LAISSER LES ENFANTS S’EXERCER SEULS
exemple, que l’enfant apprît par lui-même à écrire. Car quelqu’un l’a bien trouvé une fois, et cette découverte n’est pas en effet si difficile. Il suffirait par exemple de dire à l’enfant qui veut du pain : Pourrais-tu bien le figurer? Il dessinerait une figure ovale. On lui dirait alors qu’on ne sait pas s’il a voulu représenter du pain ou une pierre; il essayerait ainsi de tracer le B, et de cette manière il se ferait à lui-même son propre A B C, qu’il pourrait ensuite échanger contre d’autres signes.
Il y a des enfants qui viennent au monde avec certaines imperfections. On n’a pas alors les moyens de corriger ces formes vicieuses. Il est prouvé par les recherches d’un grand nombre de savants écrivains que les corsets ne peuvent être ici d’aucun secours, mais qu’ils ne servent qu’à aggraver le mal, en empêchant la circulation du sang et des humeurs, ainsi que le développement si nécessaire des parties extérieures et intérieures du corps. Lorsque l’enfant reste libre, il exerce encore son corps, mais un individu qui porte un corset est, lorsqu’il le dépose, beaucoup plus faible que celui qui n’en a jamais porté. On ferait peut-être une chose utile à ceux qui ne sont pas nés droits, en plaçant un plus grand poids du côté où leurs muscles sont plus forts. Mais cela aussi est très dangereux; car quel homme peut se flatter de rétablir l’équilibre? Le mieux est que l’enfant s’exerce lui-même et prenne une position, quand même elle serait pénible, car toutes les machines ne font rien ici.
Tous ces appareils artificiels sont d’autant plus funestes qu’ils vont directement contre le but que se propose la nature dans les êtres organisés et raisonnables : elle demande qu’on leur laisse la liberté d’apprendre à
KANT. — PÉDAGOGIE
se servir de ieurs forces. Tout ce que doit faire l’éducation, c’est d’empêcher les enfants de devenir trop mous. La dureté est le contraire de la mollesse. C’est beaucoup trop risquer que de vouloir accoutumer les enfants à tout. L’éducation des Russes va très loin en ce sens. Aussi meurt-il chez eux un nombre incroyable d’enfants. L’habitude est une jouissance ou une action quiest devenue une nécessité parla répétition fréquente de cette jouissance ou de cette action. Il n’y a rien à quoi les enfants s’habituent plus aisément et il n’y a rien qu’on doive moins leur donner que des choses piquantes, par exemple du tabac, de l’eau-de-vie et des boissons chaudes. Il est ensuite très difficile de s’en déshabituer, et cela occasionne d’abord quelque incommodité, parce que la jouissance répétée introduitun changement dans les fonctions de notre corps.
Plus un homme a d’habitudes, moins il est libre et indépendant. Il en est des hommes comme des autres animaux : ils conservent plus tard un certain penchant pour ce à quoi on les a de bonne heure accoutumés. Il faut donc empêcher les enfants de s’accoutumer à quelque chose, et ne laisser naître en eux aucune habitude.
Beaucoup de parents veulent accoutumer leurs enfants à tout. Cela ne vaut rien. Car la nature humaine en général et en particulier celle des divers individus ne se prête pas à tout, et beaucoup d’enfants en restent à l’apprentissage. On veut, par exemple, que les enfants puissent dormir et se lever à toute heure, ou qu’ils mangent à volonté. Mais il faut, pour pouvoir supporter cela, un régime particulier, un régime qui fortifie le corps et répare le mal que fait ce système. Nous trouvons d’ailleurs dans la nature bien des exemples de