CHAPITRE lY
BANQIJES DE CIRCULATION.
A quoi bon, dira-t-on peut-être, parler des banques de circulation? Elles n'ont jamais été nombreuses en France, et presque toujours elles y ont été soumises à l'autorisation préalable et au contrôle administratif. Aujourd'hui elles ont toutes été absorbées par la Banque de France, et les conditions qui se rattachent à ces établissements n'ont plus qu'un médiocre intérêt pratique. — Il est vrai; mais peut-être les idées qui ont jusqu'à présent dirigé nos législateurs, lorsqu'ils se sont occupés de banques de circulation, viendront- elles à changer : peut-être la facilité de fonder des établissements de ce genre ouvrira-t-elle quelque jour aux hommes qui s'occupent des opérations de banque des carrières nouvelles. Si un tel événement devait avoir lieu, les considérations que nous allons exposer acquerraient aussitôt un grand intérêt pratique. D'ailleure, ne fût-ce qu'à titre d'instruction théorique, il serait utile de connaître les lois économiques sur lesquelles sont
fondées des institutions que Ton peut considérer à juste titre comme le chef-d'œuvre de Fart du banquier et l'un des instruments les plus énergiques de la civilisation,
§ 1 . — En quoi les banques de circulation diffèrent des autres banques.
Les banques de circulation joignent aux opérations ordinaires des banques du commerce l'émission de billets payables à vue et au porteur. Par cette émission, elles empruntent la somme exprimée par leurs billets à ceux qui les acceptent et qui s'en servent comme d'un équivalent de la monnaie métallique.
L'émission des billets à vue et au porteur constitue, au profit des banques, un dépôt exigible sur demande; mais comme le billet de banque remplit les fonctions de la monnaie, la continuation ou le retrait de ce dépôt sont déterminés par des causes différentes de celles qui déterminent la continuation ou le retrait des dépôts ordinaires.
Le dépôt ordinaire exigible sur demande est continué tant que le capitaliste a confiance en son banquier et n'a pas besoin de son capital ; ce dépôt est retiré dès que le capitaliste cesse d'avoir confiance en son banquier ou dès qu'il trouve un emploi plus utile de son capital; en termes plus généraux, dès qu'il en a besoin. Le porteur du billet de banque, au contraire, n'a jamais besoin du capital exprimé par le billet pour un placement commercial ordinaire, puisqu'il peut acheter et payer par la remise du billet dont il est porteur, sans l'échanger contre espèces*
Dans trois circonstances seulement, le porteur du billet peut avoir besoin de monnaie métallique et demander le change :
1** Pour obtenir de la monnaie de moindre coupure, comme on change une pièce de 20 fr., lorsque l'on veut payer une somme inférieure à 20 fr.;
2'' Pour aller faire des affaires dans une contrée où le billet de banque n'est pas reçu comme monnaie ; pour acheter des grains, par exemple, en Russie, dans le Maroc, ou même en France, aux cultivateurs ;
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3° Pour disposer de la matière de la monnaie métallique et la transformer en bijoux, lingots, etc., ou pour l'exporter suivant les demandes du commerce.
Hors de ces trois cas, dont les deux derniers, on le voit, sont exceptionnels, le porteur du billet de banque n'a jamais besoin d'échanger ce billet contre espèces; il ne pourrait y être amené que par un défaut de confiance dans la solvabilité de la Banque. Sous ce rapport et sous ce rapport seulement, l'emprunt obtenu par Témisson du billet-monnaie ressemble à celui qui résulte du dépôt ordinaire exigible sur demande. Encore pour motiver le change d'un billet, faut-il que le défaut de confiance existe non -seulement chez le porteur, mais aussi parmi ceux qui l'environnent. Tant que le billet circule, tant qu'il est reçu conune monnaie, le porteur, même défiant, n'a aucun intérêt à venir au change, à moins qu'il ne veuille thésauriser, conserver en caisse de l'or et de l'argent, sans en faire usage, comme cela se pratique dans les moments de panique.
Ainsi les capitaux fournis aux banques par les émissions de billets au porteur sont moins sujets à des retraits soudains que les dépôts exigibles sur demande et non productifs d'intérêt consentis par les particuliers. Ceux-ci ne gardent pas volontiers leurs fonds stériles dans les caisses des banques, et ils se hâtent de les retirer dès qu'ils en trouvent l'emploi. Les mêmes causes qui font apporter du papier à l'escompte font retirer les dépôts des particuliers. Au contraire, quelle que soit l'activité du travail et la multiplicité des affaires, les billets, qui remplissent les fonctions utiles de monnaie, sont toujours demandés et à l'état d'emploi, sans que jamais ni les caprices, ni les convenances personnelles en quelque sorte du commerce ordinaire en puissent amener à l'échange des sommes considérables.
Ainsi les émissions de billets à vue et au porteur qui four-* nissent à la banque le dépôt le plus variable, en apparence, et le plus incertain, lui donnent en réalité le dépôt le plus certain et le plus invariable. Ce n'est pas tout : les mouvements d'entrée et de sortie des capitaux représentés par les billets dans les banques bien accréditées s'opèrent en sens inverse
du mouvement des dépôts particuliers, de manière à fournir une sorte de compensateur. En eifet, lorsque l'activité des affaires rappelle les dépôts particuliers, les billets restent en circulation ; lorsque les affaires languissent, les dépôts rentrent et le service monétaire emploie moins de billets ; dans les crises commerciales, les dépôts affluent en même temps que la circulation des billets augmente. Une forte demande d'espèces pour Texportation peut seule faire à la fois sortir les dépôts et rentrer les billets /Nous omettons à dessein, dans cette énumération, les paniques dont l'origine est politique et qui n'ont, par l'effet de leur nature même, ni loi fixe, ni mesure prévue.
A l'état normal, les banques de circulation, dont l'organisation est plus complète que celle des banques ordinaires, sont aussi plus faciles à administrer. Les dépôts particuliers exigibles sur demande sont sujets à des mouvements brusques et imprévus qui ne permettent au banquier de pourvoir à ses besoins de caisse qu'à force d'art et de précaution. Il est plus facile de prévoir les présentations au change des billets-monnaie que les retraits des dépôts, parce que ces retraits sont déterminés le plus souvent par des circonstances particulières et obscures, tandis que les présentations importantes de billets au change sont toujours déterminées par des causes générales et connues. La machine la plus parfaite est en môme temps la plus facile à conduire, parce qu'elle se règle ellemême et qu'un peu d'attention suffit à celui qui en comprend le mécanisme.
Le directeur d'une banque de circulation doit s'attacher d'abord à obtenir la confiance du public : c'est la première condition de toute émission de billets. Cette confiance s'acquiert par les moyens ordinaires: l'importance du capital propre, une exactitude scrupuleuse à remplir ses engagements, l'intelligence apportée dans le choix des effets admis à l'escompte, la déterminent presque toujours. Si le portefeuille est bon, si l'exigibilité des effets qu'il contient est bien calculée de manière à fournir des rentrées suffisantes pour subvenir aux besoins probables, il est évident que le crédit de la banque ne peut pas être ébranlé. Supposons que ce