‹ Translation des restes de Mgr. de Laval à la chapelle du Seminaire de Québec, relation complète de tout ce qui s'est passé depuis l'exhumation des ossements de Mgr. de Laval le 19 septembre 1877 jusqu'a leur déposition au séminaire le 23 mai 1878Chapitre 38 sur 74 · I. ÉLOGE DE l'agriculture · texte numérisé non relu

I. ÉLOGE DE l'agriculture

L'agriculturo est, pour les individus, une occupation des plus utiles, des plus morales, des plus nobles : pour les nations c'est la seule base solide de prospérité générale.

L'agriculture bien comprise ne demande pas seulement le travail du corps: elle offre un immense champ d'études à l'esjmt.

(1) Le travail auquel le premier prix a été décerné portait seulement un nom de jAume. L'Institut- Canadien ayant insisté pour que le lauréat donnât son nom véritable, ce dernier, tout en se faisant connaître, demanda avec instance que son travail fut soumis au public sans nom d'auteur, afin que l'étude des importantes questions y soulevées et des faits trèsregrettables qui y sont signalés fût détachée de toute question personnelle. Il fit valoir de plus sa position oQicielle, qui semblait lui interdire la publication de ses nom et prénoms.

Là-dessus, M. le président de l'Institut jugea à propos de consulter l'honorable M. Joly, commissaire de l'agriculture et l'un des juges du concours, qui permit gracieusement à l'auteur de faire connaître son nom, conformément à un des règlements du concours.

Sous ces circonstances, M. Barnard, directeur de l'arriculture au département de l'agriculture et des travaux publics, crût ne pas devoir se refuser plus longtemps au désir de l'Institut-Canadien.

L'agriculture est d'institution divine. Le travail qu'elle exige fut enseigné pur Dieu lui-même, dans le Paradis terrestre, et dès l'origine. Elle fut ordonnée au premier homme comme occupation principale, au moment où, sortant de la création, il était fait pour jouir du bonheur le plus complet : Posuit in paradiso voluptatis, ut operaretur eum. (G-en. 2) Le travail de la terre fut donc pour l'homme un commandement de Dieu, et une condition de son bonheur, de sa dignité, de son existence avant que la chute originelle eût rendu tout travail pénible et ingrat.

De tous temps, parmi les peuples les plus renommés, l'agriculture a été considérée comme le premier des arts, celui qui doit être le plus honoré. Ainsi, dans l'histoire ancienne, les Chaldéens, les Egyptiens et les Romains, aussi bien que le peuple de Dieu, furent des peuples éminemment agricoles. Et, depuis l'ère chrétienne jusqu'à nos jours, les nations les plus puissantes et les plus prosj)ères doivent à l'agriculture la principale source de leur force et de leur richesse. On l'a répété de tous temps, et personne ne saurait le nier: " l'agriculture est le fondement même de la vie humaine; elle est la nourrice du genre humain. " Or, si l'homme est véritablement noble et grand en autant qu'il se rend utile à ses semblables, quelle occupation, en dehors du sacerdoce, est plus noble et plus utile que celle du cultivateur ?

La magistrature, les professions libérales, le commerce et l'industrie nous sont d'un grand secours. Depuis la chute de l'homme, plus le monde s'est peuplé, plus il a fallu de force, de courage, de sagesse et de science pour défendre, contrôler, dii-iger et guérir la société; plus il a fallu d'énergie pour tirer du sein de la terre et de la profondeur des eaux, pour utiliser et pour répandre en tous lieux les richesses sans bornes que Dieu a mises au service de l'humanité. Mais que seraient toutes ces choses sans la vie du corps? Or, c'est l'agriculture seule qui fournit à l'homme et la nourriture indispensable à la vie, et tous ces fruits, ces produits de toute natui-e qui flattent notre appétit, réjouissent notre cœur. (1)

(l) Voir le magnifique éloge de l'agriculture par Mgr. Dupanloup : "De lahaute éducation intellectuelle," tome III, pages 418 et suivantes.

