simple hydropisie de l’arachnoïde ou de la pie-mère peut , au reste , donner lieu au même ensemble de phénomènes, comme il est arrivé dans les obs. 188 et 204.
Dans l obs. 290, les symptômes qui ont probablement coïncidé avec l’invasion de la complication , n’ont rien offert qui pût absolument les faire distinguer de ceux qui accompagnent les congestions cérébrales périodiques de la folie paralytique.
Dans les obs. 291 et 292 , l’état de l’intelligence et de la motilité semblait caractériser l’existence de la folie paralytique , et l’erreur de diagnostic fut commise.
Dans l’observation 287 , sauf les cris perçans qui coïncident souvent avec les maladies inflammatoires des méninges, les symptômes ne différaient pas de ceux qui caractérisent la folie chronique simple , arrivée à l’état stupide.
Rien donc de plus facile que de méconnaître l’exis.ence de cette complication de la folie , et surtout rien de plus IRcile que de la confondre avec la folie paralytique.
FOLIE COMPLIQUEE
La nature pathologique de la complication ne laisse pas non plus que de présenter des doutes.
Dans six observations sur sept , les formations pseudomembraneuses coexistaient avec des traces plus ou moins évidentes d’épanchement sanguin. Ces formations étaientelles de simples transformations de sang préalablement épanché , ou bien des produits secrétoires de la surface arachnoïdienne? Et, dans ce dernier cas, la sécrétion avaitelle précédé ou suivi l’hémorrhagie? Questions controversées , habilement discutées , à propos de faits analogues , par MM. Calmeil et Baillarger , et de solution , à mon avis , fort difficile. En elfet , si l’on doit admettre que des épanchements sanguins puissent se transformer partiellement en productions membraniformes , sous l’influence du mouvement et de l’absorption , et qu’ainsi ils puissent nonseulement préexister aux formations membraneuses , mais encore leur fournir la matière de leur développement, comme il semble que cela a dû avoir lieu dans l’observation 286 ; s’il est vrai que des productions membraneuses puissent se former consécutivement autour du sang épanché, au moyen d’une exhalation provoquée par la présence du sang au contact d’une surface secrétoire , comme on peut l’admettre pour les observations 290 et 291 ; il est encore plus certain que des formations membraneuses peuvent exister indépendamment de tout épanchement sanguin , comme le prouve l’observation 292 , et qu’elles peuvent même devenir le siège d’épanchemens sanguins consécutifs, comme le démontrent les observations 287 et 289.
L’obs. 289 , à propos de laquelle le hasard a permis que je fusse témoin de l’attaque d’apoplexie foudroyante qui a tué le malade sous mes yeux et en quelques minutes , est un exemple remarquable d’hémorrhagie se produisant dans des kystes arachnoïdiens préexistans.
Dans les obs. 286, 287, 288 et 289 , l’hémorrhagie ,
0BSERYAT[0>S DE FOLIE.
qu'elle ait été primitive , concomitante ou consécutive par rapport à la formation membraneuse , s’est produite par exhalation , et il a été impossible de trouver une autre voie par où le sang ait pu se faire jour.
Dans i’obs. 290, le sang avait dû être versé dans la cavité arachnoïdienne par la portion fongueuse de la diircrnère, qui recouvrait la carie du corps du sphénoïde. Dans l’observation 29Î , des traces d’épanchement sanguin ancien existaient à la surface des circonvolutions, au bord de la scissure de Syivius, et le sang avait pu, de là, s’épancher dans la cavité arachnoïdienne.
Dans aucune des observations le siège des pseudo-membranes et des épanchemens sanguins n’a pu être l’objet d’un doute ; bien que des adhérences , plus ou moins intimes , unissent les pseudo-membranes à la surface de la dure-mère, et eussent pu quelcjuefois faire croire à un décollement de l’arachnoïde pariétale, constamment l’arachnoïde a été retrouvée saine et adhérente à la dure-mère, au-dessous de ces pseudo-membranes.
Les pseudo-membranes de la cavité arachnoïdienne ne' me paraissent pas pouvoir être considérées comme l’expression d’un état pathologique primitivement identique pour tous les cas.
