‹ [Travaux d'entomologie 1852-1865]Chapitre 112 sur 131 · FUNÉRAILLES DE M. LÉON DUFOUR · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES DE M. LÉON DUFOUR

DISCOURS prononeë par M. DUBEDOUT, maire de Saint-Sever,

le 20 avril 1865,

au nom de la ville de Saint-Sever,

Ilustre vieillard, c'est un jeûne homme à qui incombe la difficile et douloureuse mission de vous adresser un dernier adieu; c’est le fils d’un confrère, c’est l'ami de vos fils, c’est le représentant de la Gité en deuil, qui, obéissant au sentiment de sa profonde vénération pour vous, de sa vive affection pour les vôtres, doit dire sur vos dépouilles, au milieu des larmes et des regrets, ce que vous avez fait, ce que vous avez élé.

Quelle noble existence vient de s’éleindre, Messieurs ! Encore un témoin de toutes nos révolutions qui n’est plus ! Et cet homme fut aussi un soldat, qui, mêlé à nos terribles guerres, portait le secours, le soulagement, la vie sur le champ de bataille; et cet homme fut un savant naturaliste dont la célébrité, rayonnant aux quatre coins de l'Europe, attirait le regard des savants sur notre ville si fière de celui qui les lui valait.

En 1808, le docteur Léon Dufour était attaché, comme médecin ordipaire, au quartier général du maréchal Suchet, dans les provinces d'Aragon el de Valence. Là, pendant six années consécutives, malgré les fatigues incessantes dues aux marches des régiments, au service des hôpitaux, où il faillit lui-même succomber au typhus, il occupe ses loisirs avec ses études favorites; il cherche, avec l’ardeur de l'artiste, les beautés secrètes de la nature, qu’il dépeint, en poëte toujours inspiré, dans leur germe et leur développement. Sur son chemin, il noue avec les officiers

D. ÉOu de

” Le LE. à 1. LS dé. 6 RSS ee ue” ,

212 Discours de M. Dubedout, maire de Saint-Sever.

de l’armée, avec les Bugeaud, les Harispe, de ces grandes et solides amitiés dont il a été le dernier survivant. Quand la paix succède à la guerre, ce n’est pas à Paris, où l'attend une haute position au Val-de-Grâce, qu'il continuera ses travaux, c'est à Saint-Sever qu'il se retire ; et lui, que ne séduira pas l'offre de la chaire laissée vacante au Muséum d'histoire nalurelle par Latreille et par Audouin, ne résisle pas à l'honneur d’être fait médecin de l’hospice de sa ville natale, et de devenir ainsi le médecin de nos pauvres. Quel rare exemple de désintéressement, de modestie, de fidèle attachement à la famille, aux lieux de l’enfance ! Quel dédain pour le bruit et la vanité du monde! « Vanitalem longe fac à me, » écrivait-il comme épigraphe en tête d’un volume de ses nombreuses notes. Quelle fermeté de pratique! quelle rigoureuse observation de la règle qu'il s’est tracée! Et lorsque la société, en proie à une fièvre qui l'emporte vers l'affranchissement de toutes les entraves, semble vouloir briser le culte des traditions et des souvenirs, combien l'esprit honnête contemple avec bonheur ces figures pures d’ambition, attachées à leurs principes, accomplissant leur destinée dans le calme el sans ostentalion !

Dans sa paisible retraite, le docteur Léon Dufour partage son temps entre son inaltérable sollicitude pour l'humanité qu'il soulage, et ses considérables travaux sur la botanique et l’entomologie, qui attirent successivement sur sa poitrine les croix de chevalier et d’officier de la Légion d'honneur. 1] correspond avec les Académies de France et de l'étranger, est admis dans leur sein, compte un ami partout où un homme étudie la nature ; il est élu membre correspondant de l’Académie des sciences sur la proposition de Guvier lui-même, comme si ce grand homme avait eu le pressentiment de la récompense destinée au modeste savant des Landes, qui devait être le premier Français couronné du prix Guvier. Les mémoires qu'il rédige sont étincelants de verve, d'esprit, d’entrain, de poésie; il analyse, il dissèque, il décrit l'infiniment pelit avec autant de grâce que de justesse. Chez lui, jamais le travail n’engendre la lassitude, comme l’âge n’a jamais amené la vieillesse. Sa vigoureuse constitution lui permet de croire qu'il peut commander aux forces, à la santé, et les tenir sous sa main en dociles esclaves. Voyez-vous ce souriant octogénaire, à la tête encadrée dans une magnifique chevelure blanche, gravir le flanc des Alpes et les crêtes des Pyrénées; il brave le froid, la chaleur, la neige ; il est à pied, sans bâton à la main, l'œil sur la plante, l'œil sur l'insecte ; ses compagnons le regardent, l’admirent, l'interrogent, consultent son immense savoir, et demandent merci quand lui marche et cherche sans repos : c’est le docteur Dufour.