Lo travail des champs est essentiellement moralisateur^ J^ans Kos divers travaux, le cultivateur se sent sous la dépendance immédiate de Dieu. L'homme devient l'instrument docile dont se sert le Créateur dans la continuation de la création. Le cultivateur remue la terre, il lui confie la semence; il l'arrose de ses sueurs, puis son œuvre est faite ; pour le reste, il s'en remet à Dieu, qui donne lo soleil, la chaleur, la rosée rafraîchissante, la pluie nécessaire. C'est Dieu seul qui fait fructifier et rendre au centuple.

Toutes les venus fortes et viriles, — la sobriété, l'économie, l'ordre, l'activité, la persévérance, la prévoyance, sont l'apanage du bon cultivateur. Aussi trouve-t-on, en général, dans la classe agricole, un jugement plus sain et mieux exercé, des mœurs plus pures, des races plus fortes, une foi plus ferme, des dévouements plus nombreux. C'est d'ailleurs ce qu'ont dû reconnaître les philosophes païens eux mêmes. " La vie des champs, '' disait Columelle, "est voisine, sinon parente do la sagesse." Le " sage " Caton affirme que : " c'est parmi le» cultivateurs que naissent les meilleurs citoyens et les meilleurs soldats. " Cicéron donne à son tour un témoignage vieux de vingt siècles, mais qui comporte un enseignement plein d'actualité. Il dit: "C'est dans les villes que se crée le luxe. Le luxe produit la cupidité } la cupidité fait naître l'audace. Do là toute espèce de crimes qui ne peuvent prendre origine dans les habitudes sobres et laborieuses de la vio agricole. L'agriculture enseigne l'économie, le travail, la justice." Cicéron ajoutait : " L'amour de la patrie, source de tant de vertus, existe au plus haut degré dans les populations agricoles qui se perpétuent sur l'héritage de leurs aïeux. C'est parmi elles que naissent les ])lus braves soldats."

Voilà le témoignage bien flatteur que les ijaïens euxmêmes ont rendu à l'agriculture. De quel respect et do quels hommages les nations chrétiennes ne doivent-elles donc pas entourer cette profession si noble et si utile ! Le cultivateur ne se sent-il pas, chaque jour, et plus directement que tout autre, sous l'œil de Dieu? Peut-il oublier l'action bienfaisante du Tout-Puissant dans lo résultat de ses divers travaux? Qui éprouve, autant que l'hommo des champs, la nécessité presque journalière do

demander, avec foi et humilité, la chaleur, la pluie, ou le temps serein? Qui, ])lus que lui, peut jouir constamment de toutes les beautés de la création? Et, sous ces circonstances, quel cœur bien né, quel esprit droit, ne saurait aimer, adorer et bénir l'auteur de tous biens. Quelle est donc l'occupatio'n qui offie des jouissances plus pures, une jeunesse plus vertueuse, une vie mieux remplie, une vieillesse plus tranquille et plus heureuse !

Tel est, sans aucun doute, le bonheur des classes agricoles. Et cependant, que voj^ons-nous de nos jours ? JDes hommes instruits qui dédaignent l'agriculture; des enfants de cultivateurs à qui l'instruction semble avoir servi à déprécier l'occupation de leurs ancêtres ; une multitude de personnes, plus ou moins marquantes, qui , ne voient dans les rudes mais honorables labeurs des champs qu'un travail avilissant, indigne d'hommes instruits et, pour tout dire, un travail d'enclave. Ne voit-on pas trop souvent des cultivateurs à l'aise, dont la plus grande ambition, pour leurs fils, est de les pousser dans les carrières dites libérales; ne voit-on pas également, et en gi-anJ nombre, des femmes de cultivateurs qui croient travailler au bonheur de leurs filles en leur cherchant un avenir en dehors de l'agriculture ?

