EST UNE RELIGION RAISONNABLE
Ér. aux Romain» , I, 16 .
• Je ne rougis pas de l'Évangile du Cbrist. >
C’est ainsi que parlait Paul, et c’est ainsi que lui répondra tout homme qui comprend le caractère et qui a senti l’influence du Christianisme. Dans un discours précédent je vous ai dit quelques-unes des raisons qui doivent nous fa : re adopter les paroles de l’Apôtre, et nous associer à ce témoignage rendu avec tant de clarté et de résolution à l’Évangile du Christ. J’ai dit que je ne rougissais pas de l’Évangile, parce qu’il était vrai, et c’est à démontrer ce point que je me suis attaché. Je désire continuer ce sujet , et exposer un autre motif de l’attachement sincère et inébranlable que j’ai pour le Christianisme. Je dis donc que je ne rougis pas de l’Évangile du Christ, parce que c’est une religion raisonnable. Elle s’accorde avec la raison; c'est pourquoi je l’accepte, c’est pourquoi je n’ai pas honte de me ranger au nombre de ses amis et de ses défenseurs. L’objet du discours actuel sera l’explication de ce titre du Christianisme. Je voudrais vous montrer l’accord qui existe entre la
lumière de la parole divine et cette lumière primitive de la raison que Dieu a allumée en nous pour nous servir de guide. Si dans cette discussion je me trouve en opposition avec d’autres chrétiens, ne croyez pas que je leur impute aucun défaut moral ou intellectuel. Je juge les hommes d’après leurs motifs, leurs dispositions et leurs vies, et non d’après leurs théories ou leurs opinions particulières ; at j’estime également la vertu, la piété chez un ami ou chez un ennemi.
Le Christianisme est une religion raisonnable. S’il n’en était pas ainsi, je rougirais de le professer. Je sais que, pour quelques personnes, il est de bon goût de décrier la raison, et de lui opposer la révélation comme une autorité qui la renverse. Cette erreur, soutenue par des hommes de bien, et honnêtement défendue dans l’ intérêt de la cause chrétienne, appelle une résistance sérieuse, car elle livre virtuellement notre religion aux mains de l’incrédule. En voulant consolider l’édifice, elle en sape les fondements. Elle met notre religion en hostilité avec la nature humaine , et donne à ses adversaires la gloire de revendiquer les droits et les plus nobles facultés de l’esprit.
Nous ne devons jamais oublier que notre nature raisonnable est le plus grand don que Dieu nous ait accordé. C’est ce don qui appelle toute notre reconnaissance. C’est un don plus grand que tous les secours et les bienfaits matériels, et toute doctrine qui rabaisse la raison ne peut venir de Celui qui nous l’a donnée. Le développement de la raison est la fin de notre être. La révélation n’est qu’un moyen, et elle est destinée à concourir avec la nature, la Providence et l’esprit de Dieu, afin de pousser la raison vers sa perfection. Je me fais gloire du Christianisme,
parce qu’il étend, fortiûc et élève ma raison. Si je ne pouvais être chrétien qu’en cessant d’être raisonnable, je n’hésiterais pas. Je me sens obligé de sacrifier au Christianisme ma fortune, ma réputation, ma vie; mais je ne dois sacrifier à aucune religion cette raison qui m’élève au-dessus de la brute et qui fait de moi un homme. Quel plus grand sacrilège que d’abêtir ou d’abandonner la plus haute faculté que nous ayons reçue de Dieu ! C’est faire violence à la Divinité, qui est en nous. Le Christianisme ne combat pas la raison; il ne fait qu’un avec elle, et il lui a été donné pour être son guide et son ami.
Dans ce discours, je veux développer et confirmer les idées que je viens d’énoncer. Je partagerai mes remarques en deux parties. D’ahord j’essayerai de montrer que le Christianisme est fondé sur la raison, qu’il en suppose l’autorité, et qu’il ne peut, par conséquent, s’en faire l’adversaire sans se détruire lui-même. Je signalerai l’erreur de ceux qui croient servir la révélation en méprisant la raison. Puis, en second lieu, je comparerai le Christianisme et la lumière de la raison, pour montrer leur accord; et je prouverai, en entrant dans le détail, que le Christianisme est avant tout une religion raisonnable. Je vengerai l’Évangile des reproches de l’incrédulité, je fortifierai la foi et l'attachement de ses amis.
Avant de commencer, laissez-moi vous dire que cette discussion, d’après son sujet même, prendra quelquefois une forme abstraite, et demandera toute votre attention. Je vais parler de la raison, la principale faculté de l’esprit; et lorsqu’on traite un pareil sujet, nulle simplicité de langage ne peut dispenser l’auditeur de faire quelque effort de pensée.
Je dis que la révélation chrétienne est fondée sur l’autorité de la raison, et, par conséquent, qu’elle ne peut lui être contraire; mais, d'abord, que faut-il entendre par le mot raison ? Un des points les plus importants pour arriver à la vérité, c’est de déterminer la signification des termes. Que de terribles controverses ont eu leur source dans l’obscurité du langage! et quand les parties se sont expliquées, elles ont découvert qu’elles avaient usé leur force dans une guerre de mots.
Qu’est-ce donc que la raison?
Ce mot est employé de façon si générale, qu’en fixer les limites précises n’est pas chose facile. En ce point, il ressemble aux autres termes qui expriment les facultés intellectuelles. Cependant il y a une idée qu’on y attache toujours. Tous les hommes entendent par Raison la faculté supérieure, l’énergie dominante de notre âme. Sans chercher une définition philosophique qui comprenne tous les modes d’action, je me contenterai d’indiquer deux des principaux caractères ou des principales fonctions de la raison.
En premier lieu , c’est à la raison qu’il appartient de comprendre les vérités universelles. C'est là une de ses fonctions les plus importantes. Il y a des vérités particulières et des vérités universelles. Ces dernières sont les plus hautes, et la faculté de les percevoir est ce qui distingue les êtres intelligents; ces vérités appartiennent à la raison. Permettez-moi de m’expliquer par quelques exemples. Je vois une pierre qui tombe. C’est là une vérité particulière; mais je ne m’arrête pas là. Je crois que non-seulement celte pierre tombe vers la terre, mais que toute particule de matière, dans quelque monde que ce soit, tend ou, comme on le dit quelquefois, est attirée
vers toute autre matière. Voilà une vérité universelle, un principe qui s’applique à toute la création matérielle, et qui- est essentiel à son existence. Celte vérité appartient à la raison. ;
Je vois un homme qui produit quelque chose, un objet fabriqué, une maison : voici encore une vérité particulière. Mais je ne suis pas seulement capable de voir des causes et des effets particuliers, je suis certain que tout ce qui commence à exister, en tout temps, en tout lieu, >•
doit avoir une cause, et que nul changement ne s’est jamais fait ni ne se fera jamais sans cause. Voilà une <
vérité universelle, quelque chose de vrai ici et partout, de vrai maintenant, comme dans l’éternité; et cette vérité appartient à la raison .
Autre exemple. Je vois de mes yeux, je touche avec mes mains un espace limité, mais ce n’est pas tout : je suis sûr qu’au delà des limites qu’atteignent mes mains ou mes sens il y a un espace sans bornes; quelque part que j’aille , l’infini s’étendra autour de moi. Voilà une %
autre vérité universelle, et elle appartient à la raison. »
L’idée de l’infini est en effet une de ses plus nobles conceptions.
Je vois un homme qui fait du bien à un autre individu: voici une vérité ou une perception particulière. Mais mon esprit va plus loin : je vois et je sens que pour tous les êtres intelligents, en quelque, lieu et en quelque temps qu’ils existent, il est bien de secourir autrui, il est mal de chercher le malheur des autres. Voilà une vérité universelle, une loi qui s’étend depuis Dieu jusqu’à l’être humain le plus humble, et cette vérité appartient à la raison.
