NOTIONS PRÉLIMINAIRES
§ I ^^. — De V Éloquence en général.
.i„L9>'^^*;*^^.^^"f réloquencc et quels sont les défauts de la définition qu'on en donne? - 2 Ou trouve-t-on le vrai caractère de l'éloquence? - 3. L'éloquoncu
î™'':*"''"'';?" n'^'' •'? .^i'"''^.- - "■ '^'•«"'' c«^ 1'-» véritable définition de Féoquence? - s. Quelle est l'étendue du domaine de Féloquence?
1. On a défini l'Éloquence , Vart de persuader. Cette définition présente plusieurs défauts dont l'examen peut servir à la corriger.
r D'abord l'Éloquence n'est point un art, puisqu'un art n'est jamais qu'une imitation. Or, si l'Éloquence était une imitation, tout imitateur pourrait être éloquent, et rien ne
TRAITÉ DE LITlliR. -- IIHÉIOR. ET ÉLOQ. |
2 TRAITÉ DE LITTÉBÀTURE.
serait plus commun que cette qualité ; l'expérience nous prouve combien au contraire elle est rare , précisément parce qu'elle est, non pas un fruit de l'étude, mais un don de la nature ^
2" En outre , a supposer même que l'Eloquence fût un art, ce serait trop le restreindre que de le borner à la persuasion. En le resserrant dans cette étroite limite , on semble n'avoir pensé qu'à l'éloquence de la tribune et du barreau , comme si le poëte et le prosateur ne pouvaient pas être éloquents sans avoir pour objet de persuader.
Ainsi qu'auraient à nous persuader Hécube, Audromaque, Mérope? Qu'elles sont malheureuses? Nous le voyons assez, et sans toute l'éloquence qu'Euripide, Racine et A'oltaire ont déployée dans le rôle de ces trois femmes infortunées , l'action pantomime elle seule de la douleur maternelle produirait cette illusion.
Axant que d'entendre Flécliier faisant l'éloge de Turenne, ou Bossuet celui de Condé, l'auditoire savait tout d'avance : il ne s'aiiissait pas de persuader aux Français qu'ils avaient perdu deux grands hommes, mais de développer . d'étendre, d'approfondir l'idée qu'on avait de leur caractère, de leurs exploits, de leurs vertus, par le tableau frappant d'une vie semée de gloire.
De même, tout l'auditoire de Massillon était persuadé d'avance du petit nombre des élus , lorsque , par un mouvement incomparable d'éloquence , il excita autour de lui un frémissement si soudain d'étonnement et de frayeur 2.
Ces exemples font assez voir que , dans ce genre d'éloquence, il s'agit moins de persuader que d'inspirer et d'émouvçir.
2. L'Éloquence se trouve partout où elle a laissé de fortes traces d'émotion ; partout ou elle a produit quelqu'un de ces grands effets qui saisissent notre âme ou notre raison, qui bouleversent nos sens, qui nous remplissent d'admiration et d'amour, qui soumettent notre volonté ou domptent notre conviction.
Telle on la voit dans les discours de Démosttiènes soulevant la Grèce contre Philippe. — Telle dans la harangue de Priam redem;indant à Achille le corps de son fils ( Homère). — Telle dans les récits d'Énée, encore tout ému des malheurs de sa patrie ( Firfjile). — Telle dans les fureurs d'Achille qui jure d'arracher Iphigénie des mains de ses bourreaux i /fat/;/<? ).— Telle dans les contemplations élevées de Platon et dans les profondes histoires de Tacite. — Telle dans les tendres épanchements de Fénelon et dans les controverses enti-ainantes de Bossuet.
' Ainsi nous n'admettons point cet axiome de Cicéron : JSasciiur poëta,Jiun1 ora tores. L'homme nait orateur comme il nait poëte, et la pensée de Cicéron n'est vraie que dans les cas ou l'éloquence est forcée d'étudier les lois, le génie des juges, la métbode usitée, les habitudes des peuples, pour être plus sure des moyens de persuasion . "^ F oyez plus loin, chap. I*"", § 4, art. I".
BHETORIQUE ET ELOQUENCE. 3
3. L'Éloquence n'esl: pas nécessairement attachée ù la parole. Elle peut exister partout où se rencontre le sublime , dans les réticences ' , dans le silence ; elle peut exister encore dans le geste, dans le regard, dans l'attitude extérieure de l'homme. Il y a une expression muette qui par les yeux fait passer à Tàme le sentiment et la pensée; et c'est pour l'orateur un moyen si puissant, que nonseulement il supplée à la faiblesse de la parole, mais que sans la parole il produit quelquefois tous les effets de TÉloquenee. Aussi dit-on, Veloqueîice des yeux , ïéloqiœnce dus larmes, {'éloquence du geste. Cependant comme l'Eloquence est principalement l'effet de la parole , expression animée de l'intelligence, il faut, pour la définir avec précision, se restreindre aux effets qui tiennent au langage.
4. L'Éloquence est ( donc) la faculté d'agir sur les esprits, sur les cœurs et sur les volontés par la parole. Sur les esprits , c'est le talent d'instruire ; sur les cœurs , c'est le talent d'émouvoir ; sur les volontés, c'est le talent d'entraîner, et de ces trois talents résulte au plus haut point le talent de persuader.