Les ])!irents qui agissent ainsi, par faiblesse et sans une dure nécessité, qui veulent par là rendre la vie plus agrpable et plus facile à leurs enfants, ont-ils bien réfléchi ? Ont-ils songé qu'en envoyant ces enfants à la ville, ils les déclassent trop souvent sans utilité ni pour euxmêmes ni pour la société; qu'ils encombrent davantage les professions, le commerce ou l'industrie, déjà trop encombrés ; qu ils exposent ces jeunes gens à une existence presque toujours précaire, souvent bien pénible et parfois infiniment malheureuse ? Ces déclassés, sans avenir et sans espoir, malgré leur éducation plus ou moins complète, sont comme entraînés à abréger leur existence et à se consoler de leurs désillusions amères, en s'adonnant aux habitudes les plus regrettables.

Ces jeunes gens, que l'on a rendus malheureux pour la vie, n'auraient-ils pas pu devenir, dès leur entrée en car-

rière, sinon des propriétaires dans l'aisance, au moins des fernuers intelligents, des colons vigoureux et pleins d'espoir, des spécialistes agricoles marquants, des agronomes instruits, enfin, des citoyens utiles, en état do rendre des services signalés et de tout grnre à leurs compatriotes? Les filles qui laissent la campagne, à la recherche d'un établissement plus commode et plus attrayant, sont-elles plus he^reu^e8 dans leur famille; leurs enfîuits seront-ils mieux élevés, pliisdociles, plus utiles à la société et plus heureux à leur tour ?

Ce concours sur l'agriculture dont on a eu la généreuse et patriotique pensée, me donne l'occasion de soumettre ici quelques réflexions qui m'ont occupé bien souvent au milieu des travaux constants et si multiples d'un cultivateur.

Je serai heureux d'attirer l'attention de mes compatriotes sur notre position agricole. Je voudrais faire appel à tous les hommes "d'esprit et de cœur qui sont attachés à notre chère pati-ie ; à cette fertile et incomparable vallée du Saint-Laurent, cette belle province de Québec, si essentiellement agricole, et dont les richesses, cependant, sont à peine exploitées. Je désire m'adresser surtout aux hommes intelligents qui habitent la campagne, à ces nombreux: jeunes gens qui cherchent une carrière profitable et utile. Je leur demande à tous d'honorer l'agriculture autant qu'elle le méiiteet de no point fermer les yeux sur ses titres de noblesse et sur son utilité éminento. Nos hommes d'état et tous ceux qui sont chargés de veiller à la chose publique trouveront certainement que c'est dans l'avancement de notre agriculture que réside la question d'économie politique la plus importante pour nous dans le moment actuel. Je le dis avec regret, mais je l'affirme avec une conviction profonde : cette question de notre progrès agricole semble avoir été presque entièrement oubliée, à la suite de ces luttes gigantesques qu'il nous a fallu subir pour le maintien de notre nationalité. Grâce à Dieu nous sommes aujourd'hui les seuls maîtres de notre destinée. Mais ne serions-nous pas infiniment coupables si nous négligions

])lus longtemps l'art qui a toujours été, depuis l'établissement do ce pays, et qui est encore notre principale source do prospérité et de l)onhcur? Je dirai plus : l'agrirulturesera, après la religion, la sauvegarde de notre nationalité dans l'avenir.

Qu'il me soit donc permis de faire appel à tous, mais princi^îalement à notre clergé et aux personnes qui dirigent les maisons d'éducation dans notre province. Que tous se fassent un devoir de rendre hommage à l'agriculture ; qu'ils no manquent point l'occasion de montrer la haute noblesse de cet art, le seul qui fut enseigné à la terre par le Très-Haut lui-même ; que tous prêchent, de parole ou d'exemple, la dignité et l'utilité du travail manuel, cette jouissance donnée à nas premiers parents comme occupation principale dans le Jardin de délices. Oui, quoi qu'on en dise : pour l'homme sensé, qui réfléchit, le travail manuel a été de tous temps une satisfaction immense. Voilà une vérité que ne sauront pas apprécier, peut-être, l'habitué de bureau, l'hommo de profession, les gens de lettres, et tous ceux dont les forces s'étiolent et se perdent tout-à-lait, avant l'âge, faute do travail manuel. Que ceux-là fassent l'essai du travail manuel, et ils y trouveront bientôt, avec le repos de l'esp^-it et la tratiquillité de l'âme, une robuste santé, le plus inestimable des dons de Dieu sur la terre.

