‹ Traités de législation civile et pénale; ouvrage extrait des manuscrits de Jérémie BenthamChapitre 18 sur 125 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

KCLAIRCISSEMENT ULTÉRIEUR.

Objections résolues touchant le principe de l'utilité.

On peut élever de petits scrupules, de petites difficultés verbales contre le principe de rutiîité , mais on ne peut lui opposer aucune objection réelle et distincte. En effet, comment pourrait-on le combattre, sinon par des raisons tirées de ce principe même ? Dire qu'il est dangereux , c'est dire qu'il peut être contraire à l'utilité de consulter l'utilité.

L'embarras, sur cette question, tient à une espèce de perversité dans le langage. On a coutume de représenter la vertu en opposition à Xutilité. La vertu, dit-on, est le sacrifice de nos intérêts à nos devoirs. — - Pour exprimer des idées claires, il faudrait dire qu'il y a des intérêts de différens ordres, et que divers intérêts, dans certaines circonstances , sont incompatibles. La vertu est le sacrifice d'un intérêt moindre à im intérêt majeur, d'un intérêt momentané à un intérêt durable, d'un intérêt douteux à un intérêt certain.

3o RÉPONSE AUX OBJECTIONS.

Toute idée de vertu qui ne dérive pas de cette notion est aussi obscure que le motif en est précaire.

Ceux qui , par accommodement , veulent distinguer la politique et la morale , assigner pour principe à la première l'utilité, à la seconde la justice, n'annoncent que des idées confuses. Toute la différence qu'il y a entre la politique et la morale, c'est que l'une dirige les opérations des gouvernemens, l'autre dirige les procédés des individus; mais leur objet commun, c'est le bonheur. Ce qui est politiquement bon ne saurait être moralement mauvais, à moins que les règles d'arithmétique, qui sont vraies pour les grands nombres, ne soient fausses pour les petits.

On peut faire du mal en croyant suivre le principe de r utilité. Un esprit faible et borné se trompe en ne prenant en considération qu'une petite partie des biens et des maux. Un homme passionné se trompe en mettant une importance extrême à un bien qui lui dérobe la vue de tous les inconvéniens. Ce qui constitue le méchant, c'est l'habitude de plaisirs nuisibles aux autres ; et cela même suppose l'absence de plusieurs espèces de plaisirs. Mais on ne doit pas rejeter sur le principe les fautes qui lui sont contraires, et que lui seul peut servir à rectifier. Si un homme calcule mal, ce n'est pas l'arithmétique qui est en défaut, c'est lui-même.

RÉPONSE AUX OBJECTIONS. 3j

Si les reproches qu'on fait à Machiavel sont fondés, ses erreurs ne viennent pas d'avoir consulté le principe de V utilité y n)ais d'en avoir fait des applications fausses. L'auteur de X Anti-Machiavel l'a bien senti. Il réfute le Prince y en faisant voir que ses maximes sont funestes , et que la mauvaise foi est une mauvaise politique.

Ceux qui, d'après la lecture des Offices Aq Cicéron , et des moralistes platoniciens , ont une notion confuse de V utile , comme opposé à \ honnête , citent souvent le mot d'Aristide sur le projet dont Thémistocle n'avait voulu s'ouvrir qu'à lui seul. « Le projet de Thémistocle est très avantageux , dit Aristide au peuple assemblé , mais il est très injuste. » On croit voir là une opposition décidée entre l'utile et le juste; on se trompe : ce n'est qu'une comparaison de "biens et de maux. Injuste est un terme qui présente la collection de tous les maux résultant d'une situation où les hommes ne peuvent plus se fier les uns aux autres. Aristide aurait pu dire : «Le projet de Thémistocle serait utile « pour un moment et nuisible pour des siècles : ce " ff qu'il nous donne n'est rien en comparaison de ce qu'il nous ôte.'