L’hémorrhagie par exhalation ou par extravasation et la sécrétion plastique de l’arachnoïde enflammée , sont les deux états morbides auxquels la formation de ces produits doit être rapportée , soit que l’une d’elles engendre isolement une de ces pseudo-membranes , dont la simplicité déstructuré semble révéler la siniplicité d’origine, soit que toutes deux se combinent et s’associent , à des époques diverses , pour donner naissance à ces pseudo-membranes complexes , à propos desquelles il est le plus souvent impossible de déterminer lequel des deux élémens générateurs a pris l’initiative.
FOLIE COMPLIQUÉE
L’analogie , que les formations pseudo-membraneuses d’origine diverse présentent quant à leur siège , leur forme et leur structure , me paraît due à ce que , pour tous les cas, le produit morbide épanché dans la cavité arachnoïdienne, sang ou suc plastique , fort analogue déjà sous le point de vue de la composition chimique, s’y modifie et s’y transforme par l’influence combinée de causes semblables, la configuration de l’espace contenant, les mouvemens alternatifs d’abaissement et d’élévation du cerveau , et l’absorption. •
OBSEll V ATIONS DE FOLIE.
§ 3. — Folie compliqu ’e cF hémorrhagie cérébrale.
Femme. 6^. €é!îbatala*e. Oomesiiqiie.
Perte d’argent. lüîO J. Hémorrhagie cérébrale.
Domestique depuis long-temps chez un maître qui tombe malade et meurt , elle espérait recevoir une certaine somme d’argent pour prix de ses soins. Déçue dans son espoir , elle devient triste , recherche les lieux isolés. Son intelligence paraît s’affaiblir. Elle court dans la campagne. Incohérence.
A l’entrée , calme , docile , elle est peu intelligente. Elle se croit reine de France. Elle a été nommée reine de France par deux personnes, dont l’une est son curé. Depuis ce temps , elle n’est pas plus heureuse. Sommeil , appétit. Elle s’agite, elle va et vient sans* but, sans motif, elle tourmente les malades , elle pleure. Elle a un monsieur qui est son mari. Elle dort peu la nuit, parce qu’elle pense à son mari. Elle a de l’argent partout. Elle a peut-être plus de dix millions, peut-être plus de trente millions à manger. Elle gâte de temps en temps. — Elle se trouve belle ; «Impossible, dit-elle, de trouver une femme mieux* composée que moi. J’ai pourtant cinquante-six ans. » Et elle se rengorge , et elle marche avec prétention. Elle veut qu’on l’appelle mademoiselle Persil. L’agitation devient plus fréquente. — Perte subite de la connaissance. Hémiplégie gauche. Retour incomplet à la connaissance. Léixère contracture dans le bras, et rigidité dans l’extréliiité inférieure du côté gauche. La malade ne peut émettre que des sons inarticulés. Le troisième jour, la contracture a cessé. Paralysie du mouvement seulement dans le côté gauche, plus prononcée dans le bras. La malade répond
quelques mots à demi-articulés, dont on peut deviner le sens. Coma, mort le quatrième jour.
Encéphale, 1.300.
Distension des veines par du sang noir liquide. Léger épaississement des membranes. Aspect blanc nacré et induration de la surface cérébrale. Induration des deux substances. Pâleur de la couche corticale. — Hémisphère droit : dans l’épaisseur du corps strié , et jusqu’au niveau de la couche optique , existe une excavation remplie par un caillot de sang, du volume d’une noix. Le noyau du caillot a une consistance ferme , une couleur rouge de rouille à sa surface. Du sang liquide existe entre ce noyau et les parois de la cavité. Les parois de la cavité sont floconneuses , molles; le tissu cérébral est mêlé au sang, et a trois millimètres de profondeur ; ce tissu est imbibé de sang et a une couleur violette foncée. La cavité est creusée dans le corps strié , contourne en avant , sur les côtés et en arrière la couche optique ; elle n’est séparée , en arrière , de la cavité ventriculaire , que par une mince et molle cloison dans l’étendue d’une pièce d’un franc. Les irradiations fibreuses latérales et postérieures , sont plus altérées que les antérieures. — Hémisphère gauche: dans l’épaisseur de la couche optique , existe une cavité enkystée, revêtue d’une membrane celluleuse, baignée de sérosité , sans induration notable des parois. Cette cavité pourrait loger un gros haricot.