No serait-il pas également désirable que le principe d'économie sociale que je viens de rappeler, l'amélioration de l'agriculture, engageât le surplus de notre population à se diriger vers la colonisation de nos immenses forêts, ces sources incalculables de richesses encore inexploitées, richesses qui peuvent incontestablement apporter ia paix et le bien-étrc à des milliers de familles aujourd'hui sans ressources ?

Que l'Etat protège Tagriculture ; que nos législateurs et les hommes publics, plus spécialement chargés de cette mission, encouragent, comme ils le doivent, les cultivarours à étudier et à observer les lois d'une bonne agriculture, et ce pays, qui est déjà reconnu pour un des plus paisibles et des plus he«reux, redeviendra, comme .par le passé, un des plus productifs du monde entier.

Le Canada, je le ï-^pète, comparé aux autres pays dans notre siéele, «st prospère, paisible et heureux. Cette paix,

ce bonheur, cette prospérité étonnante, au milieu de nos vicissitudes si nombreuses, à quoi les devons-nous, si ce n'est en grande partie à l'agriculture ? La nationalité canadienne-française existerait-elle aujourd'hui si la population catholique et française de ce pays, entourée comme elle le fut, il y a un siècle, de ces armées nombreuses d'enlicmis de nos croyances et de notre nationalité, n'était pas restée, après la conquête, comme cachée à l'ombre et sous la protection du clocher de nos paroisses agricoles ?

Et, dans l'avenir comme par le passé, notre seul espoir de salut comme peuple n'est-il pas dans la possession du sol, dans la colonisation do nos forêts, dans le développement de nos richesses et de notre population par le progrès régulier et intelligent de notre agriculture ?

Si nous allions l'oublier, si nous négligions jîlus longtemps l'agriculture, ne verrions-nous pas reprendre, au premier moment et avec une intensité désastreuse, le fléau de l'émigration, qui déjà nous a fait tant do mal, qui nous a enlevé, en quelques années, une partie notable do la population de toutes nos anciennes paroisses; fléau qui a dévasté, dans ces années dernières, jusqu'à nos colonies les plus nouvelles et les plus prospères, au profit de l'industrie étrangère du peuple voisin ? N'avons-nous pas eu la douleur de voir, dans plus d'un endroit, des cultivateurs, propriétaires du sol, abandonner avec leurs familles entières, et sans nécessité pressante, la maison paternelle, oti les ancêtres avaient vécu, dans une modeste aisance, et prendre le chemin do l'exil, dans l'espoir d'amasser, plus rapidement peut-être, quelques pièces d'or? Trop souvent, pour satisfaire au luxe sans cesse croissant de la famille, on a cédé à l'attrait d'un travail moins long, dont le salaire pourrait être plus facilement réalisable, mais d'un travail d'esclave et d'esclave exilé de son pays !

J'espère que l'on voudra bien me pardonner ces remarques. Elles se l'attachent assez naturellement au sujet qui nous occupe et me paraissent pleines d'à-propos dans la situation particulière de notre province. D'ailleurs, elles font l'éloge de l'agriculture, puisque nous y rattachons sûrement noire bonheur -national dans le passé et notre salut dans l'avenir. Oui, nous ne saurions le taire, après Dieu^ c'est à l'agriculture que le

Canada français doit d'être ce qu'il est ; c'est dan?» l'agriculture que réside sa force et sa principale sauvegai'de pour les dangers de l'avenir. Or, quel plus bel éloge un patriote pourrait-il faire de cet art divin, de quelle couronne plus brillante et plus glorieuse un Canadien pourrait-il ceindre le front de cette " mère " aussi aimable que noble et utile : " la nourricière du genre humain. "

