I. — RAPPEL HISTORIQUE
CELSE, dès le v° siècle, l’emploie en usage externe pour atténuer la douleur. O Connor en 1857, LE RENARD en 1863 pratiquaient le saupoudrage soufré des téguments au siège de la douleur, et se flattaient d’en calmer ainsi l'intensité.
VAN SWIETEN, QUARIN, BARTHEZ, BLUMEMBACH, l’administraient par voie interne, en infusion aqueuse.
Puis, l'obligation dans laquelle on se trouvait d'employer par cette voie, des doses élevées, qui risquaient d’entraîner des accidents d'intolérance, conduisit naturellement les auteurs à employer la voie parentérale.
Successivement, À. RoBIN et L. C. MAILLARD, emploient la voie sous-cutanée pour l’administration de soufre colloïdal. LOEPER et
Mr En
VAHRAM, BERTHOMIEU-LAMER conseillent des injections intraveimeuses de soufre sous cette forme.
JOURDANET, BOUTELIER, pratiquent des injections intraveineuses d'eau d'Uriage.
TEULON-VALIO préfère les injections de cette eau d'Uriage par voie intramusculaire pratiquées au lieu même de l’algie.
Actuellement, l'emploi du soufre dans la thérapeutique du rhumatisme chronique s’est généralisé. Mais tandis que certains auteurs comme LOEPER, BRISSON, BORY, gardent leur préférence aux injections d'huile soufrée, d’autres comme MAIRE-AMERO, LOUTCHICH, BENI- CHOU l’emploient par la voie digestive sous forme de rhodanate de potassium. D’autres encore comme DUVERNAY, ROGER et AYMES, en recommandent l'emploi sous forme de soufre colloïdal, soit par injections sous-cutanées ou intramusculaires, soit même par la bouche. D'autres enfin comme LERI, DEDET, l’emploient en injections intramusculaires sous forme d'hyposulfite de soude ou de magnésie.
$ II. —— Essai D'INTERPRÉTATION PATHOGÉNIQUE.
Des travaux plus récents sont venus tout à la fois confirmer les heureux effets du soufre dans le Rhumatisme, et jeter un peu de lumière sur son action. Certes, si cette action du soufre reste encore bien mystérleuse, on commence du moins à entrevoir le sens général dans lequel il agit.
Il existe, dans le Rhumatisme chronique, une véritable carence soufrée. Cette carence soufrée, bien analysée par BERTHOMIEU-LAMER dans sa thèse, a, depuis, été confirmée par des travaux qui l’ont clairement mise en évidence.
H. B. SALT et A. R. NELLIGAN, reprenant les travaux de HESS et SULLIVAN, prouvent par des dosages précis la diminution du soufre dans les tissus des sujets atteints de Rhumatisme Chronique. Chez ces sujets, la perte soufrée avait déjà été remarquée par CAWADIAS qui notait, au cours de cette affection, une augmentation notable de l’élimination urinaire du soufre total que BORY signale également.
Cette carence soufrée entraîne des conséquences funestes au point de vue général et au point de vue local.
a) Au point de vue général, le Soufre entre dans la composition de tous les tissus où il prend une importance capitale du fait qu'il fait partie intégrante et nécessaire de toutes les matières albuminoïdes de l’organisme humain. La plupart des matières protéïques en contiennent
1 à 2 %. Il joue dans notre organisme un rôle capital, à tel point que L. C. MAILLARD range le soufre par ordre d'importance, immédiatement à côté du carbone et de l'azote, et prétend que sans cette substance, non seulement aucune cellule, («mais encore aucune molécule de ces cellules ne saurait se constituer et fonctionner ». La diminution du soufre dans ces cellules, diminue l’activité des échanges cellulaires, ralentit par conséquent la vie même de ces cellules. I] remplit donc un rôle important dans la genèse de la diathèse neuro-arthnitique à la base de laquelle se trouve un ralentissement de la nutrition.
Le soufre est l’agent catalytique éventuel de la nutrition générale ; cette action très générale du soufre, récemment étudiée par MOUREU et DUFRAISSE et par FLORIN, est depuis longtemps soutenue par LOE- PER, qui voit dans le soufre, le « régulateur de la cellule vivante », une partie de la molécule vivante, au même titre que le carbone, l'oxygène ou l’azote participant à à tous les phénomènes de la vie, et dont le rôle «est presque aussi étendu que celui même de la physiologie », «un agent modificateur puissant de la nutrition générale » qui peut tout ensemble modifier le métabolisme du sucre, l'équilibre protéïique, l'équilibre thiémique », qui « accroît même la fixation du calcium, atténue la précipitation du calcium dans les tissus.
Des modifications profondes, importantes, peuvent être apportées à l’activité de la nutrition générale, par l'introduction de Soufre dans l'organisme des Rhumatisants : LOEPER signale que le soufre produit, 4 fois sur 5, une élévation des coefficients azoturiques et azotémiques, un retour à la normale du métabolisme de base, dont il a constaté fréquemment l'élévation chez ces sujets. SOUBIROU signale également, sous l’effet de la thérapeutique soufrée, une augmentation notable des urines des 24 heures, et un abaissement de l'acide urique dans celles-ci.
b) Au point de vue local, le soufre est l’agent indispensable à la nutrition locale des tissus articulaires, musculaires et nerveux, tissus riches en soufre et qui doivent être particulièrement affectés par la carence soufrée rhumatismale.