J’espère que je vous ai fait comprendre mes idées sur
le premier caractère de la Raison. La fonction de cette faculté supérieure, c’est de discerner les vérités universelles, les grands principes, les principes éternels. Mais la raison ne s’arrête pas là, elle s’exerce aussi dans l’application de ces vérités universelles à des cas, à des êtres, à des événements particuliers. Par exemple, en m’apprenant que tout changement a une cause, la raison me pousse à chercher les causes particulières des changements et des phénomènes qui se présentent sans cesse à mon observation. Ainsi la raison s’exerce continuellement sur les idées que nous fournissent les sens, la conscience, la mémoire, elle les associe aux grandes vérités qu’elle a trouvées, elle les revêt de sa propre universalité.
Je passe à la seconde fonction de la raison, fonction qui tient à la première. La raison est la faculté qui ramène nos différentes pensées à l’unité ou à la conformité. La conviction la plus forte de la raison, c’est que toutes les vérités s’accordent, et que la contradiction est la marque de l’erreur. L’effort le plus sérieux, le plus intense de la raison , c’est d’établir l’harmonie dans l’ intelligence, de réconcilier les idées qui semblent s’exclure. Dès qu’un nouveau fait est observé, la raison cherche à l’incorporer dans la Science acquise. Elle ne peut souffrir que rien reste isolé dans l’esprit. Elle travaille à réunir les vérités dispersées, et à leur donner la force et la beauté d’un ordre vital. Son but, sa jouissance, c’est l’harmonie. Elle est choquée par la contradiction dans la croyance, cotnme une oreille délicate est blessée par un son discordant. Elle porte en soi le sentiment instinctif que toutes les choses qui existent sont intimement liées entre elles ; et elle ne peut se re-
poser avant d’avoir rattache à l’ensemble infini tout ce que nous trouvons. La raison est donc la forme ou l’exercice le plus noble de la nature intellectuelle Elle répond à l'unité de Dieu et de l’univers, et cherche à faire de l’àme l’image et le miroir de cette sublime unité.
Voici comment je comprends la raison; mais, pour prévenir tout malentendu, permettez -moi deux mots d’explication avant d’aborder la discussion principale. Quand je parle de l’accord de la révélation avec la raison je suppose que cette faculté est exercée avec calcul, conscience, amour de la vérité. Souvent les hommes appellent raison dos préjugés, ('es notions qu’ils n’ont pas examinées, des opinions que l’intérét. l’orgueil, ou d’antres rfiotifs indignes leur ont fait adopter. Il n’est pas rare d’entendre se donner comme les oracles de la raison ceux qui sacrifient à leurs penchants et à leurs passions les préceptes les plus clairs de la nature raison-»' nable. .Mais quand je dis que la révélation doit s’accorder avec la raison , je n’entends pas par ce mot les opinions corrompues et superficielles de ceux qui ont trahi et avili leur intelligence. Je parle de la raison exercée avec calme , avec sincérité , pour parvenir à la vérité et fortifier la vertu.
Après ces explications, je passe à la discussion des deux grands principes auxquels ce discours est consacré.
D’abord, je dois montrer que la révélation est fondée sur l’autorité de la raison, et que, par conséquent, elle ne peut se trouver en contradiction avec la raison, ni la mépriser, sans se détruire elle-même. Voici quelques-unes des considérations qui me convainquent de la vérité de cette proposition. C’est d’abord que la raison seule nous
rend capable de recevoir une révélation. Si elle n’existait pas, si elle n’agissait pas, nous ne pourrions recevoir les communications du Christ. La révélation est donc fondée sur la raison. Vous sentirez la vérité de ces remarques si vous considérez à qui la révélation a été envoyée. Pourquoi est-elle donnée aux hommes plutôt qu’aux brutes? Pourquoi les messagers de Dieu ne sont-ils pas allés dans les campagnes, annoncer la bonne nouvelle à l’oiseau et à la béte? La réponse est toute prête. C’est que les animaux manquent de raison, et, à cause de cela, ils ne sont point capables de recevoir la vérité révélée. Et non-seulement la révélation serait perdue en s’adressant à la brute , mais si elle parlait à l’enfant avant que ses facultés intellectuelles ne fussent éveillées, et que les idées du devoir et de sa propre nature ne fussent développées en lui, elle ferait tout aussi bien de parler à la pierre. La raison est la préparation et le fondement de la révélation.
Cette vérité devient encore plus claire si nous considérons non-seulement à qui, mais comment la révélation chrétienne est communiquée. Comment vient-elle aux hommes? En paroles. A-t-ellé fait ces paroles? Non. Ces mots étaient employés bien des siècles avant qu’elle parût. La révélation a - 1 - elle créé les idées que ces paroles expriment? Non. Si les auditeurs de Jésus n’avaient pas attaché des idées aux termes dont il se servait, ils n’auraient pu le comprendre. C’est comme s’il leur eut parlé une langue étrangère. Ainsi les idées qui entrent dans le Christianisme existaient avant lui. C’étaient des idées de la raison; c’est donc à cette faculté que la révélation doit les éléments dont elle se compose.
La révélation, il ne faut pas l’oublier, n’est pas notre
première institutrice. L’homme n’est pas né sans autre faculté que de lire la parole de Dieu, et ce n’est pas ce guide qu’il a eu en naissant. Ses yeux s’ouvrent d’abord sur un autre livre : celui de la création. Longtemps avant de pouvoir lire la Bible, il voit autour de lui et la terre et le ciel. Il lit sur le visage de ses amis; il entend et il comprend leur voix. Peu à peu il regarde en luimême , et acquiert quelque idée de son àme. Sa première école est donc celle de la nature et de la raison, cette école est nécessaire pour le préparer à recevoir une communication du ciel. La révélation ne trou\e pas l’âme comme une table rase, prêle à recevoir tout ce qu’on veut y mettre; elle nous trouve en possession de connaissances diverses puisées dans la nature et l'expérience, et, bien plus, en possession de grands principes, de vérités fondamentales, d’idées morales, qui sont prises du fond de l’âme et qui sont le germe de tous les progrès à venir.
Celte dernière considération a une importance particulière. L’âme ne reçoit pas tout du dehors. Les grandes idées lui viennent de son fonds, et c’est avec le secours de ces lumières innées qu’elle lit et comprend le livre de la nature et celui de la révélation. Nous parlons, il est vrai, de la nature et de la révélation, comme nous faisant connaître une cause première intelligente; mais c’est de notre propre nature que nous tirons les idées d’intelligence et de cause. C’est en nous-mêmes que nous trouvons les éléments de l’idée de Dieu. Pouvoir, sagesse, amour, vertu, bonté, bonheur, ces mots qui contiennent tout ce qu’il y a de beau dans l'univers, et d’intéressant dans notre existence, ces mots expriment des attributs de l’âme , et ne sont compris par nous qu’au
moyen de la conscience. Il esl vrai que ces idées ou ces principes de la raison sont souvent obscurcis par des nuages épais, et mêlés de nombreuses et déplorables erreurs. Cependant ils ne sont jamais détruits. Le Christianisme les reconnaît, il est fondé sur eux, il en a besoin pour être compris.
S’il vous fallait un exemple, je vous citerais l’idée fondamentale de la religion. C’est l’idée du bien, l’idée du devoir. A l’origine est-ce des livres saints que nous tirons celte idée? Tout homme, qu’il soit né en deçà ou au delà des limites de la révélation, n’a-t-il pas le sentiment du bien et du mal? N’y a-t-il pas une voix plus ancienne que la révélation, qui approuve ou blâme les hommes suivant leurs actions? Dans les siècles barbares la conscience ne se fait-elle pas entendre? Et ne devientelle pas plus distincte suivant le progrès delà société? Le Christianisme ne crée pas l’idée du devoir, il la suppose, et l’on en peut dire autant des autres grands principes. La révélation n’est donc pas isolée, elle ne s’adresse pas à une àme vide et passive. Elle a été faite pour concourir avec d’autres maîtres , avec la nature, avec la Providence, avec la conscience, avec nos facultés intellectuelles; et, comme tout cela nous vient de Dieu, il ne peut pas y avoir de désaccord. Dieu doit être conséquent avec lui-même. Il n’a qu’une voix. C’est l’homme qui parle des langage» discordants. Dieu ne peut venir de Dieu que l’harmonie; et, par conséquent, une religion qui prétend venir de Dieu ne peut pas donner de preuve plus certaine de sa fausseté qu’en se mettant en contradiction avec ces premières vérités que Dieu nous enseigne par notre nature même. Vous voyez donc que la raison nous prépare à une communication divine, et qu’elle
nous fournit les idées ou les matériaux dont la révélation se compose. Voilà ma première réflexion.