Mais les Canadiens ne sont pas les seuls qui doivent principalement à l'agriculture leur f )rce et leur conservation comme peuple. Pour celui qui étudie l'histoire, il est un Mt qui ne peut manquer de frapper l'esprit : c'est l'abaissement progressif et la disparition presque complète de ces nombreuses nations qui, à leur époque, ont rempli le monde du bruit de leur jaom, de leur gloire et de leurs conquêtes. Tous ces peuples, avant de se distinguer comme guei-riers, étaient devenus prospères par les développements donnés à l'agriculture. Et quel fut le principal sinon l'unique écueil sur lequel ils vinrent se briser, les uns après les autres, si ce n'est l'abandon graduel et le dépérissement de l'agriculture, pour faire place à la recherche immodérée des conquêtes, du butin, des jouissances illicites ? N'est-ce pas là l'histoire des Babyloniens, des Egyptiens, des Grecs et des Romains? Et les Juifs, — ce peuple privilégié, conduit, dans ses beaux jours, par Dieu lui-même, — quelles furent toujours leurs époques de grandeur et de bonheur, si ce n'est celles où, obéissant aux préceptes divins, ils cultivaient la terre? Quelles furent leurs époques de malheur et d'abaissement, sinon celles qui suivaient leurs grandes prospérités, lorsque les greniers juifs regorgeaient, que les caves étaient remplies de vin, que le peuple entier s'était enrichi ? Alors, en effet, sourde à la voix divine et immuable du travail, négligeant les durs mais salutaires labeui's des champs, la nation se livrait aux plaisirs défendus, à la recherche des conquêtes injustes mais faciles, et s'attirait par là les châtiments de Dieu.

Si nous recherchons maintenant le secret de la force do certaines nations modernes, de cette vitalité merveilleuse qui permet à certains peuples do traverser san»

encombre les époques les plus tourmentées, de renverser tous les obstacles qui s'opposent à leur marche, etd'appa* raître, au sortir des tempêtes les plus terribles, aussi forts et plus unis que jamais, — nous trouvons ce secret dans le progrès et le perfectionnement de leur agriculture.

Ainsi, i^ans les trésors incalculables de Tagriculture française, la France aurait-elle pu écha])per au joug de fer du Prussien qui lui demandait, au nom de sa brutale victoire, une rançon que le monde entier jugeait impossible à payer ?

Et comment les pays flamands, ce petit coin do sable sorti de la mer, ce territoire presque imperceptible sur la carte de l'Europe, ont-ils pu se conserver intacts au milieu des diverses puissances qui se les arrachaient les unes après les autres, si ce n'est grâce ù la frugalité, à l'activité et à l'intelligence de leur population agricole, la plus dense et la plus laborieuse de l'Europe. Et l'Angleterre, notre nouvelle mère-patrie, cet autre petit pays couvert en grande partie de montagnes, de bruyères, de sable et d'un sol aride, cette vaillante et industrieuse Angleterre pour laquelle les anciens lîomains n'eurent que des louanges, no sedistinguait-elle pas déjà, dès cette e])oque reculée, par ses richesses agricoles ?

Ce peuple anglais si tier, à juste titre, de ce que le soleil ne se couche jamais sur son drapeau qui flotte sur tous les points du monde, ce peuple distingué entre tous les autres par ses conquêtes innombrables, dues plus souvent aux arts de la paix qu'à ceux de la guerre, ce peuple éminemment commerçant et industriel, ne doit-il rien à l'agriculture ? Ai-je besoin de dire que, de tous les pays du monde, c'est l'Angleterre qui occupe le premier rang au point de vue agricole ? C'est l'Angleterre qui obtient les récoltes moyennes les plus élevées dans l'univers entier 5 ce sont les Anglais qui ont doté le monde de ces améliorations prodigieuses dans les diverses races de bétail dont les produits ont une valeur qui paraît fabuleuse. C'est encore à l'Angleterre que nous devons les plus grands perfectionnements agricoles do l'âge moderne, entre autres le drainage, l'emploi économique do la vapeur dans la culture de la terre et dans la transformation des récoltes en produits marchands. Et, de toutes les nations de la terre, c'est la nation anglaise qui porte

à l'agriculture le plus grand intérêt, qui a l'agriculttiro en plus haute estime.

