RAISONS POUR ÉRIGER
chercher à prouver une vérité reconnue, une vérité si bien établie dans l'esprit des hommes ?
Tout le monde est d'accord; soit. Mais sui' quoi est fondé cet accord ? Demandez à chacun ses raisons. Vous verrez une étrange diversité de sentiments et de principes : vous ne la verrez pas seulement parmi le peuple, mais parmi les philosophes. Est-ce du temps perdu que de chercher une base uniforme de consentement sui' un objet si essentiel?
L'accord qui existe n'est fondé que sui' des préjugés, et ces préjugés varient selon les temps et les lieux, selon les opioions et les coutumes. On m'a toujours dit que telle action était un délit, et je pense qu'elle est un délit. Yoilà le guide du peuj)le et même du législatem'. Mais si l'usage a érigé en délits des actions innocentes, s'il a fait considérer comme graves des délits légers, comme légers des délits graves, s'il a vaiié partout, il est clair qu'il faut l'assujettir à ime règle, et non pas le prendre pour règle lui-même. Appelons donc ici le piincipe de l'utilité. Il confii'mera les arrêts du préjugé partout où ils sont justes ; il les annulera pai'tout où ils sont pernicieux.
Je me suppose étranger à toutes nos dénominations de \ice ou de vertu. Je suis appelé à considérer les actions humaines imiquement par leiu-s effets eu bien ou en mal. Je vais ouviii- deux commîtes. Je passe au profit pm- tous les plaisirs, je passe en perte toutes les peines. Je pèserai fidèlement les intérêts de toutes les parties ; l'homme que le préjugé flétrit comme vicieux, celui qu'il préconise comme vertueux sont poui' le moment égaux devant moi. Je veux juger le préjugé même, et peser dans cette nouvelle balance toutes les actions, afin de former le catalogue de celles qui doivent être permises et de celles qui doivent être défendues.
Cette opération, qui parait d'abord si compliquée, deviendra facile au moyen de la distinction que nous avons faite entre le mal du premier ordre, du second et du troisième.
Ai -je à examiner un acte attentatoire à la sûreté d'un individu ? Je compare tout le plaisir, ou en d'autres termes, tout le profit qui revient de cet acte à son auteiu*, avec tout le mal ou toute la perte qui en résulte pour la partie lésée. Je vois d'abord que le mal du premier ordre surpasse le bien du premier ordre. Mais je ne m'aiTête pas là. Cette action entraîne pour la société du danger et de l'alarme. Ce mal. qui n'était d'abord que pour un seul, se répand siu" tous en forme de crainte. Le plaisir résultant de l'action n'est toujonrs que pour un, la peine est poui* mille, pour dix mille, pour tous. La disproportion, déjà prodigieuse, me pai'aît infinie, si je passe au mal du troisième ordi-e, en considérant que si