Passons à la seconde; J’afûrme que |la révélation repose sur l’autorité de la raison, parce que c’est à la raison qu’elle soumet les preuves de sa vérité, et il n>’y a que l’approbation de la raison qui puisse nous obliger à recevoir la révélation et à lui obéir. C’est là une considération de grand poids. En se plaçant devant le tribune, de la raison , en soumettant ses droits à la sanction de cette faculté, le Christianisme, rend le plus grand des témoignages à l’autorité et à la dignité de notre nature raisonnable. Doutez-vous que j’attribue à cette faculté sa véritable fonction? Je prends le Nouveau Testament; pour quel motif en acceptons-nous les vérités comme étant divines? Je ne vois dans ces pages que les caractères avec lesquels les autres livres sont écrits. Nulle voix miraculeuse ne vient du ciel pour m’assurer que c’est la parole de Dieu, et nulle voix mystérieuse ne commande à mon âme de croire aux œuvres surnaturelles du Christ. Comment déterminer l’origine de cette religion ? Il me faut examiner cette question comme toute autre à l’aide de mon intelligence. Il faut que je cherche des preuves, et il faut que je ies soumette à la raison, la seide faculté qui puisse peser des preuves. Il ne m’a pas été donné une faculté distincte pour juger de la révélation. Je n’ai pas deux intelligences, l’une pour examiner la parole de Dieu, et l’autre pour apprécier ses œuvres. C’est avec les mêmes yeux que je regarde tantôt la terre et tantôt le ciel, et c’est avec la même raison que j’examine tantôt la nature et tantôt la révélation, il faut que la raison rassemble et pèse les différentes preuves du Christianisme. Il faut surtout qu’elle compare ce système avec ces grands
principes moraux que le doigt de Dieu a gravés dans notre cœur, et qui font que l'homme est sa loi à luimême. Si une religion renxersait ces principes, la raison ne doit pas hésiter à la rejeter, quelles qu’en soient les preuves. La raison, par exemple, doit repousser à l’instant toute religion qui nous commanderait de haïr la société et de lui faire du mal; il n’est pas besoin d’examiner les preuves d’une pareille doctrine.
Vous voyez donc que non-seulement il appartient à la raison de juger la vérité du Christianisme, mais, ce qui est encore plus important, vous voyez que c’est elle qui établit les règles ou les preuves d’après lesquelles elle juge. Les lois qu’elle applique c’est en elle-même qu’elle les trouve. Personne ne prétendra que la révélation puisse dicter les principes suivant lesquels on jugera de sa vérité ; car jusqu’à ce qu’il soit prouvé qu’elle est vraie, elle n’a aucune autorité. C’est à la raison de prescrire à quelle règle on doit soumettre une communication qu’on attribue à Dieu; et, parmi ces règles il n’y en a pas de plus importante que cette loi morale qui appartient à l’essence même de la raison , et qui en est la plus profonde conviction. La ré\é!alion repose donc sur la raison, et, en se mettant en contradiction avec la raison, elle se détruirait elle-même.
J’ai indiqué deux points de vue. J’ai montré que la révélation tirait ses idées ou ses matériaux de la raison, et que c’est à cette faculté qu’elle en appelle comme juge de la vérité. J’ajoute maintenant qu’elle repose sur l'autorité de la raison, parce qu’elle a besoin que cette faculté l’interprète, et que, sans ce secours, elle serait moins qu’utile. Comment s’assurer de la véritable interprétation, du sens juste des Écritures? Je réponds : par
le moyen de la raison. Comment le véritable sens du Nouveau Testament pourait-il passer du livre dans mon esprit sans l’emploi de ma raison? On ne prétendra pas que ce livre soit si clair, les mots si faciles, les phrases si courtes, le sens si évident, que la vérité puisse être reçue en un instant sans etfort de l’intelligence. Cette simplicité merveilleuse n’existe pas dans les Écritures. De fait, nul livre ne peut être écrit assez simplement pour dispenser de l’usage delà raison. Chaque mot a plus d’un sens, et le jugement est nécessaire pour découvrir la signification particulière que l’auteur lui a donnée. De tous les livres, la Bible est peut-être celui qui a le plus besoin de la raison pour être bien entendu ; et cela, non par suite d’aucune imperfection, mais à cause de la force, de la hardiesse, des ligures de son style, et enfin à cause même de son ancienneté. J’ouvre le Nouveau Testament, et mes yeux tombent sur ce passage : « Si ta main t’offense, coupe-la, etjette-la loin de toi. # Ce langage doit-il être interprété dans le sens littéral? Il me faut alors mutiler mou corps et commettre un suicide, Plus loin j’entends Jésus qui dit aux Juifs : « Comblez la mesure de vos iniquités. » Dois-je encore interpréter cette phrase à la lettre et suivant les premières idées qu’elle suggère? Alors, Jésus commmandait donc à ses auditeurs de se plonger dans le crime, et il était lui-même un ministre de péché.
Ce n’est que par le sage emploi de la raison que nous pouvons découvrir le véritable sens du Nouveau Testament sous ce style figuré hyperbolique et souvent obscur. Qu’en ouvrant la Bible, je laisse de côté ma raison, et que j’accepte la première impression que font naître les mots, il n’est pas d’absurdité dans laquelle je
ne tombe. J 'attribuerai à Dieu un corps limité, et à l’homme une science illimitée; car je lis que Dieu a des membres, et que l’holnme sait toutes choses. 11 est clair que je dois comparer les divers passades, les limiter l’un par l’autre, et surtout les modifier tous, d’après ces principes clairs et universels qu’on appelle le sens commun, autrement je ferai de la révélation la patronne de toutes les folies et de tous les vices. On voit combien la raison est essentielle à l’interprétation des monuments du Christianisme. La révélation repose sur l’autorité de la raison. Peut-elle donc être en contradiction avec elle, ou nous apprendre à la dédaitmer?
En vous prouvant (pie la révélation est fondée sur la raison je n’ai pas voulu seulement soutenir le fond de cette doctrine, j’ai voulu aussi vous apprendre à respecter votre nature raisonnable plus que vous ne l’avez fait peutêtre. La raison a été tellement décriée par les théologiens, qu’on a cessé d’en sentir la sainteté et la dignité. Il faut la regarder comme le plus grand présent que Dieu nous ait fait. C’est son image qu’il a mise en nous. Y renoncer, c’est nous faire violence et descendre au rang des brutes. Mieux vaudrait nous arracher les yeux, et éteindre la lumière du corps, qu’éteindre la lumière qui est en nous. Nous sentons tous que la perte de la raison, lorsqu’elle est un effet de la maladie, est la plus terrible calamité de la vie, et nous regardons un hôpital de fous comme le plus triste asile de l’humanité. Mais, sous un rapport, la folie est un moindre mal que le sacrifice de la raison à une secte religieuse ou à un chef religieux; car la première est une allliction de la Providence, la dernière est un acte volontaire, l’œuvre de nos propres mains.