5. L'Éloquence (telle qu'elle vient d'être définie) n'est pas seulement , comme le disent les Rhétoriques , celle qui s'adresse à une multitude assemblée ; c'est la tout au plus un genre , mais ce n'est pas la chose elle-même. Il y a une éloquence universelle qui convient aux convictions du moraliste comme aux convictions de X homme dElat ; aux discussions déliées de Yavocat comme aux inspirations sublimes àM prédicateur ; aux récits animés de Vhistorieii comme aux tableaux inspirés du poète. Ainsi l'Éloquence s'étend à tout ce qui se rapporte à la pensée humaine : elle est la maîtresse des âmes et la règle des volontés; elle dompte les passions du cœur, elle détruit les préjuges de l'esprit, et si son entraînement paraît plus admirable lorsqu'elle agit sur des multitudes par la voix tonnante d'un orateur, sa puissance est bien plus merveilleuse, lorsqu'elle s'adresse à la raison froide et réfiéchie par la voix muette d'un écrivain.
' Ce sujet a été amplement traité, pag. 102 et suiv. du 1<^' vol. ISLyU et Composition.)
4 ilWITE DE LITTERATURE.
§ 2. — Do la Rhétorique en général.
I. Qu'est-ce que la rhétorique? — 2. Quel est le but de la rhétorique? — s. Quelle différence y a-t-il entre Ta rhétorique et l'éloquence? —4. Quelle différence y a-t-il entre l'homme disert et l'homme éloquent ? — o. Quelle est l'origine de la rhétorique? — 6. Quelle est l'utihté générale des règles ? — 7. Quelle est la véritable manière d'étudier les règles? — s. Ou faut-il étudier les règles?
1 . A la manière dont s'expriment les rhéteurs, on dirait que nous devons tous devenir des orateurs de tribune ou de barreau. T3e là vient que chez eux la Rhétorique n'est qu'w/i recueil de préceptes et de règles sur Vart de 'parler ou d'écrire. Mais il ne suffît pas de développer la marche des discours destinés à des assemblées ; il faut encore apprendi-e le secret de toucher ou de convaincre des juges bien plus difficiles , ceux qui , renfermés dans leur retraite , gardent tout le calme de leur raison, et pénètrent jusqu'au , fond le plus caché de nos pensées.
2. Le but de la Rhétorique est de développer, de guider et de régulariser l'Éloquence, soit parlée, soit écrite.
3. La Rhétorique diffère de l'Éloquence, comme la théorie diffère de la pratique. L'Eloquence , talent de persuader, est un don de la nature; la Rhétorique, art de guider le talent , est un fruit de l'étude ; l'une trace la méthode et l'autre la suit; l'une indique les sources et l'autre va y puiser ; l'une enseigne les moyens et l'autre les emploie ; enfin la Rhétorique embrasse le possible, et l'Éloquence s'attache à Tactuel , et c'est ainsi que ce premier instinct de l'éloquence naturelle est devenu le plus savant, le plus profond de tous les arts.
4. (De même) l'homme éloquent diffère de l'homme disert. Celui dont le style est facile , clair, pur, élégant, est disert ; le discours éloquent est vif, animé , persuasif, entraînant; il émeut, il élève l'âme, il la maîtrise (Beaîizée). Ainsi Fléchier n'est le plus souvent que disert , Bossuet sera l'homme éloquent \
5. Ici, comme dans tous les arts, la pratique a devancé la théorie. On avait vu des hommes éloquents avant qu'on enseignât , non pas à le devenir, mais à l'être plus sûre-
' Notre mol disert n'est donc pas synonyme du d/se?VM5 des Latins ; car ils disaient : Peclus est quod disertàsjacit (Quint., x, 7), que nous traduisons: C'est le cœur qui rend éloquent ^ OU, Véloquence vient du cœur. Cependant les Latins eux-mêmes l'ont quelquefois cette distinction : M. Antonius... disertos ait se vidissemuitos éloqvLeaiem- omnitià neminemiCiC.^ Orat.yC.b).
RHÉTORIQUE ET ELOQUENCE, 5
ment. Or n'est de rexameu attentif des modèles que s'est formé ce code de règles auxquelles ou a donné le nom de Rhétorique. Ainsi, comme le dit Cicéron [de Orat., I, 35) :
Non elocfuentia ex artiûcio nata, sed artifieium ex eloquentià.
Les règles de, la Rhétorique ont donc leur fondement dans la nature et dans l'expérience. Par conséquent, si l'on accuse les préceptes d'être souvent arbitraires et plus souvent encore inutiles , c'est moins la faute des préceptes eux-mêmes, que celle des rhéteurs, qui n'ont pas su distinguer ce qui convient à l'éloquence parlée de ce qui convient à l'éloquence écrite.
6. Les règles sont utiles au talent : elles en préviennent les écarts, elles le dirigent dans l'emploi de ses forces, elles les augmentent même par les moyens artificiels qu'elles mettent à sa disposition. Elles servent encore à ceux qui se contentent de juger les ouvrages d'éloquence, et qui veulent se rendre compte de leurs impressions.
