‹ Traitte de la vénerieChapitre 19 sur 19 · L. REGI US · texte numérisé non relu

L. REGI US

ixJiSCOVRS par dialogue de la Vénerie faUi en latin par feu Monsieur Budé, en son vivant conseiller du Roy François premier et maistre des requestes en son hostf.1. Traduict en françots peof Lots Le Rot dict Rbgius, st^u<mt le œmmandement qui hty en a esté fmct par le roy.

noY François et Budé parlent.

Budé commence :

Sire, l'exercice de la veDerie & son origine ancienne, et par noz predecesseure a est^ reduîtte en préceptes d'art admirables et pkisans ; mais vous

Fauez telement dressée et polie, qu'eUe semble estre p^uenue a sa perfection, et que la postérité ne puisse rien adjouter a voz inuentions, et celles de voz ancestres; car vous auez choisy principalement deux manières d'exercice, a sçauoir la chasse aux cerfs et aux sangliers, et courir en tournois armé de toutes pièces auec lances a fer emolu et mornées; spectacle non tant dangereux qu'il est en apparence braue et aspre; vous monstrant si addroict es deux, que tous vous y recognoissent très excellent. Mais que dije en ces ars ? attendu qu'en tout ce qu'il vous plaist exercer le corps et l'esprit, et a quelque chose que vous appliquez, le faittestant dextrement qu'il n'est possible de plus; et quant a ce passetemps de vénerie, vous l'auez rendu perfaict et acompli. Je vous ay veu souuent en la présence du roy Loys vostre beau père, entrer es lices suyui de vostre bande parée de voz couleurs ; puis, le tournois finy, en sortant au son de la retraitte, faire bondir en l'air le cheual sur lequel estiez monté, a quoy j'ay pris grand plaisir des mon premier aage, pour l'affection que portois aux chenaux. Ainsy monté sur le cheual volant, vous teniez autant fermement dessus que si vous eussiez eu les cuysses collées a la selle ; alors il me s<;HiiuieQt auoir ouy dire d'aucuns, que leur 8embUe« n'estre lK>inm6 sur un cheual, ains Hip-

pocentaore, tel que Ghrysantas Persien se glorifie estre en la pedie ou institution de Gyrus dressée par Xenophon, estant comm'il dict quelquefois joinct ensemble, ptiis separable et facile a oster et remettre. Et comme vous soiez si addroict a cheualy quand marchez a pied desarmé ou demy arméy vous ne cédez en belle stature de corps a rillusti*e Orion qu*Homere aussy dict auoir esté veneur. — ^Le roy François. Demourez, Budé, demeurez. Par aduanture y aura il occasion de parler de moy ailleurs, et de Fart et addresse a manier chenaux, en laquele vous estes incontinent saulté, laissant la vénerie; car il est à craindre que oe pendant que sortons du propos comlnencé, que la beste que suyuions ne fuye quelque part, ayans les veneurs ceste coustume de ne laisser la beste première destinée, pour prendre la suruenante.* — BuBÉ. Sire, je ne pensois estre grande faulte, de me diuertir un peu du principal propos auquel n'estions gueres auancez, pour parler de Texercice prochaine, attendu que Tescuyrie et vénerie ont grande affinité ensemble : comm'il me semble, volant la noblesse fort curieuse des deux; mais puisque vostre majesté me deffend passer outre, je retoumeray au propos commencé. Gomme donc se trouuent en cest art de vénerie plusieurs cas mémorables, en tant que j'ay peu veoir et entendre,

certes ce que je diray est principalement a considérer. Sire, vostre coustume est et de voz veneurs, de ne chercher pour courir toutes sortes de cerfs indifféremment, et ne les choisissez poinct qu'ilz ne soient de bonne grandeur et longueur : ce que vous jugez, non par la veue du cerf seulement, mais aussi par les pieds, et par les fumées : lesquelles trouuans les veneurs, ilz les leuent diligemment, et mettent dedans leurs trompes. La grandeur des cerfs se juge aussy par les frayeurs qu'ilz font aux arbres auprez de leurs gistes, aux foulées des feueilles et de l'herbe ou ilz gisent : dont se faict rapport en l'assemblée, par les députez a faire la queste : et a leur aduis est choisy le cerf pour courir. Tele est la manière que vous gardez a chercher le cerf, laquele est assez certaine, ou pour le moins ne vous déçoit gueres.— Le roy François. Budé vous diuertissant du premier propos, estes peu a peu procédé si auant, que me semblez auoir délaissé ceste beste grecque fuyardje dont parliez, rencontrant une autre plus a propos. En ce faisant vous estes, sans y penser, tombé de vostre exercice au nostre, auquel je vous estime auoir quelquefois versé. • Mais, puis que n'auez craint vous ingérer si auant en nostre mestier, je vous commande continuer, et passer outre a vostre plaisir, usant de digressions comme verrez bon

estre, tant que j'entende si vous en parlez par liure et vous y estes rendu disert par lecture, ou si dauantage auez veu de voz yeux quelquefois le progrez et ordre de la vénerie. — Budé. Sire, combien que j'aye aucune fois regardé la chasse dedans les toilles, n'estant seulement du nombre des veneurs, mais conducteur de la vénerie priuée en laquele nous exercions, toutefois je me suys tousjours recogneu estrange en ce propos, auquel je ne sjiys tombé a mon escient et délibérément, mais en saultant d'une matière en l'autre, comme l'on a acoustumé. Parquoy je crains que ne semble faire ineptement, si non en vostre endroict, que d'une manière plus que ciuile, auez acoustumé prendre en bonne part tout ce que les autres disent deuant vous, asseurez de vostre humanité, aulmoins enuers ceste compagnie, attendu que je parle deuant vous et a vous, et presqu'en lieu égal des choses esqueles par les maistres de l'art vous estes estimé juge perfaict : ainsy qu'il aduint jadis a Phormion, philosophe peripateticien, lequel osant parler deuant Hannibal de l'office d'un capitaine, et des ruses de guerre, fut a bon droict mocqué. — Le ROY François. Or sus, Budé, or sus, continuez ce que vous auiez commencé, et n'ayez crainte des assistans, puis que je le vous permetz, et qu'il vous est nécessaire obéir a celuy qui, soubs la protection

de son authorité et bon plaisir, vous garentira facilement du crime d'ineptie enuers tous. Car je parlay aussy moy mesme quelquefois de voz estudes et autres, sachant bien que par récréation je me mesle d'autre profession, et quand le propos continuant j'en di mon aduis, je n'ignore que ne sois jugé inférieur, et ne m'en desplaict. — ^Bubé. Si tant est, Sire, qu'il y ayt aujourd'huy art aucun célèbre, que chacun ne vous estime entendre qui vous aura ouy parler de toutes choses doctement : jaçoit que fuyez plus l'ostentation qu'homme du monde. Mais combien qu'en teles disputes n'ayez acoustumé proférer vostre sentence comme roy ou priué, mais plustost encliner a l'aduis de l'une ou l'autre partie. Toutefois les sçauans et sages entendent assez la meilleure sentence estre la vostre, et digne d'estre suyuie par tous ceux qui ne veulent estre reputez opiniastres ; mais, veu qu'ainsy le commandez, je le feray auec crainte, et aprez m'estre excusé, Sire, je me hazarderay par vostre commandement, d'encourir le blasme d'ineptie, puis que l'occasion s'y offre ; car je crains qu'en cédant hors saison a la honte, je ne sois réputé lourdault. Ce nonobstant je m'asseureray aucunement en ce que vous ay ouy souuent parler de la vénerie, dont me puys porter disciple tel quel. Or sçayje bien qu'en la chasse des bestes vous auez acoustumé de faire tout de-