Ceux qui ont parlé de la raison humaine avec le plus de dédain l’ont fait par un bon motif, je ne l’ignore pas, leur but a été d’exalter la révélation. Ils ont pensé qu’en la glorifiant comme le seul enseignement divin, ils ajoutaient à sa dignité. Mais la vérité ne gagne rien à l’exagération ; et le Christianisme n’a rien de plus à craindre que les sophismes qui déprécient la raison. La révélation n’a pas besoin d’un tel appui. Pour estimer le Christianisme, je n’ai pas besoin de le considérer comme la seule source d’instruction à laquelle je puisse recourir. Je n’ai pas besoin de rendre la nature muette pour donner de la force ou de l’attrait à l’enseignement du Christ, Le Christianisme tire un intérêt nouveau et une confirmation nouvelle de son harmonie avec la nature. Il fournirait contre lui-même une arme dangereuse s’il se prétendait la seule lumière accordée par Dieu aux hommes; car alors il nous montrerait l’immense majorité de la race humaine délaissée par son Créateur, sans guide et sans espoir. Je crois, et c’est pour moi un bonheur de croire, qu’un rayon du ciel descend sur la route de chacun de nos frères. Le païen, quoique dans les ténèbres quand on le compare au chrétien, a cependant sa lumière; et cette lumière lui vient de la même source que la nôtre, comme le même soleil répand ici l’aurore et là-bas le grand jour. Ne méprisons pas l’enseignement de la nature, il vient aussi bien de Dieu que la Parole divine. 11 est aussi sacré que la révélation. Nature et révélation, ce sont les manifestations d’un esprit infini, et des manifestations harmonieuses; sans cette harmonie, les prétentions du Christianisme seraient insoutenables.
Je n’ignore pas que ces remarques m’exposeront au reproche de favoriser l’orgueil de la raison, et on me
dira qu’il n’y a point d’orgueil pire que celui-là. L’accusation est si commune qu’èllc mérite un moment d’attention. Vous verrez qu’elle n’est pas juste, si vous considérez que l’orgueil se nourrit et se plaît dans l’idée que nous nous faisons de notre propre supériorité. Il est fondé sur quelque chose de particulier, de distinctif, sur quelque chose qui nous sépare des autres et nous élève au-dessus d’eux; il ne s’appuie pas sur des facultés qui nous sont communes avec tous ceux qui nous entourent. Or, en parlant de la valeur et de la dignité de la raison, j’ai toujours regardé et représenté cette faculté comme étant la propriété commune de l’humanité. J’ai parlé des vérités les plus importantes comme étant universelles et illimitées, personne ne peut s’en attribuer le monopole ni en faire un motif de distinction ou de supériorité personnelles. Je n’ai donc fourni à l’orgueil ni occasion ni aliment.il y a sans doute un orgueil de la raison ou de l'intelligence, mais comment se mauifeste-t-il? Ce n’est pas en respectant la nature raisonnable que tous les hommes ont reçue de Dieu. Exagérer nos connaissances ou nos facultés particulières, exalter les idées qui nous distinguent, considérer avec dédain les autres esprits, nous proposer en modèle à nos frères, repousser des lumières nouvelles, imposer notre domination aux intelligences qui se trouvent placées sous notre action : telle est la forme la plus ordinaire de l’orgueil. C’est un vice qui n’est pas celui d’une secte, et qui peut se trouver la même ou l’on s’en défend le plus.
Ceux qui insistent sans cesse sur la nécessité d’exalter l’Écriture au-dessus de la raison se considèrent comme à l’abri de l’orgueil de la raison. Et, cependant, il n’y a personne, je le crains, qui donne une plus grande prise
à cette accusation. Ces gens-là ont un penchant tout particulier à imposer aux autres leurs interprétations de l’Écriture, et à voir un danger et un crime dans l’adoption d’idées qui ne sont pas les leurs. Or, je le demande, par quels moyens ces hommes interprètent -ils la révélation? N’est-ce pas à l’aide de Jeur raison? Ont-ils d’autres facultés pour comparer l’Écriture avec l'Écriture, pour en éclaircir le style figuré, pour en conclure la volonté de Dieu ? Pour expliquer la parole de Dieu emploient-ils une autre intelligence que pour expliquer ses œuvres? Et, dans les deux cas, leurs interprétations ne sont-elles pas également des résultats de la raison? En imposant à autrui leurs explications des Écritures, ils s’arrogent donc une supériorité de raison, tout autant que s’ils imposaient leurs explications de la nature. La nature et l’Écriture ont cela de commun, qu’elles ne peuvent être comprises sur-le-champ. Les deux livres demandent un patient examen, et exigent l’emploi de tout notre esprit. On a usé autant d’intelligence après les systèmes théologiques qu’après les sciences naturelles; et on sait s’il y a eu moins d’orgueil ni d’entêtement chez les théologiens que chez les savants. Je crains même que l’orgueil ne se soit attaché avec une opiniâtreté toute particulière à ceux qui font de la révélation leur étude. Nulle part on n’a montré une plus grande infatuation de sa propre infaillibilité, un attachement plus présomptueux à ses conclusions, plus d’entêtement , plus d’impatience de la contradiction, plus d’arrogance envers les défenseurs d’opinions contraires ; et, cependant, ce sont ces mêmes hommes, si idolâtres de leur propre esprit, qui font profession d’humijier la raison, et qui considèrent une confiance coupable
dans cette raison comme le crime d'autrui. Le vrai moyen de se garantir contre l’orgueil de la raison , ce n’est pas de parler de la raison avec dédain , c’est de la respecter comme un don inappréciable que Dieu a fait à chaque homme, et qu’il accorde à tous pour leur permettre un progrès infini, un progrès dont nous ne voyons que l’aurore dans les connaissances actuelles de l’esprit le plus distingué.
. J’en ai fini avec le premier principe que j’ai énoncé dans ce discours, savoir que la révélation chrétienne repose sur l’autorité de la raison. Par conséquent, elle ne peut être en contradiction avec la raison sans saper ses propres fondements et sans se détruire elle-même. Maintenant je soutiens que, loin d’être en contradiction avec la raison, la révélation s’accorde parfaitement avec elle. C’est une religion raisonnable. C’est là ma seconde proposition, pour laquelle je vous prie de me continuer votre attention. Il serait facile de traiter ce sujet longuement. Je pourrais exposer, l’un après l’autre, tous les principes du Christianisme, et vous montrer qu’ils s’accordent tous avec la raison; mais je crois que des idées plus générales seront plus utiles, et celles-là seules peuvent trouver place dans les limites d’un discours.
En vous parlant de la raison, je me suis borné à deux de scs fonctions , sa compréhension des vérités universelles, et l’effort qu’elle fait constamment pour réduire les idées à l’harmonie ou à l’accord entre elles. L’Universalité et l’Accord sont au nombre des principaux attributs de la raison. Les trouvons-nous dans le Christianisme ? Si nous les y trouvons, ses titres au caractère de religion raisonnable seront établis. Éprouvons-le de cette façon, et commençons par l’Accord.
Pour qu’une religion soit raisonnable, rien n'est plus nécessaire que l'accord de ses vérités entre elles, et avec toutes les autres vérités que nous tirons de la nature ou de notre propre fonds. J’afllrme que les doctrines chrétiennes possèdent cet accord, et, plus nous l’examinons, plus cette marque brillante de la vérité apparaît. Je prends l’Évangile, je compare d’abord ses différentes parties l’une avec l’autre. J’y trouve une harmonie parfaite; et, ce qui la rend plus remarquable, c’est que le Christianisme n’y est pas enseigné systématiquement ou comme une science. Jésus, si je puis m’exprimer ainsi, semait ses préceptes et ses doctrines par occasion, et cependant, lorsqu’on les réunit, ils forment un tout harmonieux. Il n’est point nécessaire de m’étendre sur ce sujet, qui n’est pas contesté. Je ne citerai qu’un exemple de cette harmonie du Christianisme. Toutes ses doctrines et tous ses préceptes ont cette espèce d’unité, qui est la plus essentielle à une religion , ils tendent tous au même objet Ils s’accordent tous pour élever le cœur humain à un degré de vertu qui ne fut jamais connu auparavant. Que le sceptique cite, s’il le peut, un seul principe chrétien qui ne tende pas vers ce but. Un pareil accord est le signe le plus frappant qu’on puisse concevoir d’une religion raisonnable.
