CHAPITRE X
Analyse des maux résultans des atteintes portées à la propriété.
Nous avons déjà vu que la subsistance dépend des lois qui assurent aux travailleurs les produits de leur travail ; mais il convient d'analyser plus exactement les maux qui résultent des violations de propriété. On peut les réduire à quatre chefs.
i" Mal de non-possession. Si l'acquisition d'une portion de richesse est un bien , il faut que la non-possession soit un mal, quoique mal négatif, et rien de plus. Ainsi, quoique les hommes dans l'état de pauvreté primitive n'aient pas pu sentir la privation spéciale de biens qui leur étaient inconnus, il est clair qu'ils ont eu de moins tout le bonheur qui en résulte , et dont nous sommes en jouissance.
La perte d'une portion de bien , dût-on même l'ignorer toujours , serait encore une perte. Si vous détournez mon ami par des calomnies de me léguer un bien que je n'attendais pas , ne me portezvous pas préjudice? En quoi consiste ce préjudice? dans le mal négatif qui résulte pour moi de
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ne pas posséder ce que j'aurais eu sans vos calomnies.
2° Peine de perdre. Tout ce que je possède actuellement ou que je dois posséder, je le consigne dans mon imagination comme devant m'appartenir toujours. J'en fais la base de mon attente, l'espérance de ceux qui dépendent de moi , et le soutien de mon plan de vie. Chaque partie de ma propriété peut avoir pour moi , outre sa valeur intrinsèque, une valeur d'affection comme héritage de mes ancêtres, récompense de mon travail ou bien futur de mes enfans. Tout m'y représente encore cette portion de moi-même que j'y ai mise, ces soins, cette industrie, cette économie qui s'est disputé les plaisirs présens pour les étendre sur l'avenir. Ainsi la propriété devient partie de notre être , et ne peut plus nous être arrachée sans nous déchirer jusqu'au vif.
3° Crainte de perdre. Au regret de ce qu'on a perdu , se joint l'inquiétude sur ce qu'on possède, et même sur ce qu'on pourrait acquérir : car la plupart des objets qui composent la subsistance et l'abondance étant des matières périssables, les acquisitions futures sont un supplément nécessaire aux possessions présentes.
Quand l'insécurité arrive à un certain point, la crainte de perdre empêche de jouir de ce qu'on possède. Le soin de conserver nous condamne à
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mille précautions tristes et pénibles, toujours sujettes à se démentir. Les trésors fuient ou s'enfouissent. La jouissance devient sombre, furtive et solitaire. Elle craint en se montrait d'avertir la cupidité de l'existence d'une proie;
4° amortissement de l'industrie. Si je désespère de m'assurer les produits de mon travail, je ne songe plus qu'à subsister du jour au jour, je ne veux pas me donner des soins qui ne doivent profiter qu'à mes ennemis. Mais d'ailleurs , pour travailler, la volonté ne suffit pas, il faut des moyens. En attendant de recueillir il faut subsister. Une seule perte peut me réduire à l'impuissance d'agir, sans avoir éteint l'esprit d'industrie , sans avoir paralysé ma volonté même. Ainsi les trois premiers de ces maux affectent les facultés passives de l'individu, tandis que le quatrième passe jusqu'à ses facultés actives, et les frappe plus ou moins d'engourdissement.
On voit dans cette analyse que les deux premiers de ces maux ne vont pas au-delà de l'individu lésé, mais que les deux derniers se répandent et occupent dans la société un espace indéfini. Une atteinte portée aux propriétés d'un seul jette l'alarme parmi les autres propriétaires. Ce sentiment se communique de proche en proche, et la contagion peut enfin gagner le corps entier de l'état.
Pour le développement de Tinduslrie, il faut
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réunion de puissance et de volonté. La volonté dépend des encouragemens, et la puissance des moyens. Ces moyens sont ce qu'on appelle en langage d'économie politique capital productif. Quand il ne s'agit que d'un seul individu , son capital productif peut être anéanti par une seule perte , sans que son esprit d'industrie soit éteint ni même affaibli. Quand il s'agit d'une nation , l'anéantissement de son capital productif est impossible; mais long-temps avant ce terme fatal, le mal peut avoir atteint la volonté , et l'esprit d'industrie peut tomber dans un marasme funeste au milieu des ressources naturelles que présente un sol riche et fertile. Cependant la volonté est excitée par tant de stimulans, qu'elle résiste à bien des découragemens et des pertes. Une calamité passagère ,. quelque grande qu'elle soit, ne détruit pas l'esprit d'industrie. On le voit renaître après des guerres dévorantes qui ont appauvri des nations, comme on voit un chêne robuste, mutilé par une tempête , réparer ses pertes en peu d'années , et se couvrir de branches nouvelles. Il ne faut rien moins pour glacer l'industrie que l'opération d'une cause domestique et permanente, telle qu'un gouvernement tyrannique, une mauvaise législation , une religion intolérante qui repousse les hommes, ou une superstition minutieuse qui les abrutit.