Les articulations sont normalement très riches en soufre. ROBIN et MAILLARD, BERTHOMIEU-LAMER, insistent sur la présence de soufre en abondance dans les tissus cartilagineux et périarticulaires : L’acide chondroïtine sulfurique est le principe constituant de la chondrine du cartilage. «Le cartilage nécessaire à l'intégrité des surfaces articulaires a pour caractéristiques constitutionnelles, l’acide chondroitine sulfurique composé de soufre; d’autre part, la présence de mucine (substance soufrée) dans les diverses pièces des régions articulaires (tendons, capsules), permet de penser que la bonne et abondante utilisa-
er
tion du soufre n’est pas indifférente à l'intégrité de l'appareil articulaire (RoBiN et MAILLARD). BERTHOMIEU-LAMER insiste sur ce que le soufre se trouve sous forme de substance spécifique, l’acide chondroïtine sulfurique dans le tissu cartilagineux, «sa présence communique au tissu conjonctif des propriétés toutes spéciales qui caractérisent le cartilage, et qui expliquent le rôle important du soufre dans le maintien et le rétablissement de l'appareil articulaire à l’état d’intégnité ».
LOEPER insiste tout particulièrement sur le rôle capital que joue le soufre dans le cartilage articulaire, où il maintient à l’état normal le tissu cartilagineux lui-même ; privé de soufre, le cartilage est mal nourri, les échanges cellulaires sont ralentis, la précipitation du calcium est rendue plus facile. Cette notion est depuis longtemps déjà, soutenue par LOEPER, qui arrive à considérer le rhumatisme chronique comme une « chondrose « par carence soufrée, et le soufre comme un aliment spécifique du cartilage articulaire.
À la suite des résultats obtenus par la thérapeutique soufrée dans plusieurs cas d’arthralgies rhumatismales, certains auteurs dont BER- THOMIEU-LAMER, WEISSENBACH et FRANÇON, admettent également la possibilité de considérer le soufre comme un spécifique du cartilage articulaire. « Le soufre est-il un spécifique de l'organe articulaire, comme l’admettent LOEPER et WAHRAM. Agit-il en stimulant la nutrition générale, en favorisant surtout le processus d’oxydation ? Il est encore prématuré de répondre à ces questions, mais l'observation clinique a montré les bons effets de ce médicament dans le traitement du Rhumatisme chronique » (WEISSENBACH et FRANÇON).
Si le soufre apporte au cartilage articulaire des rhumatisants l’aliment reconstituant par excellence, sans doute en est-il de même pour les nerfs et pour les muscles, au cours du rhumatisme chronique. Nerfs et muscles sont, eux aussi, à l’état normal, très riches en soufre.
En ce qui concerne les muscles, nous devons aux belles et patientes recherches de BLANCHETIÈRE et BINET, aux travaux de LEMATTE, BoINOT et KAHANE, de connaître la teneur en soufre des muscles : cette teneur atteint, pour un poids moyen de 65 K°, 14 gr. 580 de soufre.
En ce qui concerne les nerfs, BORY insiste sur la présence de soufre dans le tissu nerveux, sous forme de protagons, de fécarines, d’acide glucothionique, « Les protagons (sulfo-galacto-lécitho-cholestérine) sont, dit-il, les constituants essentiels de la substance blanche nerveuse ». Ailleurs, il nous rappelle l'importance même du soufre dans ce tissu : les protagons représentent un mélange ou une combinaison faites de substances diverses : lecithines, cérébrosines (corps sucrés, azotés, lipides), corps soufré «la forme de ce dernier n’est pas con-
ne
nue, dit-il, mais les analyses récentes confirment l'existence d’une proportion de 0,50 (KASSEL et FREYTAG), à 1,33 (DUNHAM) pour cent de soufre ; celui-ci compte donc parmi les éléments importants de la substance blanche nerveuse ».
Dans la substance blanche nerveuse, le soufre existe encore dans les fécarines, lipoïdes soufrés, dans les acides glucothioniques qui, dit BERTHOMIEU-LAMER « participent à la structure des glandes les plus actives, comme aux parties les plus délicates du système nerveux ».
Nul doute que la carence soufrée n’affecte aussi profondément ces tissus musculaires et nerveux, et que les troubles nutritifs qu’elle entraîne ne puissent jouer un rôle dans nombre de névralgies ou de myalgies rhumatismales.
Ainsi, les recherches biologiques donnent à la thérapeutique soufrée du rhumatisme chronique, une base scientifique des plus sérieuses. Elles amènent inévitablement à cette idée que tout traitement rationnel du rhumatisme chronique doit apporter au malade, ce soufre dont la carence l’affecte de tant de manières.