Remarquons, en passant, qu’outre cet accord des doctrines chrétiennes entre elles, il y a, entre les enseignements de Jésus et son caractère une belle et touchante harmonie qui ne fait que les confirmer tous deux. Tout ce que Jésus enseigna, vous pouvez le voir réalisé dans sa vie. U y a unité parfaite entre le système et son fondateur. Sa vie fut la répétition de ce qui tombait de ses lèvres. Sa bouche ne cessa jamais de recommander
avec ardeur une charité forte et désintéressée : et avec quel accord et quelle sublimité sa croix se joignit à sa parole pour faire une obligation de cette sublime vertu ! Sa bouche enseigna la miséricorde de Dieu pour les pécheurs; et il donna lui-mème une admirable preuve du profond iulérét que lui inspiraient ces mêmes pécheurs dans ses rapports familiers a\ec les plus déchus, et dans scs patients efforts pour les rappeler à la vertu et à une confiance filiale dans leur Père qui est aux cieux. Tandis que sa prédication roulait sur l'importance d’élever l’àme au-dessus de la terre, sa vie fut une constante renonciation aux intérêts de ce monde; il souffrait avec joie la pauvreté, afin d’offrir à tous la vraie richesse. Tandis que ses discours révélaient la doctrine de l’immortalité, il rendait cette vérité visible aux sens, dans sa propre personne, en ressuscitant les morts et en s’élevant à une autre vie.
Je n’ai fait que jeter un coup d’œil sur l'unité qui existe entre Jésus et sa religion. De quelque côté qu’on l’en\isage, le Christianisme parait toujours un système harmonieux. Il respire d’un bout à l’autre un même esprit, on n’y voit qu’un seul but. Ses doctrines, ses préceptes et ses exemples ont la solidité de la raison.
Mais ce n’est pas assez. Une religion raisonnable doit être d’accord non-seulement avec elle-même, mais avec toutes les autres vérités que nous révèle la nature ou notre ûme. Je transporte donc le Christianisme au milieu de la création. Je le place à côté de la nature. S’accordent-ils? — Parfaitement. Dans ce qui s’annonce comme la parole de Dieu, je ne découvre rien qui soit en opposition avec les œuvres divines. C’est là une brillante preuve que le Christianisme est raisonnable. Lorsque
je consulte la nature avec les lumières que fournit la science moderne, j’y vois sans cesse des preuves nouvelles qui révèlent un seul Dieu. Plus j’étends mes recherches, plus je vois que la nat ure est un ensemble, le produit d’une sagesse, d’une puissance, d’une bonté unique. Elle atteste un auteur unique, et ce témoignage n’est pas resté sans effet, car bien que l’esprit humain ait souventmultipliéles objets de son culte, il atoujourstcndu vers la doctrine de l’unité divine, et il s’y est attaché de plus en plus en raison du progrès de l’humanité. Le païen, tout en élevant de nombreux autels, croyait généralement à une divinité suprême, à laquelle étaient soumises et dont émanaient les divinités inférieures. Est-il nécessaire de vous dire l’accord qui, ence pointexiste, entre lanature et la révélation? Au Christianisme appartient la gloire d’avoir proclamé cette vérité première avec une nouvelle puissance, et de l’avoir répandue dans le monde civilisé.
Allons plus loin : La nature nous enseigne une autre vérité, c’est la bonté universelle de Dieu. Lorsque je considère la création, je n’y vois rien qui me fasse soupçonner que l’auteur du monde borne son amour à un petit nombre d’individus. Le soleil n’envoie pas de rayons plus brillants dans le palais du plus orgueilleux monarque que dans la cabane du moindre paysan. Les nuages ne choisissent pas le champ d’un homme plutôt que celui de ses voisins; ils répandent leurs bienfaits sur les riches comme sur Jes pauvres , sur les justes comme sur les méchants. Il est vrai qu’il y a une variété de conditions parmi les hommes, mais cela vient des lois générales de la nature, et non pas d’une intervention de Dieu. Une bonté universelle est le signe par lequel
Dieu se révèle dans ses œuvres; ai-je besoin de vous dire avec quel éclat cette vérité brille dans les pages du Christianisme, et comment sa prédication a été le grand moyen employé pour l’établir chez les hommes?
Autre exemple : Lorsque je considère la nature, rien ne me frappe plus que l’union qui existe entre toutes ses œuvres. Il n’y a rien d’isolé dans la création. La plante la plus humble a des rapports intimes avec l’air, les nuages, le soleil. L’harmonie est la grande loi de la nature, et, ici, voyez de quelle manière frappante le Christianisme coïncide avec les ouvrages de Dieu ; car quel est le dessein de cette religion, si ce n’est de faire régner dans l’humanité, dans la création intelligente une harmonie, une union, une paix semblable à celle qui unit le monde?
C’est encore une des grandes lois de la nature que le bien nous arrive par des agents que Dieu a établis; les êtres reçoivent la vie, l’appui dont ils ont besoin, leurs connaissances, leur sûreté, de l’intervention, des travaux , des souffrances d’autrui. Parfois des sociétés entières sont sauvées de l’oppression et de la ruine parles efforts et les sacrifices d’un individu sage, courageux et désintéressé. Combien cette loi de la nature est-elle d’accord avec la doctrine qui nous apprend que notre Père céleste, s’étant proposé notre délivrance du péché et de la mort, a décrété pour cette fin l’intervention et la médiation de son fils ; qu’il a donné un illustre libérateur au monde, et que, grâce aux travaux et aux souffrances du Christ, nous pouvons nous élever à la pureté et à la vie immortelle !
Je dis donc que la révélation s’accorde avec la nature quand la nature est interprétée par la raison. La révé-
lation fait ressortir avec tout l’éclat du midi les vérités qui ne font que poindre dans la nature; c’est la raison sous sa forme la plus parfaite.
Mous avons étudié le Christianisme extérieurement , nous l’avons mis en face de la nature, maintenant descendons èn nous-même et comparons-le avec l’àme humaine. S’accorde-t-il avec les grandes vérités de la raison que je trouve là? Oui. Quand je regarde l’àine, je suis aussitôt frappé de son infinie supériorité sur le corps. Je suis frappé du contraste qui existe entre ces différents éléments de ma nature, entre l’âme active, ardente, et ce corps qui tend sans cesse vers la terre et va bientôt se réduire en poussière. Comme le Christianisme s’accorde avec cet enseignement intérieur! Avec quelle force, avec quel relief il fait ressortir la suprématie delà nature spirituelle! Avec quel mépris Jésus traite le corps et ses intérêts quand il les compare à la rédemption de l’âme!
Quand je regarde au dedans de moi, j’y vois poindre une autre vérité. J’apprends de plus en plus que les vraies sources du bonheur et de la misère sont dans l’âme, et qu’il est insensé de chercher le repos par d’autres moyens que par une purification intérieure. Le Christianisme ne s’accorde pas seulement avec cette grande vérité, c’est sur elle qu’il est fondé, il nous enseigne que le royaume du ciel est en nous. Le grand objet qu’il se propose, c’est de nous délivrer du mal, c’est de donner à l’âme une force et une grandeur dignes de sa divine origine.
Quand j’étudie l’àme, j’y trouve les indices d’une autre vérité. J’y vois des facultés qui ne sont pas complètement développées ici-bas. J’y vois des désirs qui ne trouvent pas sur la terre un bien qui les satisfasse.
J’y vois un principe d’espérance qui s’élance toujours dans l’avenir. C’est la marque d’une nature qui n’a pas élé faite uniquement pour ce monde. Comme le Christianisme s’accorde avec cet enseignement de nos âmes ! Sa grande doctrine, c’est celle d'une vie plus élevée, où le germe spirituel que nous portons en nous se développera à jamais, et où le bien immortel , après lequel l'ûme aspire, se trouvera une vérité.
