DISCOURS PRELIMINAIRE
nables ; préparer les innovations de loin, de manière qu'elles ne semblent plus être des innovations ; éviter les déplacements, les secousses, soit de propriété, soit de pouvoirs ; ne pas troubler le coui"s des espérances et des habitudes, réformer les abus sans blesser les intérêts actuels : tel est Tesprit constant de tout l'ouvrage.
La première partie de ce recueil, intitulée Principes généraux de. législation, est la seule qui soit rédigée en partie d'après des manuscrits, et en partie d'après un ouvrage imprimé par l'auteur. C'est une introduction générale qui renferme les principes fondamentaux de tous ses écrits. Si on la possède bien, tous les autres n'en paraîtront qu'une conséquence naturelle. Le titre que j'aurais voulu lui donner et dont je me suis départi d'après des objections peut-être bien fondées, c'est celui de Logique de législation. Elle contient le principe du raisonnement ; elle enseigne l'art de s'en servir ; elle présente de nouveaux instruments d'analyse et de calcul moral.
Dans les sciences physiques, la découverte d'un nouveau moyen d'opérer est toujours, l'époque d'un nouveau progi'ès. C'est ainsi que l'invention du télescope accéléra celui de l'astronomie. En général, quand l'esprit humain s'arrête longtemps au même point, c'est qu'il a épuisé tout ce qu'il peut par les moyens qu'il a en sa possession, et qu'il attend du génie ou du hasard la découverte d'un nouvel instrument qui étende ses opérations et ajoute à sa puissance.
IVIais qu'est-ce qu'un instrument dans les sciences morales ? C'est un moyen de rapprocher et de comparer des idées : c'est une nouvelle méthode de raisonnement. Socrate en avait une qui lui était propre, et qui était une espèce d'analyse. Aristote y joignit des classifications. Il inventa le mécanisme du syllogisme si ingénieux, mais si peu utile. Ces méthodes ne sont pas moins des instruments pour la raison, que le compas pour la main ou le microscope pour les yeux. Quand Bacon donnait à son grand ouvrage le titre singulier de Novum Organum, il considérait cette méthode philosophique comme une machine spirituelle, comme un métier logique qui devait perfectionner l'art du raisonnement et la fabrique des sciences.
M. Bentham s'est fait de même un appareil logique, qui a
Xll DISCOURS PRELIMINAIRE.
son principe, ses tables, ses catalogues, ses classifications, ses règles ; et au moyen duquel il me paraît convertir en science des branches de morale et de législation qui avaient été jusqu'à présent le domaine de Férudition, de Féloquence et du belesprit.
L'auteur lui-même est bien loin de penser qu'il ne doive rien à ses prédécesseurs.
Toute science est nécessairement l'œuvre du temps. On commence par des conjectures vagues. On observe des faits détachés. Il se fait un dépôt d'érudition, dans lequel le vrai et le faux sont mêlés ensemble. Lorsque la suite des événements a fourni à l'observation un grand nombre de faits, on aperçoit des analogies, on essaye de les réduire en systèmes. C'est le règne de l'imagination et de l'esprit qui précède celui de la raison et de la science. Il a fallu que Descartes ait fait des romans ingénieux sur la physique générale, avant que Newton l'ait soumise à des principes certains. Il a fallu que Leibnitz et Malebranche aient élevé leurs châteaux aériens de métaphysique, avant que Locke ait pu déterminer les premiers faits qui ont fourni une base solide à cette science. Platon et Aristote ont dû précéder Bodin, Grotius, Harrington, Hobbes et Puffendorf. Tous ces degrés étaient nécessaires poui* arriver jusqu'à l'Esprit des lois, et VEsprit des fois n'est lui-même qu'un intermédiaire jusqu'au point ou la législation sera devenue un système complet et simple.
L'auteur, dans un essai intéressant, a indiqué la marche et l'acquisition de ses principales idées.
" Ce n'est pas," dit-il, "dans les livres de droit que j'ai trouvé des moyens d'invention et des modèles de méthode : c'est plutôt dans les ouvrages de métaphysique, de physique, d'histoire naturelle, de médecine. J'étais frapjié, en lisant quelques traités modernes de cette science, de la classification des maux et des remèdes. Ne pouvait- on pas transporter le même ordre dans la législation ? Le corps politique ne pouvait-il pas avoir son anatomie, sa physiologie, sa nosologie, sa matière médicale ? Ce que j'ai trouvé dans les Trébonien, les Cocceji, les Blackstonc, les Vattel, les Potier, les Domat, est bien peu de chose : Hume, Helvétius, Linnée, Bergman, Cullen m'ont été bien plus utiles."
DISCOURS PRELIMINAIRE. XIU
Il fallait d'abord chercher un principe général qui fût comme un point fixe auquel on pût attacher toute la chaîne des raisonnements. Ce point fixe il le nomme principe d'utilité ; mais ce n'est rien encore, parce que chacun peut appeler utilité tout ce qu'il lui plaît, et qu'on n'a jamais rien fait ni rien proposé sans avoir en vue quelque utilité réelle ou imaginaire. Il fallait donner à ce terme une signification précise, et c'est là une tâche neuve.
L'auteur a ensuite séparé ce vrai principe d'avec deux principes faux qui lui font concurrence, et sur lesquels on a élevé tous les systèmes erronés en morale et en législation. Au moyen d'une seule distinction facile à saisir, on se trouve en état de signaler l'erreur et la vérité avec un degré de certitude qu'on n'avait pas encore obtenu.
Pour avoir une connaissance précise du principe de l'utilité, il a fallu composer une table de tous les plaisirs et de toutes les peines. Ce sont là les premiers éléments, les chiffres du calcul moral. Comme en arithmétique on travaille sur des nombres qu'il faut connaître, en législation on travaille sur des plaisirs et des peines, dont il faut avoir une exacte énuirération.
Il s'agissait ensuite d'indiquer le procédé à suivre pour mesurer la valeur d'un lot de plaisirs ou de peines, afin de les comparer avec justesse. Ici toute erreur serait de la plus grande conséquence. Ce calcul revient aux premières opérations de l'arithmétique : évaluer une action, c'est additionner tous les biens, tous les maux, qui en résultent, et trouver ce qui reste lorsqu'on a soustrait telle somme de plaisirs ou telle somme de peines.
Mais ce qui complique ce calcul, c'est que la sensibilité des hommes n'est pas uniforme : les mêmes objets les affectent plus ou moins, ou même les affectent différemment.
L'âge, l'éducation, le rang, la fortune, la religion, le climat, le sexe, et beaucoup d'autres causes, ont une influence marquée et pour ainsi dire constante. Il a fallu faire une table exacte de ces circonstances qui font varier la sensibilité, afin d'assortir les moyens de la législation, autant qu'il est possible, à la diversité des impressions que reçoivent les individus.
À l'aide du calcul des biens et des maux, il n'était pas difiicile