* Cette anecdote ne vaut la peine d'être citée que pour cclaircir le sens des mots , car sa fausseté est démontrée. [Voyez Midfort, Histoire de la Grèce.) Plutarque, qui voulait lionorcr les Athéniens, aurait été bien cmhariassé à concilier

Sa RÉPOASE AUX OBJECTIONS.

Ce principe de rutilité, dira-t-on, n'est que le renouvellement de l'épicuréisme; or, on sait les ravages que cette doctrine fit dans les moeurs , elle fut toujours celle des hommes les plus corrompus.

Epicure, il est vrai, a seul, parmi les anciens, le mérite d'avoir connu la véritable source de la morale ; mais supposer que sa doctrine prête aux conséquences qu'on lui impute, c'est supposer que le bonheur peut être ennemi du bonheur même. Sic prœsentihus utaris voluptatibus utfuturis non noceas. Sénèque est ici d'accord avec Epicure : et que peut-on désirer de plus pour les mœurs que le retranchement de tout plaisir nuisible à soimême ou aux autres? Or, cela même, n'est-ce pas le principe de r utilité?

« Mais, dira-t-on encore, chacun se constitue « juge de son utilité; toute obligation cessera donc « quand on croira n'y plus voir son intérêt. »

Chacun se constitue juge de son utilité; cela est ^et cela doit être ; autrement l'homme ne serait pas un agent raisonnable : celui qui n'est pas juge de ce qui lui convient est moins qu'un enfant , c'est un idiot. L'obligation qui enchaîne les hommes à leurs engagemens n'est autre chose que le sentiment d'un intérêt d'une classe supérieure qui l'emporte sur un intérêt subordonné. On ne

avec ce noble sentiment de justice la plus grande partie de leur histoire.

RÉPONSE AUX OBJHCTIONS. 33

tient pas les hommes uniquement par l'utilité particulière de tel ou tel engagement; mais dans les cas où l'engagement devient onéreux à l'une des parties, on les tient encore par l'utilité générale des engagemens , par la confiance que chaque homme éclairé veut inspirer pour sa parole, afin d'être considéré comme homme de foi, et de jouir des avantages attachés à la probité et à l'estime. Ce n'est pas l'engagement qui constitue l'obligation par lui-même; car il y a des engagemens nuls, il y en a d'illégitimes. Pourquoi? parce qu'on les considère comme nuisibles. C'est donc l'utilité du contrat qui en fait la force.

On peut réduire aisément à un calcul de biens et de maux tous les actes de la vertu la plus exaltée. Ce n'est ni l'avilir ni l'affaiblir, que de la représenter comme un effet de la raison, et de l'expliquer d'une manière intelligible et simple.

Voyez dans quel cercle on se jette quand on ne veut pas reconnaître le principe de l'utilité. -— Je dois tenir ma promesse. Pourquoi? parce que ma conscience me le prescrit. Comment savez-vous que votre conscience vous le prescrit? parce que j'en ai le sentiment intime. Pourquoi devez-vous obéir à votre conscience? parce que Dieu est l'auteur de ma nature, et qu'obéir à ma conscience, c'est obéir à Dieu. Pourquoi devez-vous obéir à Dieu? parce que c'est mon premier devoir. Comment le savez-

34 RÉPONSE AUX OBJECTIOJNS.

VOUS? parce que ma conscience me le dit, etc. Voilà le cercle éternel d'où l'on ne sort jamais : voilà la source des opiniâtretés et des invincibles erreurs. Car si l'on juge de tout par le sentiment, il n'y a plus moyen de distinguer entre les injonctions d'une conscience éclairée et celles d'une conscience aveugle. Tous les persécuteurs ont le même titre. Tous les fanatiques ont le même droit.

Si vous voulez rejeter le p?'inctpe de V utilité , parce qu'on peut l'appliquer mal , qu'est-ce que vous lui substituerez? Quelle règle avez -vous trouvée dont on ne puisse pas abuser? où est cette boussole infaillible?

Lui substituerez-vous quelque principe despotique qui ordonne aux hommes d'agir de telle et telle manière, sans savoir pourquoi, par pure obéissance ?