Il est bon do rappeler les faits suivants à ces hom-mes trop nombreux parmi nous qui n'ont que des dédains pour l'agriculture, à ces fils de cultivateurs qui rougissent de leur origine et de l'occupation de leurs ancêtres. S'il est un gentilhomme qui tienne avant tout à sa dignité, au respect et à Ift considération dus à son rang, c'est bien le gentilhomme anglais. Or il croirait s'abaisser grandement en se liviant à la pratique des professions libérales, du commerce, de l'industrie, et, selon lui, il n'y a que quatre carrièi-es qui soient dignes d'occuper sa vie : le t-acerdoce, la diplomatie, les armes, l'agri-culture. On a vu de tout temps les plus grands seigneurs anglais, et, encore aujourd'hui, les membres de la famille royale elle-même, se livrer avec })ersévérancc à l'étude et à la pratique de l'agronomie la plus avancée. î\rotre gracieuse s-ouveraine, la reine d'Angleterre, ainsi que le prince de Galles, se font un devoir et un honneur de dirigei- perj-onnellement de grandes exploitations agricoles. Ils ne dédaignent pas même d'enti'er en lice avec le ])lus humble de leurs sujets dans les grands concours nationaux d'agriculture, dont l'Angleterre s'honore à juste titre. Notre mère-patrie se fait un devoir de répéter ces concours, chaque année, dans plusieurs parties du pays à la fois, afin de porter partout les meilleures pratiques agricoles.

F^our finir, qu'est-ce qui fait le caractère distinctif de la Chine, cette nation, la jdus ancienne du monde, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, si ce n'est ses lois agricoles si sages qui, de temps immémorial, ont accordé à l'agricultui-e le haut rang qu'elle mérite ; lois qui ont fait que le sol a pu suffire aux besoins d'une population innombrable sans jamais perdre de sa fertilité première, et qui peuvent se résumer dans ces quelques mots : rendre scrupuleusement à la terre, mais sous une autre forme, ce que l'agriculture lui 'enlève.-

Envisageons m.aintenant. pour un instant seulement, l'agriculture au point do vue du développement intellectuel qu'elle exige dans son perfectionnement.

Outre le travail du coi-ps et les qualités de l'esprit indispensables au succès de toute occupation humaine, l'agriculture demande, plus que toute autre carrière, dans la solution des divers problèmes que soulève cet art vraiment merveilleux, le concours et l'appui des connaissances les plus profondes et des sciences les plus variées. Je ne saurais mieux compléter l'éloge de l'agriculture qu'en démontrant cette vérité incontestable et d'un intérêt pratique dans les conditions actuelles de notre pa^'-s.

En effet, l'agronome qui voudrait approfondir les nombreuses questions qui ^e rattachent à son art et qui influent directement sur ses résultats, ne saurait embrasser pendant sa vie toutes ces études, tant elles sont vastes et variées. Ainsi les mathématiques servent d'introduction indispensable à l'étude des autres sciences qui ont rapport à l'agronomie; \ixphysique nous explique d'abord la mécanique, science nécessaire à l'étude des diverses machines et outils dont s'entoure l'agriculture moderne; puis \a pneumatique qui, traitant de l'air et des lois qui le gouvernent, nous fait connaître l'action du baromètre, des diverses pompes, du syphon, le pouvoir du vent, la ventilation, etc. ; l'hydrostatique, loi des fluides, qui sert l'agriculture dans ses presses et ses béliers hydrauliques, ses pouvoirs d'eau, qui indique la résistance à apporter aux rives de nos cours d'eau, de nos ruisseaux, etc. ; l'électricité, fluide étonnant, que l'agriculture ne connaissait autrefois que par ses fureurs et ses désastres, et que les savants étudient aujourd'hui avec une grande curiosité, dans ses rapports étranges mais intimes avec la croissance des plantes, leur décomposition, etc. ; le ma(^nétii:me, autre puissance, en rapport avec la lumière, la chaleur et Vélectricité, qui fsxitdopuis quelque temps la base de tout un sj'stème éti-ange de culture ; la chaleur, force impcndérable,, mais d'un eftet constant et merveilleux, qui nous entraîne dans une foule d'études et de recherches, sur la vapeur et ses pouvoirs, les divers combustibles et leur valeur comparative, la rosée, etc. ; la lumière, prircipe actif et indispensable dans la croissance et la matu-