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uoir de bon veneur, en coiirant de vistesse ineroya* ble par longs espaces et contre les tours du cerf rusé et expérimenté, trouuant promptement des destours, FinaUemententrauersant forests, taillis, précipices, buissons, mettez seulement le bras de* uant le visage et les yeux, pour vous garder des branches. Ce faisant changez quelquefois de cheual, laissant le las pour en prendre de frais que faittes tenir de relais en certains lieux. A quoy vous estes si duict, que me semblez n'auoir appris cest art par préceptes et exercice, aini auoir eu Diane mesme pour maistresse au mylieu des bois. Je n'entreray poinct es bauges des sangliers, afin de ne me fourrer trop auant au bourbier, combien que je vous aye veu quelquefois a cheval assaillir le sanglier escumant et le tuer de vostre espée, lors que je regardois en lieu seur auec la bande désarmée le passetemps, et estant a chenal enuironnois les toil* les, et pouuois veoir par dessus le conflict sans dan*^ ger. Si est ce que je marcheray auec doubte par la voie que me commandez, et me retireray le plustest que je pourray, soubs votre bon congé comme je m'asseure : car je sçay. Sire, estre laid et quasi deshonneste de faillir en tele compagnie; considérant que, quand Ton parle en court et douant vous de la vénerie ou faulconnerie, des instrumens militaires, et de dresser armées, comm'il fault auoiries

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tennes propres, et entendre exactement ce que Ton dicty auec quel soin, quele discrétion et scrupule il y conuient procéder, si Ton ne veult estre réputé impudent et inepte : mesmement 9, celuy qui n'a esté institué es campagnes, es forests et es armées, qui est la cause que ne puis cheminer librement en Geste Yoye difficile, et non acoustumée.

Attendu, Sire, que vous entendez la raison entière de ces ars, et de tous exercices de noblesse en tele perfection, comme si vous n'estiez adonné qu a une, dont vous parlez en langage très élégant et intelligible, ayant les oreilles tant délicates, qu'elles ne peuuent passer sans sentiment la moindre faulte encore que la dissimulez. — Le roy François. H n'est ja besoin que vous arrestiez plus a ce propos; mais conuient que venez a la matière commencée, et ne nous tenez dauantage suspens : car nous desirons sçauoir si Minerue et Diane peuuent communiquer conuenablement ensemble ' : ayans entendu quelquefois de. vous etautres,qu'aujourd'huy l'oraison latine se monstre encore fort mal aisée en plusieurs parties de la vie, et difficile a manier en escriuant, quand il est question de l'accommoder a

' Voyez Pline le Jeune , lib. I^', épist. vi : « Experieris non Dianam magîs montibus quam Minervam inerrare. — Vous éprouverez que Minerve se plait autant sur les montagnes que Diane. »

matières non acoustumées teles que sont les presentes, combien elle est paoure, jstçoit qu'elle ayt honte de le confesser. — ^Budé. J'estime, Sire, la langue latine assez riche et heureuse,-et non tant scrupuleuse a desploier ses richesses, que pour ne l'auoir acoustumé elle est honteuse, quand luy conuient déclarer quelque cal& occulte, ou s'accommoder a nouuelles choses, conmi'il aduient a tout homme bien né d'estre honteux en l'apprentissage de quelque institution. — Le roy François. Si ce qu'il me souuient vous auoir ouy dire est vray, il fault que la latinité perde ceste honte qui semble illiberale et maligne, ou qu'elle se desparte de plusieurs parties de la vie, et soit rejettée des jurisdictions, des parlemens, des palais, des églises, des sermons dont vous monstriez estre desplaisant auparauant : par ainsy, ignorante des formulaires de prattique, du droict diuin et humain, et esloignée des plaisirs de la vénerie. et faulconnerie apartenans a la noblesse, muete es cours souueraines, et profane es lieux sacrez, destituée de paroles en toutes les inuentions nouuelles de cest aage, honteuse et estrange es instrumens, omemens et appareilz de la vie, et es cours des princes, se doit par nécessité retirer et, demourant a l'ombrage, parler seulement auec les trespassez et auec les ombres de l'antiquité romaine, si elle ne veult accommo-

der ses richesses anciennes aux meurs présentes et a nostre usage : ce qu'il fault aduiser de faire sans préjudice de son droict, et sans la diminution de son intégrité, et opinion ancienne, comme vous auez tousjours acoustumé de le faire, et y prendre soigneusement garde. Or sus donc, puis que vous vous estes souuent monstre enuers moy fidèle et diligent protecteur tant de la langue latine que de la grecque sa parente, et intercesseur libéral et courageux, aprenez nous comment la latinité puisse conuerser entre les veneurs, et parler élégamment et proprement en leurs assemblées* — ^Budé. Mon asseurance est principalement en ce que je Fentreprens par vostre commandement, que ne puis refuser; en après, que vous estes tel que j'auois commencé dire et m'esjouyssois d'auoir trouué l'occasion d'en parler, si me l'eussiez permis; finablement que, comme auec ceste heureuse et fertile nature soiez quasi autant expert es ars que sont les autres par discipline et labeur, neantmoins vous vous montrez juge équitable et facile a supporter la faulte et ignorance nostre, et des autres : parquoy, parlant souueot auec vous, il m'est aduis que ne suys vostre inférieur ains égal en propos, puis qu'aînsy par vostre humanité le permettez a moy et aux autres, qui vous ont donné quelque prenne de leur entendement et industrie.

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DoNQUES, pour entrer en propos, ceste coustume et manière se trouue en la vénerie, entre ceux qui en font perfaittement profession non afin de fournir la cuysine, ains pour en retirer auec plaisir le profit de l'exercice du corps, asçauoir d'élire pour courir un grand cerf portant pour le moins dix cornettes, que j'appelle beau et eminent. Tel cerf va communément acompagné d'un autre moindre qui n'est encore en pleine liberté que vous appeliez son escuyer, et je pense qu'on le puisse nommer son ayde, compagnon, courrier et viandant auec luy. Mais les cerfs encore moindres d'aage, ou solitaires et non aptes a chasser, comme n'ayans attainct le temps d'estre courus sont appelez par vous comme il me semble, de refus. Et quand les veneurs veulent signifier un cerf moyen, ilz disent qu'il est venable et de grandeur venable et apte a chasser mais apprentis et nouueau, disans ceux qui vont quester de ces mots, quand ilz font rapport en l'assemblée, de leur queste faicte deuant le jour et au matin. L'assemblée se faict en quelque beau lieu soubs des arbres, et les veneurs assis a l'herbe estendent la nappe sur les feueilles et la verdure, prenans leur réfection prez la table du roy ou du prince, ou ilz délibèrent quel cerf doit estre couru entre ceux qui sont rapportez dignes d'estre chassez. L'on a acoustumé de donner diuers quartiers

a ceux qui font la queste : en sorte que l'un n'entreprenne sur l'autre pour quester^ et trouble son compagnon. Ilz regardent aux alleures du cerf et a la forme du pied : si le lieu est humide de soy, ou s'il a pieu parauant, ou si le terroir est sec a l'oudeur, usans du lymier pour sentir, et tant procèdent qu'ilz decouurent par certaines conjectures le lict ou chambre, ou a reposé le cerf. Mais afin que le cerf ne s'estonne par rapprochement du veneur, ou bruyt du lymier, ou quelque autre frayeur comm'il aduient souuent^ et se debusche de sa demeure (car jaçoit que telz chiens a grandes oreilles soient de leur naturel muts, toutefois approchans de la beste par ardeur qu'ilz ont ne se peuuent tenir de caqueter et de bruyre). Afin donc que le cerf par tel accident ou inconuenient ne sorte de son giste du matin, et s'esloigne, l'on a acoustumé de faire enceinte au tour, retenant le chien de court par son collier et ne partir de la qu'on ne sache certainement la beste estre dedans le lieu enceint. Ainsy, les officiers de la vénerie et sergens de Diane représentent en la jurisdiction les grands cerfs comme adjournez, qu'ilz appellent enceindre et arrester. Et si cela n'est faict curieusement, et diligemment quand l'on vient a chasser, les veneurs et les chiens y sont souuent deceuz. Au regard de V.0US, Sire, j'entens qu'y procédez en tele manière.