Lui substituerez-vous quelque principe anarchique et capiicieux, uniquement fondé sur vos sentimens intimes et particuliers?

Dans ce cas , quels sont les motifs que vous présenterez aux hommes pour les déterminer à vo«is suivre? seront-ils indépendans de leur intérêt? S'ils ne s'accordent pas avec vous, comment raisonnerez-vous avec eux, comment parviendrez-vous à les concilier? Où citerez-vous toutes les sectes, toutes les opinions , toutes les contradictions qui couvrent le monde, sinon au tribunal de l'intérêt commun?

RÉPOîfSE AUX OBJECTIONS. ^

T.es plus opiniâtres adversaii-es du principe de l'utilité sont ceux qui se fondent sur ce qu'ils appellent le principe religieux. Ils professent 'de prendre la volonté de Dieu pour règle unique du bien et du mal. C'est la seule règle, disent-ils, qui ait tous les caractères requis , qui soit infaillible, universelle, souveraine, etc.

Je réponds que le principe religieux n'est point un principe distinct; c'est l'un ou l'autre de ceux dont nous avons parlé qui se présente sous une autre forme. Ce qu'on appelle la volonté de Dieu ne peut être que sa volonté présumée, vu que Dieu ne s'explique point à nous par des actes immédiats et des révélations particulières. Or, comment un homme présume-t-il la volonté de Dieu? D'après la sienne propre. Or, sa volonté particulière est toujours dirigée par l'un des trois principes susdits. Comment savez -vous que Dieu ne veut pas telle ou telle chose? «C'est qu'elle serait « préjudiciable au bonheur des hommes, répond « le partisan de l'utilité. — C'est qu'elle renferme « un plaisir grossier et sensuel que Dieu réprouve, « répond l'ascétique. — C'est parce qu'elle blesse « la conscience, qu'elle est contraire aux sentice mens naturels , et qu'on doit la détester sans se « permettre de l'examiner : » tel est le langage de l'antipathie.

Mais la révélation, dira-ton, est l'expression

directe de la volonté de Dieu. Il n'y a rien là d'arbitraire. C'est un guide qui doit l'emporter sur tout raisonnement humain.

Je ne répondrai pas indirectement que la révélation n'est point universelle; que parmi les peuples chrétiens même, beaucoup d'individus ne l'admettent pas, et qu'il faut bien quelque principe commun de raisonnement entre tous les hommes.

Mais je dis que la révélation n'est point un système de politique ni de morale ; que tous ses préceptes ont besoin d'être expliqués, modifiés, limités les uns par les autres; que , pris dans le sens littéral , ils bouleverseraient le monde , anéantiraient la défense de soi-même, l'industrie, le commerce , les attachemens réciproques ; que l'histoire ecclésiastique est une preuve incontestable des maux affreux qui ont résulté de maximes religieuses mal entendues.

Quelle différence entre les théologiens protestans et les catholiques, entre les modernes et les anciens! La morale évangélique de Paley n'est pas la morale évangélique de Nicole. Celle des jansénistes n'était pas celle des jésuites. Les interprètes de l'Ecriture se divisent eux-mêmes en trois classes. Les uns ont pour règle de critique le principe de l'utilité ; les autres suivent l'ascétisme; les autres suivent les impressions confuses de sympathie et d'antipathie. Les premiers, bien loin d'exclure les

plaisirs, nous les donnenl en preuve de la bonté de Dieu. Les ascétiques en sont ennemis mortels : s'ils les permettent, ce n'est jamais pour euxmêmes , mais en vue d'un certain but nécessaire. Les derniers les approuvent ou les condamnent, selon leur fantaisie , sans être déterminés par la considération de leurs conséquences. La révélation n'est donc pas un principe à part. On ne peut donner ce nom qu'à ce qui n'a pas besoin d'être prouvé, et qui sert à prouver tout le reste.

5,8 PLAISIRS SIMPLKS.

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