Si j’avais le temps, je passerais en revue les différents principes de l’ûme, les principes intellectuels, moraux, sociaux, et actifs, et je vous montrerais comment le Christianisme s’accorde avec tous ces principes, en élargit la sphère, en accroît l’énergie, comment il leur propose de plus nobles objets, comment il aide à leur développement par l'impulsion d’un espoir sans bornes. Mais, recommandant tout ceci à vos méditations particulières, je me bornerai à un seul point de vue. En regardant l’àme, j’y vois les taches du péché, des craintes et des présages de mal; comme elle répond à une pareille nature, la religion qui contient , pour celui qui se repent, des promesses de pardon, promesses qui ont été scellées par le sang, et qui nous offrent une force céleste pour nous fortifier dans notre lutte contre le mal moral.
Je dis donc que le Christianisme est aussi bien d’accord avec notre nature intérieure qu’avec celle qui nous entoure. Le Christianisme ne répond pas seulement aux vérités les plus élevées, qui sont dans notre âme, il les développe, de sorte qu’il mérite d’être appelé la perfection de la raison.
J’ai montré, par une foule d’exemples, que le Christianisme possède une parfaite consistance, et qu’il satisfait ainsi à ce qu’exige d’abord la raison. Il ne divise pas
l’esprit, il n’introduit pas la discorde dans l’intelligence en proposant des doctrines que notre conscience et notre expérience repoussent. Mais ces vues ne peuvent épuiser notre sujet. Il ne suffit pas de dire que le Christianisme nous fournit des vues qui s’harmonisent entre elles et avec toutes les vérités connues , le Christianisme donne une nouvelle solidité aux idées que nous fournit l’univers. La nature et la Providence, avec toute leur beauté, leur régularité et leur bonté, nous embarrassent quelquefois. Leurs éléments paraissent souvent en lutte l’un avec l’autre. Le soleil et les orages, le plaisir et la peine, les succès et les désastres, l’abondance et le besoin, la santé et la maladie, la vie et la mort, tout cela aux yeux du spectateur ordinaire semble confus et sans but.
Il n’est rien que la raison désire avec plus de vivacité et d’inquiétude que de trouver la solution de cette discorde apparente, que de- découvrir quelque grande vérité, quelque principe central, conciliateur, autour duqutd tous les phénomènes puissent se ranger, et de qui ils reçoivent la lumière et l’harmonie. C’est à ce profond besoin de la raison que le Christianisme a satisfait. Dans l’apparente contrariété des dispensations de la Providence, il dévoile l’unité de but, il ouvre a l’esprit un nouveau monde où régnent l’ordre, la beauté, la bonté. Le Christianisme nous révèle l’infinie miséricorde de Dieu pour ses créatures coupables ; il nous montre un avenir sans fin, où les inégalités de l’état présent seront redressées, un avenir qui, par son immensité, réduit les souffrances les plus terribles de la vie à n’étre plus que des maux légers et momentanés. Le Christianisme nous révèle une perfection morale qui vaut toutes les peines et toutes les luttes, perfection qu’on peut
conquérir de la manière la plus glorieuse et la plus efficace au milieu des souffrances et des tentations; il nous révèle en Jésus-Christ la sublimité et les récompenses d’une vertu éprouvée qui a tout enduré ; il nous révèle en Jésus-Christ le fondateur d'un nouveau royaume, d’un pouvoir moral qui est destiné à soumettre le monde à Dieu ; le Christianisme offre le saint Esprit à tous ceux qui s’efforcent d’édifier en eux-mémes et chez les autres le règne de la vérité et de la vertu. C’est par ces révélations que le Christianisme v erse un torrent de lumière sur la nature et sur la Providence, et qu’il établit l’harmonie au sein de la complexité infinie des œuvres et des voies de Dieu. C’est ainsi qu’il répond au premier besoin de la nature raisonnable, au besoin d’unité. C’est le ministre et l’ami le plus efficace de la raison. IS’est-il donc pas éminemment une croyance raisonnable ?
Après avoir montré que le Christianisme possède le caractère d’unité, j’aborde la seconde marque ou le second sceau de raison imprimé sur une religion, c'est-àdire l’Universalité, et je prétends qu’on trouve cette marque dans le Christianisme. C’est là en effet un des traits distinctifs de notre religion, et il est si évident, si frappant, qu’il n’a pas grand besoin de preuv es.
Quand j’examine les doctrines, les préceptes et l’esprit du Christianisme, je découvre partout ce caractère d’Universalité. Je n’y vois rien d’étroit, de temporaire, de local. L’Évangile ne porte le cachet ni d’un siècle ni d’un pays particulier. 11 ne s’occupe pas des intérêts périssables des sociétés ou des individus, il en appelle au principe spirituel, immortel, illimité, qui est dans la nature humaine. Son objet est de diriger l’àme vers l’Être Infini, vers un Bien Infini. Il ne se compose pas, comme
les autres religions, de formes et de rites précis, il enseigne les principes généraux et immuables du devoir, laissant chacun en faire l’application qui lui convient au milieu de l’infinie variété des conditions humaines. Le Christianisme affranchit Dieu des vues partielles et limitées du Judaïsme et du Paganisme; il nous le présente revêtu des attributs du Père universel. De même, il enseigne une philanthropie qui ne connaît ni bornes ni exceptions; l’amour de l’homme comme homme, un amour fondé sur cette nature immortelle, commune à tous les hommes, et qui nous oblige à reconnaître dans chacun d’eux un enfant de Dieu et un frère. L’esprit de bigotisme qui enferme la charité dans une secte, et l’esprit d’aristocratie qui regarde la foule comme une race inférieure, sont également condamnés par le Christianisme. 11 y a dix-huit cents ans, dans un âge de superstitions etdepréjugés, il enseignait déjà ce quel’époque actuelle commence à comprendre , c’est que tous les hommes sont essentiellement égaux, et que tous doivent être respectés, parce qu’ils ont été créés pour l’immortalité, et qu’ils sont capables d’un progrès sans fin.
Plus j’examine le Christianisme, plus je suis frappé de son universalité. J’y vois une religion faite pour tous les pays et pour tous les temps, pour toutes les classes et pour toutes les phases de la société. Le Christianisme n’est pas fait pour l’Asiatique ou pour l’Européen; il s’accorde avec les principes essentiels de la nature humaine; il convient à l’habitant du tropique comme à celui du pôle, à tous les genres d’intelligence, à toutes les conditions. 11 parle un langage que tous les hommes ont le besoin et le pouvoir de comprendre; il commande une vertu qui est le bonheur et la gloire de l’homme dans tous les
climats et clans tous les temps; il fournit des consolations et des espérances qui répondent à la destinée humaine, aux souffrances, aux craintes, aux révoltes de notre cœur. J’y vois la lumière non d’une seule nation, mais du monde, une lumière, qui s’étend au delà de la vie, au delà du temps, jusqu’à des modes d’une existence plus élevée, et à un avenir sans fin. Les autres religions ont été faites pour un pays ou un temps particuliers, et c’est pourquoi la société, dans ses progrès, les a dépassées ; mais le Christianisme satisfait de plus en plus aux besoins de l’ûme à mesure que l’humanité avance, et, par là, il prouve qu’il est la Vérité éternelle. N’ai-je donc pas raison de réclamer pour le Christianisme ce caractère d’universalité qui est le signe le plus élevé de la raison ? Pour comprendre complètement combien ces vues confirment l’É\angile, comparez-le aux religions en vigueur au temps du Christ, qui toutes por- i taient les marques d’institutions étroites, locales, temporaires. Combien le contraste est frappant! Et qu’il est étrange, qu’au milieu de ccs ténèbres ait apparu une religion universelle, qui ail mérité d’être appelée la perfection de la raison 1
Je sens, mes amis, que les droits du Christianisme à l’honneur d’être appelé une religion raisonnable sont complètement établis. C’est à ce titre que je vcus le recommande. Plus vous l’étudierez, plus vous le pratiquerez, et plus vous lui reconnaîtrez ce caractère. Vous n’aurez jamais droit de vous plaindre qu’en l’adoptant vous ayez asservi ou dégradé vos plus nobles facultés. Je pourrais donc m’arrêter ici et considérer ma tâche comme terminée. Mais je sais qu’on a opposé au caractère raisonnable de notre religion certaines objec-
tions dont quelques esprits peuvent encore être occupés. Une rapide revue de ces objections ne sera pas déplacée à la fin de ce discours.