Aprez le rapport des députez a faire la queste, quand, par l'aduis de rassemblée, un ou deux grands cerfs sont choisis pour le passetemps de ce jour, vous adjoutez quelquefois la chasse de Tapres disnée a celle du matin, pourtant que vous auez plusieurs meutes de chiens, et double equippage de vénerie. Adonc Ton se rend au lieu destiné ou, de rechef, est monstre l'indice du giste par le lymier retenu de sa longe ou lesse de son colUer qui impétueusement excite la beste, que Ton appelle a mon opinion, lancer. Puis les chiens sont laschez, et le signe donné de la chasse commencée, par le son des trompes, pour les resbaudir et encourager. Ceux de relais sont laschez es passages ou ilz doyuent succéder aux las s'il est besoin, et les autres meutes reseruées entières a Tapres disnée. Le cerf choisy est pressé par les chiens courans, par les picqueurs, par le son des trompes, par le cry des veneurs et bruyt des abbais. Et si, par aucun accident, il aduient qu'auant la chasse commencée, le questeur rapporte n'estre asseuré, le passetemps est remis au lendemain, et le cerf reserué : car il n'eschoit gueres, qu'il puisse longuement euiter le spectacle et combat. Et quand ores par l'indisposition du temps, ou quelque graue empeschement il eschaperoit, si est ce qu'au premier jour il est recouuert et poursuyui vigoreusement et opinias-

trement. Mais, ce que j'auois commencé a dire, est admirable, que ce grand et beau cerf destiné a la chasse, aprez qu^il est deliuré aux chiens expers pour le lancer, ilz le suyuent de tele manière, qu'ilz cognoissent tous les autres leur estre deffendus. Souuentefois, au mylieu des forests, ilz tombent en diuerses erres principalement ou les compagnies des bestes sont libres par les ordonnances suc le faict des eaues et forests. Quelquefois Ton fault au commencement de la chasse, et ordonne Ton mal la course, quand les chiens sont deceuz, en la manière qui s'ensuyt. Nous auons dict parauant que le grand cerf rusé faict marcher l'autre cerf son compagnon, maintenant aprez luy, maintenant deuant, que vous appelez son escuyer, comme luy semant, et le met au deuant des chiens, en leur donnant le change se défaisant d'etdx. Le veneur expérimenté aperceuant teles ruses et horuaris *, pour retarder l'impétuosité des chiens, il les rompt, c'est a dire qu'il arreste leur course mal commencée. La meute retenue par sons et cris furieux et rudes, l'on requeste de rechef, et retourne l'on auec le lymier pour chercher les erres et brisées du cerf, et le reclamer, lequel se voiant sur-

1 Horuaris, hourvaris. On ôài qu'il y a hourvari, quand les chiens tombent à bout de voie ; alors les veneurs retournent et leur crient : Hourvari, chiens! au retour !

pris, fuyt premièrement et use de ses ruses, puys est pressé de toutes pars par les chiens et par les picqueurs sonnans de leurs trompes : tant qu'eschaufé et mal mené il rende les abbais, qui est la fin et yssue du passetemps.

Aprez lesqueles paroles, je pensois auoir acheué, et deliberois tourner ailleurs le propos, mais le roy me dict, qu'il falloit arrester icy dauantage, par ce que je laissois trop tost la beste, comme ja tuée et mort« : car, par aduanture, luy reste U encore beaucoup de vie, pour reprendre la course. Pressez la donc, afin qu'elle ne recouure de rechef son haleine, et ne nous donne nouuelle peine. — ^Budé. Sire, ayant desja parlé longuement de ceste affaire par digression et incidemment, je suys contrainct toucher des principaux poincts, ne pouuant, a faulte de paroles, satisHedre a la variété des choses, laqueie difficulté m'empesche entrer plus auant en matière incogneue (conune j'ay dict a la langue latine. — ^Le aot François. Si est ce qu'ayant passé si auant, deuez tant insister sur la beste demy mc»?te, que finissons ce passetemps ou discours par sa mort. — Budé. — Mais quoy. Sire, si vous estes si scrupuleux obseruateur de voz coustumes et termes de vénerie, que ce soit grand erreur et honte d'y rien immuer, doy je en cela me bazarder, et en* courir leblasme de sotise. Yoiez, Sire, qu'en obei^

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sant a vostre commandement^ je n'entreprenne sur le mestier d'autruy. A quoy je doy bien aduiser regardant incontinent ou j'en puis tomber, si, par vostre grâce et faueur, ne me permettez finir icy l'art commencé, — ^Le roy François. Je ne vous le permettray poinct, afin que ne vous trauaillez en vain : car pieça je vous poursuy , comme si estiez armé de toutes pièces, afin que ne m'eschapez au mylieu de la lice, comme l'on dict. N'espargnez donc en cecy vostre langue latine, que me soûliez dire estre plus heureuse que nostre vulgaire, plus abondante, splendide et ornée : ce que vous m'auez maintenu souuent, et s'il est vray, n'y a lieu d'excuse : ains conuient que desploiez icy ses richesses ; veu que la vénerie a esté cogneue et célébrée par les Latins et les Grecs. — ^Budé. Il est ainsy que vous dittes. Sire. Mais, si j'ay affirmé la langue romaine uniuersellement estre plus élégante et abon : dante que la nostre, pour ce, lafirançoise en aucunes particularitez ne laisse d'estre plus heureuse que la latine et grecque, comme en la description et traitté de cest art, ou se monstre presqu'autant heureuse et riche, que la grecque a trsdtter la philosophie; mais afin que ne semble a vostre majesté et aux assistans m'excuser indecentement au blasme de la langue latine que j'ay tousjours honorée, aydant la déesse Diane, je rentreray autrefois en la fo-

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rest, par quelque bout que finablement j'en sorte. J'ay dict parauant qu'on appelle le cerf rusé et malicieux qui sçait plusieurs moyens d'euiter la mort et de sauluer sa vie ; mais vous, nobles et illustres veneurs, ne l'appelez fin et cauteleux, comme les autres, ains coxu^ageux et sage, ayans ja faict plusieurs vocables proprde rart,es usurpez du vulgaire, mais de plus élégante et pleine signification par les forests, quand sont prononcez auec contenance et vesture conuenable a la vénerie qui leur donnent merueilleuse grâce. Entre autres choses, il fedct bon ouyr et veoir les questeurs faisans le rapport de leur queste en l'assemblée, et disans leur aduis de l'affaire par le conunandement du seigneur, comme l'on faict souuent deuant vous, Sire. Dz parlent peu, respondans seulement a ce qu'on leur demande, ne sont moins scrupuleux en la prononciation qu'estoient anciennement les histrions par les théâtres, montez sur eschauffaux, deuant leurs emulateurs. La meilleure partie de leur parole et rapport consiste es signes, visages, gestes en la tardité et discrétion. Ilz disent les cerfs estre fort courageux et aduisez et merueiUeusement entendus en ce qui concerne leur salut, par l'incroiable astuce dont nature a doué cest animal, outre la célérité légère et deffense des cornes, jaçoit qu'auec tant et telz moyens ne puisse résister a l'art de ve-