7. Dans l'étude des règles, l'essentiel n'est pas de les connaître, mais d'en découvrir l'esprit et l'usage. La science des règles n'est qu'une science morte et stérile, si 1 on manque du goût nécessaire pour en faire une juste application. De là l'obligation indispensable d'en discerner les principes et d'en faire plutôt un sujet d'exercice pour son jugement que pour sa mémoire.
8. On a dit souvent que quelques lignes tracées par un homme de génie sont plus utiles au talent que des méthodes péniblement écrites par de froids spéculateurs. Rien n'est plus vrai, dit Marmontel, quand il s'agit d'échauffer l'âme et de l'élever. Mais les modèles les plus frappants ne jettent leur lumière que sur un point; celle des règles est plus étendue , elle éclaire toute la route : il ne faut donc avoir pour les règles tracées , ni un présomptueux mépris, ni un respect superstitieux et servile. Aristote, Cicéron et Quintilien , pour les orateurs; Aristote, Horace, Longin, Boileau, pour les poètes, sont des guides que le génie luimême ne doit pas dédaigner de suivre; mais pour marelier d'un pas plus sûr, il ne cessera pas de marcher d'un pas libre.
s TBAITE IlE LTTTEBATURE.
§3. — Den trois Genres de causes.
I. Quelle étaitla division ancienne de l'éloquence en trois genres de causes? — 2 Quel est l'objet principal de chaque genre ? — r,. Que comprenait le genre de» monstratif chez les anciens, et que eomprend-il chez les modernes? — 4. Que comprend le genre délibératif ? — 5. Que comprend le genre judiciaire ? — 6. Les trois genres sont-ils toujours séparés ?
ï. Les anciens, trop amis des subtiles classifications, ont circonscrit le domaine infini de l'Eloquence à trois classes de compositions, qu'ils ont appelées genres de causes, savoir : le genre démonstratif ^ le genre délibératif çX le menrejMf7/daM'^;mais ils n'étaient, avec raison, satisfaits ni de la division , ni des noms. En effet , ils nommaient démonstratif un genre où la louange et la satire exagéraient tout et ne démontraient rien que la faveur ou la haine; ils nommaient délibératif w\\ genre où l'orateur prouvait de toutes ses forces qu'il n'y avait point à délibérer; enfin ils nommaient Jï^c^/dc^re un genre qui ne tendait qu'à démontrer et ne faisait: que soumettre l'affaire à la délibération des juges. On voit par là combien ces trois gei:res étaient peu distincts l'un de l'autre; aussi n'en parions-nous que pour mémoire.
2. Le genre démonstratif a pour objet principal de louer ou de blâmer; le genre délibératif, de conseiller ou de dissuader; le genre judiciaire, de défendre ou d^ accuser.
3. Le genre démonstratif comprenait , chez les anciens : 1° pour kl louange, \q?> panégyriques et V oraison funèbre; 2^ î'our h" blâme, les discours satiriques.
Chez les modernes, il comprend en outre, pour la louange, les discours académiques , les compliments , les remercimenis, les doléances et les éloges des grands hommes; pour le blâme, les anciennes mercuriales et les censures.
4. Le genre délibératif comprenait , chez les anciens, l'éloquence de la tribune civile ou militaire ; et chez les modernes, il comprend de plus Y éloquence de la chaire.
5. Le genre judiciaire n'est autre chose que l'éloquence du barreau. Le fait, le droit, le no7n , tel est le cercle de questions dans lequel il roule. Ainsi :
Milon a-t-il tviéCloditis? Voiià une question Refait.
A-t-il eu raison de le luer? Voilà une question de droit.
La mort de Clodiusa-t-elle été ou non préméditée? Dans le premier cas, c'est un assassinat; dans le second, un meurtre. Voilà uur question de nom.
RHÉTORIQUE ET ELOQUENCE
Au 'j^envv judiciaire appartiennent les plaidoyers y les mémoires , U^sfactfnn, etc.
6 Les trois genres, dit Battenx, ne sont pas tellement séparés qu'ils ne se réunissent jamais. Le contraire arrive dans presque tous les discours.
On délibère sur, le choix d'an général : l'éloge de Pompée détermine les sul'frages en sa faveur (Cic. , pro lege Manilid). — Voilà le dévions- LratiJ'nnxAVL délibératif.
On prouve qu'il faut admettre Archias au nombre des citoyens romains; pourquoi ? parce qu'il a un génie qui fera honneur à l'empire {,VA(:,pro Arcliiû). — Voila le démonsirntij uni au judiciaire.
Cicéron défend Milon , il exhorte ses juges à le conserver dans Rome à cause de son innocence , de son courage et de l'utilité qu'en tirera la patrie. — Voilà le délibératif et le démonstratif unis au judiciaire.
Rien n'est donc plus inutile que la division des trois genres, et l'on ne se tire pas d'embarras en disant que l'on donne au discours le nom du genre qui y domine. Ce n'est pas résoudre l'objection , c'est la tourner.