J imagine que quelques-uns de ceux qui m’écoutent pourraient me dire que si l’on juge du Christianisme par les fruits qu’il a portés, il mérite tout autre titre que celui de raisonnable. On dira qu’aucune religion n’a produit une plus abondante moisson d’extra\agance et de fanatisme; on dira que la raison est un principe calme, réfléchi, sobre, et l’on me demandera si c’est là le caractère du Christianisme qui a triomphé dans le monde. Quelques-uns d’entre vous, peut-être, me rappelleront la religion fiévreuse, exaltée, furieuse qu’on répand dans notre pays, et l’on me demandera si une religion qui permet de pareilles erreurs est une religion raisonnable.
A ces objections je réponds : Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites. Je conviens que la raison est un principe calme et réfléchi, et je vois peu de calme et de réflexion chez beaucoup de ceux qui prennent exclusivement le nom du Christ. Mais vous n’avez pas le droit de confondre le Christianisme avec ceux qui l’enseignent. Cette religion, vous le savez, nous est venue à travers des siècles de ténèbres, pendant lesquels elle a dû s’altérer et s’obscurcir. La bonne foi exige que vous la jugiez comme elle est sortie des mains de son fondateur. Remontez donc à ses premiers monuments; placez-vous près de Jésus, et dites-moi si jamais vous vous êtes trouvé en présence d’un instituteur plus calme. Nous voyons, il est vrai, une grande ardeur dans Jésus, mais comme il est maître de luimême! Dans tout son enseignement, dans toute sa vie,
respire la sensibilité, mais elle est toujours tempérée par la sagesse. Au milieu de ses pensées et de ses expressions les plus hardies, on ne découvre aucune trace d'un sentiment déréglé ou d’une imagination malade. Prenez pour exemple son plus long discours : le sermon sur la montagne. Quelle profondeur de pensées! Quelle parole grave et digne! Vous vous rappelez que la foule s’étonnait, non de la véhémence ou de la passion, mais de l’autorité avec laquelle il parlait. Lisez ensuite le dernier discours de Jésus à ses disciples dans l’Évangile de saint Jean. Quelle tendresse profonde, et, cependant, quelle douceur et quel calme se mêle dans cet admirable discours à une grandeur qui a conscience d’elle-même! Prenez l’Oraison dominicale, que Jésus donne comme le modèle de toute prière. Est-ce un encouragement à une ferveur fanatique? est -ce un appel violent à notre Créateur ? Jésus place-t-il jamais la religion dans une émotion déréglée et tumultueuse? Ne nous enseigne-t-il pas que c’est l’obéissance et non pas le sentiment qui marque et constitue la vraie piété, et que l’offrande la plus agréable à Dieu , c’est la miséricorde exercée envers nos semblables ? Quand je compare les prédications bruyantes et la déclamation passionnée, trop communesdans le monde chrétien, avec la dignité calme, la sagesse réfléchie, qui caractérisaient Jésus, je ne puis imaginer de contraste plus grand, et je suis sûr que le fanatique n'est pas le représentant du Christianisme.
J'en ai fini avec la première objection ; mais il y en a d’autres qui s’attaquent au caractère raisonnable de notre religion. On a soutenu que le Christianisme contenait certaines doctrines qui sont contraires à la raison, et qui ruinent la religion, dont on ne peut les séparer. Ma ré-
ponse est simple : Ces doctrines choquantes n’appartiennent pas au Christianisme; ce sont des additions humaines et, par conséquent, elles n’ôtent rien à sa raison et à sa vérité. Quelle est la doctrine qu’on allègue le plus souvent pour accuser l’Évangile d’étre contraire à la raison ? c’est celle de la Trinité. L’incrédule déclare qu’il y a là une énorme attaque à la raison. On enseigne qu’il y a un seul Dieu, et cependant qu’il y a trois personnes divines. Suivant cette doctrine, ces trois personnes ont dilTérentes fonctions, et ont différents rapports les unes avec les autres. L’une est le Père, une autre est le Fils. L’une envoie, l’autre est envoyée. Elles s’aiment Hune l’autre, conversent ensemble , et font alliance entre elles; cependant avec toutes ces distinctions, ce ne sont pas des êtres différents, c’est un seul être, un seul et même Dieu. Est-ce là une doctrine raisonnable? demande l’adversaire du Christianisme. Je réponds: Non. Croire que toute l’humanité n’est qu’un homme, ne me seraipas plus difficile que de croire que trois personnes inût nies, remplissant des fonctions si différentes, sont un seul Dieu. Mais si la Trinité ne s’accorde point avec la raison, il ne s’ensuit pas qu’on .puisse adresser le même reproche au Christianisme; car cette doctrine ne fait pas partie de la religion chrétienne.
Je sais qu’il y a des passages qu’on cite continuellement pour défendre ce dogme; mais qu’on me permette de prouver toute autre doctrine de la même manière, c’est-à-dire en isolant des textes, et en les interprétant sans avoir égard à l’ensemble de l’Écriture, et je prouverai avec la Bible tout ce qui me semblera bon. Je puis prouver que Dieu a des passions humaines. Je puis prouver la transsubstantiation, qui est enseignée d’une ma-
nière plus explicite que la Trinité. Des textes détachés ne prouvent rien. Le Christ est appelé Dieu; le même titre est donné à Moïse et aux rois. Le Christ a dit : « Moi et mon Père nous sommes un; » et il priait aussi pour que tous ses disciples lussent un, n’entendant pas par là qu’ils fussent un seul et même être, mais qu’ils fussent un en affection et en volonté. Avant déjuger ce point, lisez l’ensemble des Écritures, voyez quel est leur esprit et leur enseignement général en ce qui touche le Christ. Jésus distingue constamment entre Dieu et lui; il ne s’appelle pas Dieu le Fils, mais le Fils de Dieu; il parle toujours de lui comme étant envoyé de Dieu ; il rapporte toujours à Dieu son pouvoir et ses miracles. Je l’entends dire que de lui-même il ne peut rien, et prier son Père comme le seul vrai Dieu.
Je maintiens que telle est la teneur, l’ensemble, le sens général du Nouveau Testament; les quelques textes sur lesquels on fonde une doctrine différente sont sans poids devant cette masse de témoignages. Que votre foi ne s’appuie pas sur quelques mots. Quelquefois ces textes favoris ne font pas partie de l’Écriture. Par exemple, le fameux passage sur lequel repose surtout la Trinité : « Il y en a trois qui témoignent au ciel, le Père, le Verbe, et le Saint-Esprit, et ces trois sont un;» ce passage, bien qu’on le trouve dans l’épître de Jean, et qu’on le lise maintenant dans nos Églises, est une fabrication, suivant les plus habiles critiques. La majorité des savants ministres de ce pays est convaincue qu’il ne fait pas partie de l’Écriture. Ne permettez donc à personne de vous choisir des textes afin de décider des controverses religieuses. JAsez les Écritures en entier, et pénétrez-vous de leur sens général.