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nerie. Quand les cerfs se voient pressez par la vistesse et ardeur des chiens, ilz ont acoustumé de faire plusieurs ruses et horuaris, toumoians ça et la pour fuyr, en donnant le change : car, pour se défaire d'euL^, ilz vont chercher les biches, et autres cer£s communs a leurs reposées, se meslans en la harde : afin de deceuoir les chiens. Quelquefois aussy ilz amènent aucuns quant et eulx, et font marcher quelque espace de chemin.^ puis, quand ilz ont ainsy cheminé, ils se séparent soudainement, et destoument assez loin par quelque voye égarée, et s'arrestent, afin que les chiens suyuans ce pendant les pas des faons ou des biches, s'esloignent d*eulx. Et quand teles ruses sont surmontées par le sentiment des bons chiens expérimentez, et auec Tayde des veneurs, ilz cherchent autres moyens d'eschaper comme de reprendre leurs erres et routes, puis fuyr en plusieurs sortes et diuersement, voire le plus confusément qu*ilz peuuent, et ainsy se forpassent en vistesse bien loin, toutes lesqueles ruses ilz trouuent contre le subtil flairement des chiens. Ce pendant donc que les chiens sont empeschez a la poursuyte de tels tour* noymens et eschapatoires, les cerfe courent longuement, estant en ces entrefidttes Tauidité des chiens courans excitée par Fexhortation des trofiOrpes. n m'a semblé quelquefois que j'ouyois oor-

ner les faunes et Diane, retindans les bois par les abbais des chiens et le son des trompes. Anssy le trauail des picqueurs es bois est allégé par les cris des chiens qui d'accord meraeilleux remplissent toute la forest. Si ont acoustumé les cerfs pour trois causes (comme Ton dict) courir du costé d'où souffle le vent. La première parce que quand ils vont au contraire, le vent entrant dedans leur gueule et nez, leur desseiche fort la langue et empesche l'yssue de leur haleine. La seconde est que fuyans aual le vent, ilz entendent aisément les cris des chiens, et par la cognoissent, s'ilz sont prochains ou esloignez d'eulx. La troisiesme, que, par ce moyen, ilz estent le sentiment d'eulx aux chiens. Entre les exemples de cest animal cherchant par ruses sauluer sa vie, j'ay trouué ceux cy dignes de considération : Ton veoit le cerf se jetter en un troupeau de bœufs, et saillir sur Tun d'eulx, appuyé dessus par les jambes et espaules de deuant, courant assez longuement comme s'il estoit a chenal, touchant la terre auec les pieds de derrière seulement : afin de laisser aux chiens le moindre sentiment de soy et le plus incertain qu'il peult^ Sire, au règne du roy Loys vostre beau

* L^instinct de conservation qui pousse le cerf chassé par les chiens à se jeter au milieu des troupeaux pour faire perdre ses traces, a probablement donné lieu à cette fable.

père, le grand veneur qui pour lors estoit, chassoit a six lieues de Paris, voulant donner plaisir a l'un des presidens de la court qui par amytié m'y auoit mené auee luy. Alors, estans tombez au propos de ces merueiUeuses ruses des cerfs, il me souuient entre autres luy auoir ouy dire ceUe cy : Gomme (dict il), je chassois nagueres un cerf d'aage et rusé, il aduint en l'ardeur de la chasse assez longuement continuée, que le perdismes de veue, et toutefois les chiens ne vouloient passer outre, ny reprendre leurs erres; tous s'esbahissoient, consideroient, s'entregardoient, faisoient ce qu'Uz pouuoient veneurs et picqueurs.G'estoit merueille, et comm'enchanterie, que la beste eust esté eleuée en l'air, ou que la terre s'ouurant puis resserrant l'eust engloutie, ou qu'elle eust peu euader les yeux de nous et des chiens. Finablement comm'il eschoit en tel cas, aduisans a tout ce que pouuions, ce cerf rusé fut descouuert par aduanture merueilleuse. Il y auoit la une espine blanche eleuée en lieu espois et couuert, creue a la haulteur d'un arbre, sur laquele le cerf, consommées toutes ses ruses, en saultant s'estoit jette, et la demouroit en l'air, ayant escorché les branches par son sault : telement enuelopé qu'il n'en pouuoit sortir, ou par ce qu'il estoit hors d'haleine : d'autant que comme las et mal mené U y fut tué, méritant pour tele

merueille de ne mourir encore, s'il eust pieu a Diane luy délayer la mort. — ^Le roy François. Geste beste est pleine de semblables ruses : telement qu^eUe déçoit les cbiens pour sages et bien sentans qu'ilz soient, et esbahit les veneurs maistres et varlets, en sorte qu'ilz ne sçauent ou ilz en sont. Quand cela aduient, nous disons qu'il est en deffault. Et, s'il ne comparoit au mesme temps, on le requeste le lendemain de bon matin auec le meilleur chien et de plus hault nez, n'omettant rien qui appartienne à l'art, afin que le cerf rusé n'eschappe. — ^Budé. Je l'appellerois plustost chameleon ou protée, puis que la nature auec les autres moyens luy a donné tele astuce variable de se sauluer. — ^Le roy François. Jaçoit que ce protée se tourne en tant de formes, si de nuyct il ne fuyt bien loin, il ne se sauluera jamais le lendemain des chiens, encore que las et eschauffé il gagne la riuiere, et descende aual le cours d'icelle, comm'il faict souuent, pour se refraischir, ou qu'il la trauerse afin de rompre le cours des chiens, ou qu'estant poursuyui longuement, il ayme mieux périr en l'eaue qu'estre déchiré.

L'opiniastreté des chiens est merueilleuse, et cruelle la destinée de ceste beste quand extrêmement lasse, elle se laisse enclorre de toutes pars par les chiens, et rend les abbais; ou souuent,

aprez auoir employé tous les moyens de se sauluer, elle saulte soudainement, et jette auec sa oome sur le premier veneur que trouue, si on ne Tenferre soudainement. Ce faict, ou si autrement elle est lasse et n'en peult plus, alors doit estre cornée la retraitte par le premier qui se rencontre a sa deffaitte, afin de ramasser les chiens, et assembler les venenrs et picqueurs espars ça et la. Qui est comm*un cry de joye, ou huée aprez la chose bien et heureusement faitte. Âprez, suyt la curée qui est comme une soudaine reueue des entrailles de la victime ofiérte a Diane. Laquele apartient aux chiens de chasse, ainsy qu'en la faulconnerie les primices de la prise sont deues aux oiseaux de proie, n fault que le commis a faire la curée soit expert en cela, et sache bien despouiller la beste, la couper membre a membre et partir. La peau ostée, il fault couper la teste, et la donner au lymier qui a faict la queste, poul* son droict; lequel a çeste cause nous auons souuent appelle questeur : car U a ainsy pieu a noz prédécesseurs de luy donner teles primices de son indice ; afin qu'en déchirant et rongeant la teste, il reçoiue le fruict de son labeur auant tous, et aye a Faduenir meilleur courage, puis que par sa guide et conduitte, les autres sont venus a chef de l'entreprise, en le caressant de parole, comme si on le louoit

par sa vertu et industrie. Semblablement conuient faire le deuoir aux autres lymiers et chiens de moindre valeur. Appeliez donc tous les veneurs, et tous les chiens de la meute amassez : Ton a acoustumé de faire ainsy la repeue. Les veneurs prennent des lopins de pain qu'ilz trempent dedans le sang du cerf^ puis les mettent sur la peau, auec lesquelz ilz meslent de la grosse découpée menu ; davantage si les chiens sont langoureux ou maigres, ou ont très bien faict ce jour, les veneurs, de grâce et liberalité,*les traittent mieux, y menuisans du col et des espaules. Ces choses faittes par ordre, et dressées par le veneur, alors commencent les chiens a repaistre s'esjouyssans auec cris : car parauant et ce pendant qu'on leur faict cest aprest, on les tient attachez a Tentour, et par les varlets sont empeschez a coups de houssines, d'approcher. Geste repeue faitte s'en faict a l'instant une autre mais non en mesme lieu, des intestins nettoiez et lauez, lesquelz sont aussy dénouez a Diane et a ses chiens, non taillez par lopins ou découpez, ains entiers : en sorte que le veneur qui faict la curée, aprez les auoir leuez en hault, et monstrez aux chiens pour leur en donner plus d'appétit, il les jette incontinent au mylieu d'eulx. En ces entrefaittes tous les veneurs, picqueurs et varlets de chiens doiuent corner la

pni»e en la manière susditte, aprez que le cerf est venu en leur puissance. Les veneurs usent de diuers sons de trompe selon la diuersité des choses que veulent signifier. Quant aux questeurs, ilz n'usent d'aucune voix ce pendant qu'ilz sont en la queste, afin que ne s'entrefacent faillir, ou plus esloigner en questant quand il se fault retirer; mais, le premier d'entr'eulx qui par fortune decouure et enceint a propos le cerf, corne la retraitte pour faire assembler les autres. Si est la vénerie ordonnée de tele sorte, ou casuellement dressée, qu'il y fault user de prompt et présent conseil : comme si Ton a remis la chasse au lendemain, et que le cerf ne puisse estre arresté en certain lieu ; ou celuy qui est destiné a la queste, n'a reposée certaine, s'il est craintif et aisé a estonner, qui se repose sur jour, et prenne plaisir a changer de giste. Pourtant que ceux qui ont esté nagueres chassez, s'estonnent a tout bruyt, et n'arrestent gueres en place; il en y a d'autres lesquels excitez en leurs gistes, se mettent incontinent a courir, n'allans et venans autour de leur reposée, comme font la pluspart des cerfs, ains prennans tousjours les droicts chemins. En ce cas, incontinent que le gouuerneur des chiens s'en aperçoit, sonne hautement la trompe afin que ceux ' qui sont aux relais, et tous les autres veneurs et varlets se retirent entendans que le cerf a changé

de lieu. Es autres cas precedens Ton corne pour decoupler les chiens par les voyes de la beste, incontinent qu'elle est trouuée.