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Un premier acte de violence produira d'abord un certain degré d'appréhension ; voilà déjà quelques esprits timides découragés. Une seconde violence qui succède bientôt, répand une alarme plus considérable. Les plus prudens commencent à resserrer leurs entreprises, et abandonnent peuà-peu une carrière incertaine. A mesure que ces attaques se réitèrent, et que le système d'oppression prend un caractère plus habituel , la dispersion augmente; ceux qui ont fui ne sont pas remplacés; ceux qui restent tombent dans un état de langueur. C'est ainsi qu'à la longue le champ de l'industrie, battu par ces orages, peut enfin se trouver désert.
L'Asie Minepre, la Grèce, l'Egypte, les côtes d'Afrique, si riches en agriculture , en commerce, en population , à l'époque florissante de l'empire romain, que sont-elles devenues sous l'absurde despotisme du gouvernement turc? Les palais se sont changés en cabanes, et les cités en bourgades. Ce gouvernement odieux à tout homme qui pense n'a jamais su qu'un état ne peut s'enrichir que par un respect inviolable pour les propriétés. Il n'a jamais eu que deux secrets pour régner, épuiser les peuples et les abrutir. Aussi les plus belles contrées de la terre, flétries, stériles ou presque abandonnées, sont devenues méconnaissables sous les mains de ces barbares conquérans. Car il ne
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faut pas attribuer ces maux à des causes éloignées: les guerres civiles, les invasions, les fléaux de la nature auraient pu dissiper les richesses, mettre les arts en fuite et engloutir les villes. Les ports comblés peuvent se rouvrir, les communications se rétablissent, les manufactures renaissent, les villes sortent de leurs ruines, tous les ravages se réparent avec le temps, si les hommes continuent à être hommes ; mais ils ne le sont plus dans ces malheureuses contrées où le désespoir, effet tardif, mais fatal, d'une longue insécurité, a détruit toutes les facultés actives de l'âme.
Si l'on voulait tracer l'histoire de cette contagion, on ferait voir que ses premières atteintes tombent sur la partie aisée de la société. L'opulence est l'objet des premières déprédations. Le superflu apparent s'évanouit peu-à-peu. Le besoin absolu se fait obéir malgré les obstacles; il faut vivre , mais quand on se borne à vivre , l'état languit et le flambeau de l'industrie ne jette plus que des étincelles mourantes. D'ailleurs l'abondance n'est jamais si distincte de la subsistance , qu'on puisse blesser l'une sans porter une atteinte dangereuse à l'autre. Tandis que les uns ne perdent que le superflu, les autres perdent quelque portion de leur nécessaire; car, par le système infiniment compliqué des liaisons économiques, l'opulence d'une partie des citoyens est l'unique fonds
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où une partie plus nombreuse trouve sa subsistance.
Mais on pourrait tracer un autre tableau plus riant et non moins instructif des progrès de la surate et de la prospérité, son inséparable compagne. L'Amérique septentrionale présente le con- -' traste le plus frappant de ces deux états. La nature sauvage y est à côté de la nature civilisée. L'intérieur de cette immense région n'offre qu'une solitude effrayante , des forêts impénétrables ou des ^w**^/* landes stériles, des eaux croupissantes, des vapeurs impures , des reptiles venimeux : voilà ce qu'est la terre laissée à elle-même. Les hordes farouches qui parcourent ces déserts sans fixer leur lîabitation , toujours occupées à poursuivre leur proie , et toujours animées entre elles de rivalités implacables, ne se rencontrent que pour s'attaquer, et parviennent souvent à s'entre-détruire. Il s'en faut bien que les bêtes féroces n'y soient aussi dangereuses pour l'homme, que l'homme même. * Mais sur les limites de ces affreuses solitudes, quel aspect différent vient frapper les regards! on croit embrasser du même coup-d'œil les deux empires du mal et du bien. Les forêts ont fait place à des champs cultivés , les marais se dessèchent, les terreins s'affermissent, se couvrent de prairies; de pâturages , d'animaux domestiques, d'habitations saines et riantes. Là , des cités naissantes