Je suis très-désireux de séparer du Christianisme la doctrine en question, parce qu’elle fait retomber sur la religion entière l’accusation de n’être pas raisonnable. C’est un des grands obstacles à la propagation de l’Évangile. Les Juifs ne veulent pas entendre parler de Trinité. J’ai vu sur leur visage, j’ai senti dans le ton de leur voix, avec quelle horreur ce peuple reculait devant la doctrine qui fait mourir Dieu sur la croix. Quand les mahométans entendent nos missionnaires, ils répètent le premier article de leur foi : « Il n’y a qu’un Dieu; » et prennent en pitié les disciples de Jésus, comme des déserteurs de la vérité la plus claire et la plus grande de la religion. L’Indien même de nos solitudes, qui adore le Grand Esprit, accuse d'absurdité le maitre qui veut lui inculquer la doctrine de la Trinité. En pays chrétien, combien d’individus ont douté de la religion tout entière à cause de cette seule éfrreurl
Pour moi, comme je crois que ce dogme ne fait pas partie du Christianisme, ma fidélité envers Jésus m’appelle à le combattre ouvertement. En agissant ainsi, je ne voudrais blesser personne. Je ne doute pas que ceux qui adoptent cette doctrine n’aient autant que leurs adversaires l’intention de rendre hommage à la vérité, et de servir le Christianisme. Ils pensent que leur foi particulière rehausse le caractère et l’enseignement de Jésus; mais ils se trompent beaucoup. Les idées sur lesquelles ils espèrent fonder l'amour du Christ diminuent la perfection du Père; et je crains que l’espèce de piété qui prévaut maintenant dans le monde chrétien ne soit une preuve de cet obscurcissement de la vraie gloire de Dieu. Nous n’avons pas besoin de renoncer à la raison ou d’altérer le Christianisme pour assurer le plus pur.
le plus profond umuur envers le seul vrai Dieu, et envers Jésus-Christ, qu’il a envoyé pour notre rédemption.
J’ai cité une doctrine dont on se sert souvent contre le Christianisme pour prouver qu’il n’est pas raisonnable. Il en est une autre sur laquelle je veux présenter quelques remarques. On a souvent reproché au Christianisme d’enseigner que Dieu fait naître les hommes complètement dépravés, et qu’il condamne d’immenses rhultitudes à un malheur éternel pour des fautes auxquelles leur nature les a poussées d’une manière irrésistible. Oh dit que cela est déraisonnable, et que, par conséquent, la religion qui l’enseigne doit l’être également. Je ne chercherai certes pas à défendre cette invention théologique. On ne pouvait, je crois, imaginer une doctrine plus déraisonnable; et elle est quelque chose de pis, car elle est aussi immorale qu’elle est déraisonnable. Elle est faite pour détacher les hommes et de Dieu et de lëürs semblables. Si l’on y croyait vraiment ce qui est impossible, les hommes ne considéreraient qu’avec terreur ët haine l'Auteur de leur être et ne regarderaient leurs semblables qu’avec horreur. Ce serait la dissolution de la société. Si chacun voyait dans son semblable une créature complètement corrompue , un démon incarné, sans Une seule vertu véritable, la société serait aussi repoussante que l’antre des lions ou le nid des vipères. Tout mourrait: confiance, estime, amour; où donc serait l’intérêt, le charme, le prix de la vie? Quelle angoisse traverserait le cœur d’un père s’il voyait dans l’enfant qui lui sourit Un être toujours et tout ëntier enclin au péché, dans l’âme duquel auraient été jetées en abondancé des semences de hainé envers Dieu et envers le bièh, un êtrè qui aurait commencé la
vie sous la malédiction de son Créateur? Quel homme vertueux consentirait à être père si ses enfants devaient naître pour recueillir cet héritage de malheur infini?
Je disquecette doctrine a une tendance immorale, mais je ne dis pas que ceux qui la professent soient immoraux. Le fait est que personne ne peut la soutenir ni ne la soutient dans toute son étendue. J’en ai vu les avocats sourire à l’enfant dont leur symbole fait un démon, avec autant de bienveillance que si cet enfant était un ange; j’ai vu ces hommes se mêler à leurs semblables aussi cordialement et avec autant de confiance que s’ils n’avaient jamais connu la doctrine de la dépravation totale. L’effet le plus funeste de cette doctrine, c’est peut-être la flétrissure dont elle a marqué le Christianisme* Cette flétrissure, je voudrais l’effacer. Le Christianisme n’enseigne rien de pareil. Où trouvez-vous cette doctrinedansleNouveau Testament? Jésusi’enseigna-t-il, quand il prit les petits enfants dans ses bras et les bénit en disant : « Le royaume de Dieu se compose de leurs pareils? # Paul l’enseignait-il quand il parlait des Gentils, qui n’ont pas la loi ou une révélation écrite, mais qui font par nature les choses contenues dans la loi? Le Christianisme, il est vrai, parle fortement des vices des hommes, mais il traite toujours les homme comme des êtres qui ont le pouvoir de faire le bien, et qui sont entrés dans la vie avec le sourire du Créateur.
J’ai terminé ma défense de l’Évangilecomme étant une religion raisonnable ; et mon but n’a pas été de servir un parti, mais la cause du Christianisme, qui nous est commun à tous. Aujourd’hui, l’un des devoirs les plus urgentspoursesamis, c’estde Iejustiflerdu reproche d’être en guerre avec la raison. Notre époque demande cette
défense. Il fut un temps où le Christianisme, bien qu’encombré de doctrines déraisonnables, conservait son empire sur les esprits; les hommes n’avaient pas appris à penser. Ils recevaient leur religion comme les enfants apprennent le catéchisme, ils substituaient la parole du prétreù leur intelligence, et ne s’inquiétaient ni de ce qu’ils croyaient ni pourquoi ils le croyaient. Ce temps est passé; l’esprit de liberté, qui lui a succédé, soumet le Christianisme à une épreuve de plus en plus sévère; et si cette religion ne peut se faire accepter des hommes réfléchis, calmes, sages, comme étant une religion raisonnable elle ne se maintiendra pas. Des fanatiques peuvent, pour un temps, répandre l’agitation de l’intolérance dans une société . et imposer silence aux objections des sceptiques: mais le fanatisme est l’épidémie d’une saison, il s’épuise par sa propre \iolence. Tôt ou tard la voix de la réflexion se fera entendre. On se demandera : Quels sont les titres du Christianisme? Porte-t-il les marques de la vérité? Et si l’on trouve qu’il est en guerre a\ec la nature et la raison , il sera abandonné et il devra d’être.
Voilà pourquoi je veux que le Christianisme soit débarrassé de toutes les additions et de toutes les corruptions humaines. S’il contient des doctrines déraisonnables, je ne veux nullement les en séparer. Pour soutenir l’Évangile, je ne veux ni envelopper ni cacher ni encore moins nier aucun de ses véritables principes. Si je pensais qu’il fût chargé d’une seule doctrine contraire à la raison, je le dirais, et je le laisserais comme je l’aurais trouvé, avec cette meule au cou. Mais je n’y vois rien de pareil. Je rencontre, il est vrai, quelques difficultés dans les récits du Nouveau Testament. Dans les Épitres il y a des arguments qui. adressés aux Juifs, convien-
nent moins aux hommes en général , mais je ne vois pas un principe de la religion que ma raison, exercée avec calme et impartialité, puisse déclarer incompatible avec aucune grande vérité. J’ai la ferme conviction que le Christianisme est la raison sous sa forme la plus parfaite, et c’est pour cela que je demande qu'on le dégage des additions déraisonnables dont on l'a encombré pendant des siècles.
Avec cette idée du Christianisme, j’y tiens et je dois y tenir fortement. Je ne puis le sacrifier aux sophismes et aux sarcasmes de l’incrédulité. Je ne rougis pas de le professer, car c’est une religion raisonnable. 11 répond aux besoins de l’intelligence aussi bien qu’à ceux du cœur. Je sais que des hommes d’un esprit vigoureux l’ont combattu; mais, comme si la Providence eût voulu que leurs sophismes portassent leur réfutation avec eux, ils sont généralement tombés dans des erreurs si grossières, si dégradantes, qu’ils ont montré qu’ils étaient toute autre chose que les apôtres de la raison. Lorsque je passe de l’étude du Christianisme à leurs écrits , il me semble quitter la chaleur et l’éclat du soleil pour entrer dans un froid crépuscule, qui trop souvent se perd en des ténèbres profondes. Je ne rougis donc pas de l’Évangile. Je le vois glorifié par les systèmes ennemis qu’on a dressés pour le détruire. Je marche à la suite de Jésus, parce qu’il est la lumière ; et je ne doute pas que pour ses \ rais disciples il ne soit un guide vers ce monde où les obscurités de notre vie présente seront dissipées, où la raison aussi bien que la vertu se développeront sous l’influence vivifiante et en la présence visible de Dieu.