You.A, Sire, que j'auois a dire en langage latin de Fart aujourd'huy beaucoup estimé, et qui par vostre conduitte est eleué au plus hault de sa perfection. Mais je ne sçay comment admirant quelque fois la variété de cest art et de ses termes (dont il souuient plus a vostre majesté que nevouldrois), et m'eussiez demandé s'il pouuoit estre escrit en latin, moy, qui attribue beaucoup a l'érudition latine, je vous respondi en tele manière : Sire, disois-je, en cest exercice, et plusieurs autres que les siècles nouueaux ont produict, il y a encore grande faulte de termes latins qui représentent en l'usage du jourd'huy la pureté de l'antiquité, et soient receuables entre ceux qui font profession de parler plus eleganunent, connue désirent estre, et ont commencé faire presque tous les sçauans.

Toutefois, a mon aduis, l'utilité de la langue latine est si grande, l'usage si fréquent de ses translations et tant signifiant; elle est si traittable et maniable, que l'on en peult tout espérer, si, comme l'on s'est appliqué ardamment à l'estude des lettres grecques, l'on entend aussy a ceste affaire. Ce qui aduiendra s'il y a loyer digne proposé auec couronne qui ne soit honorable et royale seule-

ment tele qu'auez délibéré donner aux lettres plus exquises (ainsy que pensons que ferez, croians a voz paroles et promesses), mais aussy civile et populaire : car, incontinent que les lettres seront telement\quelement honorées, les entendemens se mettront en auant, a ce pieça disposez. Ayant donc n'y a pas longtemps faict tele response a vostre demande, je me suys ingéré mettre ce propos en auant, auquel je ne pourrois plus satisfaire, s'il estoit continué plus longuement, si est ce que j'auois délibéré retirer quelque veneur en ma maison pour apprendre de luy les termes de ces choses et autres semblables et m'en ayder au besoin, si je pouuois m'accommoder a tous temps, comme parauant; mais peu nous ayde aurecouurement des mots que cest art ayt esté cogneu et exercé pco* les ancieni Romains et Grecs : car, ce que Xenophon a escrit en grec de la vénerie, sert seulement a ceux qui prennent les cerfs, biches, faons et autres animaux par laqs, pièges, rets ou filets. Certes Gephale, Esculape, Nestor, Pelée, Meleager célébrez par la poésie d'Homère, et tous les disciples de Ghiron, que la renommée a illustrez comm'excellens veneurs, n'eleuerent oncques cest art a tele grandeur et magnificence qu'elle est paruenue en vostre règne, d'autant que ce passetemps est aujourd'huy faict auec plus grande pa*

rade et suyte, qu'il n'estoit jadis : n'en cognoissans encore les anciens, Telegance et exercice, comme Ton peult conjecturer par les autheurs qui en ont escrit. Dauantage la faulconnerie qui est maintenant tant désirée et tant plaisante, n'a esté cogneue par l'antiquité. Dont je m'esmerueille, veu qu'elle est pour le présent si artificielle, que les hérons et miUans cachez dedans les nuées, ne peuuent eschapper les mains des hommes : ains telz oiseaux de hault vol sont combatus par ceux de proie en l'air, a la veue des faulconniers crians en ce conflict cruel et mortel et comme leur commandans ; tant sont diUgens les hommes a dresser les faulcons, a les instituer et accommoder a ceste haulte chasse, et les rendre a eulx obeissans. — ^Le roy François. Jaçoit que ne saultiez du coq a l'asne, comme Ton dict ; qui parlant de l'une exercice de noblesse estes passé en l'autre sa prochaine, je vouldrois neantmoins que vous arrestissiez encore un peu en celle dont parlons, qui m'a jusques icy plus pieu, a cause de l'exercice du corps : combien que j'aye assez diUgemment suyui et prattiqué la faulconnerie, et maintenant par récréation seulement regarde volontiers les oiseaux de proie voler es campagnes et es marezS qui me semble estre

* Marais.

plustost quelque chasse haulte et volante qu'oiselerie ou prise d'oiseaux. Si est ce qu'en l'un et l'autre passetemps nous ne regardons tant a la prise et proie, qu'au plaisir des oreilles et des yeux : car, ainsy qu'en la chasse des forests nous donnons aux cerfs tous les moyens de fuyr librement, ainsy, en la haulte et aérienne, ne prenons prez de terre les millans et hérons, ny les arrestons en plus bas vol, ou surprenons au despourueu : ains par manière généreuse laschons premièrement un oiseau foible qui les esmeuue et face leuer, tenans cependant sur le bras senestre les faulconscouuers de leurs chapperons, que ne laschons poinct que la chasse ne soit plus eleuée en l'air. Mais par ce qu'auez discouru cy deuant, il ne m'appert encore, si vous auez appris cest art par le rapport d'autruy, et a l'ombre, ou si vous vous estes trouué es forests auec les veneurs a la poursuytte des bestes : ce que ne persuaderez jamais a ces gens icy, si de rechef vous ne reprenez le commencement de la chasse du cerf, et leur recitez clairement l'ordre et conduitte du passetemps; car vous auez commencé parler de la vénerie en tele sorte que nous autres veneurs semblions en noz questes suyure indices plus certains, que vous messieurs les escriuains ne faittes en voz compositions. La cause est que vous estimez, les voies de Diane pour difficiles

DE LA VENKRIE. 29

et meslées qu'elles soient, estre moins subjettes a erreur, que les méthodes ainsy par vous appellées de vostre Minerue. En quoy deuiez aduiser que ne vous deceuez, qui attribuez tant au nez des chiens, et a l'astuce des veneurs. Et si seray bien aise d'ouyr nostre Diane forestière et montagnarde, fort €>sloignée des villes et du commerce des lettres, parler autre fois latin que ne pensois aduenir. —BuDÉ. Sire, en tant qu'il me peult souuenir, ou que j'ay esté spectateur et arbitre de tele chose, ou que l'aye entendue et apprise du dire d'autruy, le veneur intendant de tout ce passetemps, auant que decoupler les chiens courans, il peult telement ordonner tout l'acte, mettant en heux conuenables les seconds et tiers relais, qu'il aye plus de confiance en son industrie, et docilité des chiens pour prendre non sans trauail et sueur la proie, que nous autres commencans noz compositions ne pouuons attendre de nous mesmes : car, difficilement il adulent que puissions auoir toutes choses disposées, et que leur lyaison et structure responde a l'attente des hommes, ou consiste la fin de noz labeurs. Mais les veneurs a la similitude des vaincueurs es jeux olympiques par clameurs, cris, sons, publient et célèbrent l'yssue de leurs chasses. Et si noz actes sont arrestez et ombrageux, les vosires mouuans et pouldreux : pour ce les nostres ne

sont moins turbulens et trauaillent moins Tesprit ; mais le plaisir est grand es deux, qaand ilz sont bien et a propos dressez^ ostant quasi egallement le sentiment du grand trauail qui y est. Toutefois en oe que me coinmandez rentrer es forests, desqueles suys sorti, et m'y fourrer bien auant, je crains si perseuerez en ce commandement, que n'en puisse autre fois yssir * hors; tant elles sont rudes, espoisses et couuertes. Ou si Telegance du latin se trouue paoure et quasi espuisée, comment en eschapperay je, et la pourray sans note de témérité abandonner : car, ce qui me la faict mettre une fois en lieux aspres, et a elle inaccessibles, a esté non seulement vostre jussion royale et authorité, mais aussy vostre doux regard plein de grande humanité, et donnant asseurance, assisté de vostre parole gracieuse : lesqueles choses m'y ont tiré par force, me prenans au despourueu, sans preuoir ou j'en pourrois tomber; et si pense que je vous semble auoir mis en auant 4m amas confus de la vénerie, et n'en auoir bien parlé par ordre. Auquel inconuenient si je tombois autre fois, je ne sçay comment je pourrois euiter la note d'insolence ou le blasme de sottise. — ^Le rot François. Prenez courage, Budé, car l'arl; de vénerie est de soy libe-

* Sortir.