rite des plantes. La chimie, cette science aux mille faces, qui malgré ses progrès incontestés dans notre siècle, fait souvent le désespoir des savants qui s'y livrent, - a déjà enrichi d'une manière étonnante l'agriculture moderne. Elle tend à révolutionner complètement les divers systèmes de culture connus jusqu'à nos jours ; c'est elle qui nous permet de tirer de la terre et d'utiliser ces engrais minéraux, d'une telle valeur qu'ils surpassent en bons effets tous les engrais animaux les plus précieux; c'est elle encore qui nous apprend à décomposer les corps pour en former de nouveaux, qui nous explique les effets des matières fertilisantes, qui nous indique ce qui manque à la fertilité du sol et nous enseigne à y suppléer ; elle nous montre également avec précision, la valeur nutritive des divers produits agricoles et nous fait connaître le moyen de les convertir avec profit en graisse, en chair et en os.

Cette énumération est déjà bien longue ; j'y ajouterai cependant encore la météorologie, la géologie, la botanique, la zoologie. Voilà quelques-unes des nombreuses sciences qui viennent apporter leur hommage et leur tribut à l'agriculture.

Dans tous les pays où la culture est en honneur, les fils intelligents et instruits des cultivateurs, cultivateurs eux-mêmes, se livrent souvent avec ardeur à l'étude de ces diverses sciences, dans le butde les faire servir à l'agriculture. Comme conséquence de leurs efforts on a vu la mécanique produire ces instruments perfectionnés qui remplacent des milliers de bras, la chimie donner la réputation, les honneurs et la fortune à des milliers d'individus, la zoologie et l'anatomie permettre do transformer les diverses races de bétail, transformation qui a eu pour résultat de faire surgir des fortunes considérables et do donner en même temps la renommée et les distinctions à quelques-uns de ces heureux transformateurs. Combien d'autres carrières spéciales ne se rattachent-elles pas à l'agriculture quand celle-ci est raisonnée et bien faite? Et quel avenir pour nos enfants, si nous savions diriger leur intelligence vers l'étude de cette science agricole qui fait présentement la richesse et la force de plusieurs nations !

Je voudrais pouvoir parler, dans cet essai, de ces industries connexes, qui ont transformé des contrées entières, qui ont fait marcher de pair l'industrie la j)lus active,

l'étude des sciences la plus profonde et l'agriculture la plus parfaite, assurant par -là aux individus, comme à l'Etat, la richesse la plus solide et la prospérité la plus durable. On peut dire avec certitude que les industries connexes à l'agriculture sont à cet art sa plus riche couronne, son dernier perfectionnement.

Je m'arrête ici. Je crois avoir démontré que l'agriculture est d'o/igne divine, qu'elle a été enseignée à l'homme par Dieu lui-même, au temps où il devait jouir d'un immortel bonheur sur cette terre ; que le travail manuel qu'elle exige est encore pour l'homme une source de force et de jouissance ; que l'agriculture est également la sauvegarde des familles et des nations; qu'enfin elle offre une carrière noble, féconde, intellectuelle et scientifique, digne d'occuper les meilleurs et les plus solides esprits.

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