LA VENERIB. 31

raly et ramenité de la forest en laquele nous pourmenons, vous fournira abondamment matière au propos présent. — Budé. Je reprendray donc autre fois le propos, ce que je soubhaitte succéder heureusement a mon aduantage et de tout le nom latin, induict a ce faire par Fasseurance de vostre humanité, et faneur non moins propice en cela que la puissance du dieu Mercure, et y rentreray peu a peu, afin que ne me heurte a quelques es* tors couuers, ou blesse par les forts espois, en qnoy, par vostre mesme humanité je requiers estre excusé du vice d'ignorance, si je parle moins exactement de cest art : duquel je n'appris oncques les rudimens ou commencemens.-^LiE roy François. Tant beau que vouldrez, pourueu que ne vous faignez poinct : car je ne veulx pas que soiez trop superstitieux et curieux obseruateur, de la majesté du langage latin, d'autant qu'il conuient s'enhardir comme vous dittes quelquefois, si l'on veult acconunoder la latinité renouueUée aux affiBdres du jourd'huy, et choses récentes. — ^Budé. Je le feray , Sire, autant dihgemment qu'il me sera possible, voire si le cas requiert, je m'eshonteray un peu, afin que ne semble par manière d'acquit (comme l'on dict) seruir a vostre volonté, et obéir a vostre commandement.

Or exposeray je simplement et sans exorde ceste

32 TRAITÏK

partie, que je proteste m'auoir esté enjoincte par vous et non Fauoir requise. Je passeray les essais ou préludes de l'art. J'omettray les manières de commencer la chasse, et toutes les gentillesses par lesqueles les maistres veneurs rendent Feutrée du passetemps spectable. Je ne diray poinct qu'en la chasse du cerf il fault user d'acoustrement verd, et en celle du sanglier de brun ou gris ; qu'il conuient estre vestu en certaine façon auec l'espée et Cousteau pour les cas suruenans a l'impreuue. Trois courtaux^ ou deux pour le moins en un jour, légers et de bonne bouche, afin de les changer et refraischir. Je ne raconteray les enseignes et marques du veneur, non les choses qu'il porte, non ses instrumens. Je ne toucheray les espèces des chiens, formes, nature, nourriture, institution, les signes pour discerner les bons des mauluais, manières de chastier les caqueteurs et safEres *. Au moyen desquelles choses l'œuure commandée par vostre majesté, qui n'est médiocre, pourroit par additions croistre grandement. Je tairay aussy que comme les pédagogues sont donnez aux enfans de maison, ainsy estre baiUez maistres et conducteurs aux chiens généreux, pour les dresser et gouuemer.

^ Chevaux dont on a coupé la queue.

' Gourmands, gloutons, voraces.

Premièrement donc (comme j'ay entendu) aprez rassemblée faitte et conseil tenu sur la mort du cerfy les veneurs estans arriuez au lieu de la queste, celuy qui pour ce jour a Fintendance de la chasse et gouuemement des chiens, auant que les decpupler, il regarde ou il mettra les plus grands et plus légers pour le cerf, qu*on appelle neantmoins vulgairement leuriers. L'institution et usage de cest art a receu, que les mieux courans soient mis par relais en lieux couuers parles costez ou courra le cerf. Geste course doit estre dressée vers quelque lieu descouuert de là forest, et quasi sans herbe, comme la nature et disposition des lieux se rencontre, ou il est vraisemblable que le cerf passera : d'autant que la voie tend a quelque riuiere ou autre refuge, ou a la reposée cogneue et agréable au cerf, ilz disent estre conuenable d'ordonner trois relais doubles; et qu'en chacun y ayt six leuriers, trois de chacun costé, afin que le cerf passant par le mylieu soit atacqué de part et d'autre. A chacune sixaine doyuent estre assignez deux varlets qui tiennent les chiens en tiltre % jusques a ce que le cerf passe; et alors les chiens par eulx découpiez sortans comme d'embusche, se ruent au despourueu sur le cerf estonné.

* Laisse.

Quelquefois deux suffisent si la voie de la course est plus estroitte et longue et que le cas requière plus de relais. Si doit estre ordonnée la course en lieu choisy et le plus descouuert qu'il est possible, attendu que le passetemps se faict pour le plaisir de quelques dames ou seigneurs, qui ne peuuent courir par la forest, ou suyure les erres du cerf. Les chiens plus légers doyuent estre cachez au premier relais, puis les autres moins légers, tant que les plus robustes et cruels soient au dernier : ce qui est ainsy ordonné afin que les plus légers par leur vistesse trauaillent le cerf, puis les seconds suooedans et suruenans a^ premiers, les tiers aux se* conds, s'il y a trois relais, le rendent las et hors d'haleine aux derniers, sll vient jusques a eulx et eschappe les meutes susdittes. Geste meute ne doit estre au derrière comme les autres légères, ains opposée a la beste, par ce qu'estant robuste et féroce elle la peult arrester et retenir par morsure, et la donner a déchirer aux autres a leur aise. Si n'est tout varlet propre a ceste charge : car, si les chiens courans ne sont découplés a propos et cou* uenablement, incontinent la beste se doubtant de Tembusche, et fuyant reculera, ou impétueusement saillira du lieu ou elle est resseirée *, si elle

* Réfugiée, rasée, en termes de vénerie.

trouue par ou passer, ou rompra sa course. Que si elle le faict, jamais il ne sera possible de la réduire en la mesme erre, ny faire qu'elle y mette la teste seulement. Afin qu'ainsy n'aduienne, l'on ordonne des picqueurs es deux costez, lesquelz incontinent que la beste est lancée, la doyuent de part et d'autre par cris et courses estonner, que ne sorte de sa Voie, mais finablement tombe en son dernier et fatal encombrier, ayant perdu tout moyen d'eschapper, a cause des chiens qui la pressent et molestent asprement. Dauantage l'intendant sus dict de la vénerie doit ordonner en lieux conuenables, chiens courans pour venir au secours de la queste, et y commettre gens. Pour ce, sont ordonnées les meutes des chiens reposez que vous appelez relais : qui succèdent aux laissez ou deuoiez, et, par nouuelle chasse, acheuent de ruiner le cerf. Donques les secondes et tierces meutes de chiens courans sont pour œste cause ordonnées, afin que si l'affaire vient jusques aux subsidiaires, la chasse soit par eulx renouuelée. Mais il fault bien prendre garde que ces chiens subsidiaires ou auxiliaires, ne prennent incontinent le derrière pour le deuant : qui seroit une lourde faulte, et mauluais présage. Quand donc l'intendant et arbitre de la chasse aura mis par bon , ordre les choses susdittes, et comme rengé les

esquadrons de ce conflict, il retourne au lieu d'où il fault decoupler les chiens, et le cerf leur doit estre donné et lancé. En quoy ilz se conduisent de tele sorte, qu'au commencement de la chasse, ilz usent d'exhortemens plus modérez enuers leurs chiens, parce qu'alors ilz ne sont que trop ardans d'eulx mesmes, et aspres. Le veneur donc les doit assembler doulcement, et permettre suyure certaines routes ; mais, incontinent que le cerf s'est esloigné et commence a toumoier, faisant ses ruses, il a acoustumé de retourner par ses erres, se souuenant de sa reposée qu'il a laissée, et en cherchant le plaisir : mais aprez qu'il veoit ne la pouuoir recouurer, sans le péril eminent de sa vie, il la laisse s'arrestant souuent, et change de lieu a regret. Quelquefois aussy aprez auoir couru longuement par la forest, il faict a son aise plusieurs ruses. L'office du veneur est de suyure le plus prez et le plustost qu'il peult les chiens de la meute, et picquer droict par les erres et voyes que tiennent a la course du cerf. Et s'il est empesché par lieux raboteux et montueux, il doit en tournoyant et se destoumant, en la plus grande diligence qu'il est possible aller au deuant des chiens, et contre le vent, puis reprendre sa course entrerompue; et, s'il n'a deuant ses yeux sa meute, il ne pourra corriger leur faulse course. Mais quand il enten-

dra les chiens se taire ou rendre voix incertaines et ambiguës, il doit craindre la ruse du cerf, ou que les chiens qui le suyuent soient deceuz, qu'ilz n'ayent leur droict et pris le change, laissans le grand cerf pour quelque vulgaire. Pour s'en asseurer, la coustume est de corner la retraitte, et a haulte voix crier arrière arrière deux ou trois fois. Yoicy comment il cognoistra si les chiens ont faict le change du cerf ou non : qu'il s'arreste quelque part, d'où il puisse considérer les chiens allans et venans ; car, si la ruse du fuyart est cause de leur soudain silence, tout le reste des chiens s'esbahira de mesme sorte. Mais si le change est faict par leur témérité, les maistres des chiens en ce expe-<rimentez ne poursuyuront le change auec chiens nouueaux, parce que les autres abandonnent difficilement la proie qui leur est une fois destinée. Donques la faulte cogneue, le veneur sonnant de la trompe les retirera arrière, en lieu d'où ilz pourront plus certainement reprendre leur droict; ou si l'erreur est aduenue par la ruse de la beste, il les remettra au train de leur vraye course, qu'ilz auoient laissée pour se destourner a la faulse. Yoicy encore une autre incommodité qui les fasche souuent, et les faict faiUir au commencement : les chiens ainsy deceuz par erreur ou par malice, et remis a leur droict tombent autrefois en faulte

^38 TRAltTE

plus grande, retoumans chasser derrière les passées du fuyarty et fouruoient par toute la forest; quelquefois sont transportez ça et la, suyuans les pas des bestes communes, ou de tous cerfs indifféremment, dont les routes et voyes des bois sont pleines. Auquel cas il est besoin que le veneur soil aduisé et dair voiant, et que d'à cheual, ou mettant pied a terre et le menant par la bride, il obswue les alleures de la beste fuyante. Autrement les maistres de Fart l'estimeront ne faire son deuoir par lascheté : car, comme au chien est requis un sentiment de vautour, ainsy est nécessaire au veneur la veue d*aigle. Quelquefois aussy les ^ d'un menue cerf appuyant maintenant sur toute la sole, maintenant sur la pince et les costez, ou quand il est en son lict et reposée, ou qu'il va de vistesse, ne sont tou£Qours mesmes, pareilz ou semblables, ny de semblable oudeur : dont naist autre difficulté, et erreur non m<ûndre. Il aduient aussy que le cerf choisy trouuant quelque voye pouldreuse et orde, court beaucoup et longuement par icelle. En quoy la sagacité des chiens auec leur expérience est deceue, car ilz cuydent que le cerf ayt euité la voie par ou les hommes vont, et s'estre retiré a Tescart en quelque fort, et pourtant se despartent du chemin battu : joinct qu'il y a peu d'oudeur en ces lieux clairs, secsetpouldreux,

veu que l'ardeur du soleil tire et consomme incontinent toute rhumidité et fraischeur, ou demoure Foudeup du pas. Au coûtraite es lieux herbeux, et entre les ronces les pas sont plus sentans : ce qui n'aduient par le seul attouchement des pieds, mais aussy des jambes et du corps. Mais es lieux oouuers l'oudeur se garde mieux. Il y a par lesiorests des lieux descouuers pleins -d'herbes seiches et d'arbrisseaux picquans, que les bergers bruslent, afin que par la chaleur y vienne plus d*herbe utile au bestial : quand le cerf passe au trauers de ces bruslis nouueaux, les chiens empeschez par la fumée, et estemuans souuent, laissent la queste; et encore qu'ilz y perseuerent, n'en peuuent auoir sentiment, a cause de l'oudeur de la fumée qui leur débilite le flairement, et est plus forte. Le veneur en tel endroict doit aller au tour, puis recouurer sa droitte voie, et reprendre la chasse si le cerf ne rebourse chemin. Et ou il y a plus de doubte, il le doit faire requester par son lymier : qui en donne très certaine cognoissance, non par la voix ains par le butement et remuement de sa queue et en jappant. Le gouuerneur de la meute a acoustumé en tel cas quand la beste est en deffault par malice et reculement, de rappeUer a «on de trompe les chiens errans, les compagnons, varlets de lymiers, et autres aydes : qui est ce que

4t) TRAITTE

VOUS appeliez corner la requeste. C'est comme qui diroit en termes de prattique, poursuyure le cerf autre foiS| et le charger de dol, le déclarant en def* fault. Alors il est bon de refraischir les chiens las et trauaiUez de chaleur, qui ne peuuent plus chai^ ser, et les mener prez quelque fontaine en leur donnant du pain et de Teaue, puis les remettre en courage sonnant de la trompe, et, par caresses et applaudissemens les exciter a reconmiencer la chasse de nouueau. La coustume des cerfis est, quand ilz se sentent fort trauaillez, que vous dittes rudement menez, de laisser le couuert des bois, et se jetter en la campagne; quelcpefois aussy d'aller es bourgs et villages : ce qu'ilz ne font gueres, si non quand ilz perdent le cœur, et qu'ilz n'ont plus d'espérance en leurs autres refuges. En ceste manière il eschappe souuent aux chiens ; mais, es campagiies plaines et es terres arées \ en friche ou definchées, la trace des pieds n'a semblable oudeur (comme j'ay dict parauant), qu'es buissons et taillis : car il y demeure peu de sentiment de la sole et ongle, par ce qu'il n'y a touchement des jambes ny du corps. Mais es champs nouuellement arez y a plus de difficulté pour les chiens, par l'oudeur de la terre remuée. Adonc le

* Labourées.

veneur diligent et soigneux doit obseruer les pas es lieux mois, et resjouyr les chiens trausdllez, renouuellant leur ardeur et impétuosité par cris et huemens de bois. Si est Tastuce du veneur et har bileté des chiens que vous appeliez sagesse autant estimée a redresser les deffaux et corriger l'erreur des courses, qu'en nulle autre partie de la vénerie. Se trouuent deux manières de de£fault, Tune quand le cerf choisy et destiné a la chasse du jour présent, met au deuant des chiens qui le suyuent, son escuyer ou quelque autre grand cerf, afin qu'il moure pour luy, puis se destoume, et cauteleusement fuyt. Auquel cas le veneur expert et aduisé n'est gueres deceu, pourueu qu'il prenne garde aux chiens passans, ou entende seulement leur voix : car il doit cognoistre les voix de tous, mesmement des principaux de la meute, et qui ont meilleur nez. C'est ce que vous appeliez en langage de bois, cognoistre la gorge et course de chacun. L'autre manière est, si le beau cerf qui a mis en chasse et en danger le premier trouué, ou son escuyer, se met a fuyr auec luy : ce qu'il faict aucunefois, afin d'esbahb plus et empescher les hommes et les chiens. J'ay entendu par les maistres de l'art y auoir deux signes de ceste ruse, obseruez par eulx : si les lymiers estans fidèles et ne crians poinct en vain, arrestent incontinent,

telement que semblent ne vouloir passer ny repas- ser, ains demourer en la trace ; ou s'ik monstrent le faire laschement et sans espérance : et pour ce n'abbayent plus, comme ayans desplaisir d'estre surpris, et ayent honte de passer outre en vain a Tobscur. En cela, il est besoin d'auoir homme de prompt aduis et bien expérimenté es ruses de chasse, qui soudainement en oppose d'autres.

Finablement le cerf las et mal mené, employées toutes ses ruses et moyens de se sauluer, a acoustumé (comme dict est) de chercher quelque riuiere, ou estang et saillir dedans : ce qu'il fttict quelquefois pour se refiratischir, quelquefois aussy pour sauluer sa vie comme au dernier refuge, et pour ce souuent n'en peult estre jette qu'il ne soit pris. Estant la descendu il nage maintenant contre mont, maintenant aual le coure de l'eaue. Le picqueur y arriuant vistement, doit regarder premièrement par ou le cerf y sera entré, et le marquer auec une branche rompue qu'il mettra a terre ou pendra a un arbre. Il n'est ja besoin de parier de ce qu'il conuient faire aux costez de la riuiere; comment le cerf nageant doit estre lancé, et sortant de l'eaue poursuyui, s'il passe de la ou retourne deçà. Donques ayans tiré le cerf de la forest en la riuiere, et mené comme un criminel au lieu de son dernier supplice, nous sommes paruenus a la fin de

DE LA VBNERIE. 43

l'acte premièrement comique, puis tragique et capital.

Le ROY François. Vous auez commencé ceste histoire ou commentaire de veherie, presque en la mesme manière, que j'ay entendu Homère auoir commencé la guerre de Troie, ou que cela soit aduenu fortuitement, ou que l'ay^ faict tout a pro^ pos pour quelque cause idoine, comme a faict œ grand autheur. Ou plustost conun'il me semble pour dresser un abrégé des mots de tant de choses. Si vous auez suyij^i ce conseil, voiez quel profit en reuiendra : car je pense qu*en desploiant les ridhesSes de vostre langue, a regret et iUiberalement, tous ayez payé la debte de ce qu'auez emprunté a gros interest. Je croy que n'ignorez les autres parties d^ l'art, puis qu'entendez les susdittes, si est ce que ne vous presseray poinct d'en venir jusques a l'extrémité^ si de vous mesme ne le voulez faire. Vous regarderez s'il y a plus rien, ou s'il reste quelque cas de l'œuure a vous commandée, ou la langue latine puisse faire quelque preuue de soy. Car il me semble que vous entendez toute l'affaire. ^-BuDË. Je ne l'ay touchée que par dessus. — Le rot François. Vous l'auez assez cogneue, et suffisamment comprise, pour un homme versant continuellement en autre profession. — ^BcDÉ. Si est ce. Sire, que je crains fort,

qu'en si peu de poincts par moy touchoZ) ne me soient eschappées beaucoup de paroles indiscrètementy en m'ingerant parler trop auant de Texercice royale, et plaisir de vénerie : a quoy faire j*ay esté incité par Tattrayt de vostre humanité. Et si par vostre commandement j'estois contrainct venir aux accessoires et additions des propos susdictSy je craindrois tomber de la difficulté en laquele j'ay paraduanture indécemment trauaillé, en faulte de paroles : car cpii pourroit exprimer en anciens et bons termes, lep sommaires des choses que vous expliquez abondamment et eui* demment, signifiées auec grande élégance de lan^ gage? Et pourtant que les grands et beaux cer& sont principalement recommandez par les cornes, je prendray exemple de ceste partie, afin que par la on puisse conjecturer en gênerai de vostre parler. Premièrement ce que les cerfs jettent tous les ans, et aprez Tauoir jette se recèlent, et n'osent monstrer par la honte qu'ilz ont d'auoir perdu leur force et beauté : vous ne rappeliez corne, comme les Latins, ains teste, voulans signifier par la, rhonneur de la beste. Et quand les veneurs en veulent déclarer la beauté, disent qu'elle est bien née, rengée, et ordonnée; que le merrain sort conuenablement de ses meules, dont le tour est large et gros, bien pierre, et prez du suc de la

teste; la perche grosse deument brunie et perlée, estant droitte, sans estre tirée des andouilliers ; les goutieres grandes et larges. Si le premier andouillier est gros, long et prez de la meule, le surandouillier assez prez du premier, s'eslargis* sant un peu plus au dehors de la perche, les cheuilleures sont proportionnées a la forme de la teste ; la trocheure pauhneure et couronneure grosse et large, selon la grandeur et grosseur de la perche ; si les espois sommez au dessus doublent ensemble en la couronneure, ou paulmeure : tele variété de termes, et autre plus grande a esté trouuée par noz ancestres pour représenter ceste beauté de la teste du cerf. C'est merueille comment cest animal se despouille àinsy par chacun an et reuest en peu de mois, recouurant entièrement le merrain perdu parauant; comment aussy il emmaigrist en hyuer et durant le rut, puis vers le mois de may il engraisse, sortant des forts ou il s'estoit caché, pour ftdre sa reposée en quelque beau lieu, prez des gai^ gnages, afin de viander plus conuenablement, et recouurer sa beauté et venaison. De rechef vers le xvni de septembre il entre en rut, cherchant les compagnies des biches. Auquel temps si on le veult chasser, fault muer la manière de quester : car il ne conuient commencer par les enceintes et cernes acoustumées, pourtant qu'estans enragez

du rut ils assaillent cruellemeiit les hommes et chiens, quand les aperçoiuent. L'on appelle le crier qu'ilzfont alors, rere, par voix faincte * . Le veneur les ouyant rere au matin aual le vent, cognoit par la voix, s'ilz sont de dix cors, ou autrement de grandeur à estimer; et, approchant les chiens de la meute, commence la chasse par son lymier, auec lequel il va quester, comme es autres chasses. Hz sont par l'espace d'un mois fort chaulx des biches, puis leur chaleur et rage diminue peu a peu en l'autre. Par ceste vicissitude ilz deuiennent ores flachs, maigres, et langoureux, puis se portent mieux et engraissent; ores ont cornes et vont les testes louées, ores n'en ont poinct, et sont desarmez, et comme honteux. Les sangliers aussy (comme j^estime) enuiron le mois de 4^cembre vont au rut, suyuans les femelles chauldes, et alors endurcissent leur peau de sorte qu'elle peult résister a Tespieu. J'auois presqu'omis un poinct nécessaire au veneur, a ses picqueurs, aydes, et varlets : qu*ilz sachent les lieux plus notables des forests, et les compagnies des bestes ; tiennent en leur mémoire les routes, voyes et carrefours des bois, ne plus ny moins que les faunes et syluains; cognoissent leurs des-

i Rere par fxnx faincte (per vocem fictam], c^est par onomatopée àvofiaTORoifa, (fictio nomiiiis.)

tours, circuits, addresses, acourcissemens, coings, eschappatoires, conduicts, yssues par deùant et par derrière : ce qui m'a semblé tousjours très difficile, mais vous est tant facile, que je vous en ay ouy beaucoup admirer entre autres choses par les grands veneurs, et gentilz hommes de la vénerie : vous disans si duict en cela, que cognoissez les bois et f orests ne plus ny moins que ceux qui demourent dedans, aprez les auoir veues en chassant deux ou trois fois seulement : jaçoit qu'ayez desja couru presque toutes les forests de vostre royaume trèsbien fourni de bois. Et quant aux principales forests, esqueles hantez plus souuent, que n'en cognoissez seulement les coupeaux qui y sont insignes, les eaues, les abbruuoirs, gistes des bestes, et habitations des nymphes, mais aussy tenez promptement en vostre esprit les naïades mesmes, oreades, et hamadriades plus illustres. Mais il est doresenauant temps. Sire, que je sorte des forests ombrageuses, et aprez si grande digression, retourne au propos principal.

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