Funérailles de M. Léon Dufour. 213

Après ces pénibles et fréquentes excursions où lentrainait une curiosité toujours avide, jamais satisfaite, il rentrait dans ses foyers, plus riche de gaieté, parce qu'il était plus riche de science, parce qu’il avait enlevé un secret de plus à ce petit monde qui échappe au vulgaire, et dans lequel il découvrait les plus belles harmonies de la nature. Alors, dans son commerce intime où l’entourait un si affectueux respect, ilse livrait, avec l'esprit le plus vif, le plus séduisant, le plus aimable, à ces intéressantes conversations qui tenaient ses auditeurs sous un charme ineffable, Ses longues et laborieuses recherches lui avaient montré Dieu dans son infinie providence, et avaient affermi dans son cœur les sentiments les plus sincèrement religieux. 11 y a huit jours à peine, il priait encore dans notre église; au moment où une crise imprévue allait l'enlever dans la plénitude de ses facullés, c’est à la religion qu’il faisait un dernier appel.

Tel fut, Messieurs, le docteur Léon Dufour. Peu de temps avant sa mort, il s’adressait en loute vérilé, avec la franchise qu’impose le pressentiment de l'heure suprême, ces paroles que peu d’hommes ont le privilége de se dire à eux-mêmes : « Si j'avais à recommencer ma vie, je vivrais comme j'ai vécu. » Vénérable el si regretté docteur, c’est en sage que vous avez vécu, Dieu vous récompensera en sage!

be cé dé

Paroles d'adieu adressées à M. LÉON DUFOUR,

par M. le docteur LABOULBÈNE,

le 20 avril 1865,

au nom de la Sociélé entomologique de France.

Messieurs ,

Si le devoir ne me faisait surmonter une poignante douleur, je serais resté accablé et sans parole devant cette tombe ouverte, le cœur rempli, comme vous, des plus tristes pensées et des plus vifs regrets, et confondant mes larmes avec les vôtres.

Cest aujourd’hui, Messieurs, un jour de deuil pour la cité et pour le pays. Vous venez d'entendre décerner l'hommage le plus vrai, le plus mérité et le plus grand, au ciloyen éminent, au médecin dévoué et à l'homme de bien. Peut-être plusieurs d’entre vous connaissent-ils seulement à cette heure toute l'étendue d’une perte irréparable, car la modestie de M. Léon Dufour n’a eu d’égale que son mérite, et l’infatigable travailleur, le savant au renom européen, mettait à taire ses travaux el ses succès le soin que d’autres mettent à les proclamer.

Pendant bien longtemps, Messieurs, Saint-Sever a vu tour à tour les célébrités scientifiques visiter le grand naturaliste qui avait voulu y vivre; les Académies ont couronné ses travaux et publié ses œuvres, et M. Léon Dufour a élevé à la science, qu'il aimait tant, un monument impérissable sur l'anatomie et la physiologie des insectes.

Au nom de vos disciples et des admirateurs de votre génie, je viens élever la voix, Maître vénéré, pour vous adresser un adieu suprême.

La Société entomologique de France, qui vous conféra la présidence d'honneur comme à Latreille et comme à Duméril, doit être ici la première à exprimer ses regrets, C’élait pour vous la Société choisie et dépo-

bu : ‘1 Le à 1 sde deg ... ‘il.

ar 42

LABOULBÈNE. — F'unérailles de M. Léon Dufour. 215

silaire de vos découvertes. Chacun de ses membres vous connaissait, vous aimait et vous vénérait; tous porteront pieusement votre deuil.

Et, comme la Société entomologique, vénéré Maître, les Académies des sciences et de médecine, les Sociétés philomatique, botanique de France et de biologie, déploreront l'immense perte qu’elles ont faite. Vos collègues des Académies de Stockholm et de Madrid, et des Sociétés savantes de Londres et de Berlin, regretteront en vous le savant illustre; mais nous, cher, excellent et vénéré Maitre, nous qui naguère encore nous réjouissions de votre verte vieillesse, qui trouvions votre esprit si vif, si jeune et si aimant, qui étions associés à vos pensées pour l’avancement de notre chère science, nous ne pouvons nous consoler el nous pleurons en vous le Maire et l'Ami.

Oui, votre vie fut longue et glorieuse; nous ne pouvons accuser la divine Sagesse, la Providence infinie, qui vous donna de si rares facullés et des jours nombreux. .….. Nous pleurons!

Nous pleurons, car cette voix aimée qui nous enseignail el nous encourageait, nous ne pourrons plus l'entendre; ce cœur si ardent et si généreux a cessé de battre; cette main qui a produit des chefs-d’œuvre de science et de sentiment et qui pressait la nôtre avec tant de bonté, tant d'affection, cette main est glacée pour toujours !

Au nom de la Société entomologique de France, au nom de lous vos disciples, je vous adresse, vénéré Maître, le dernier adieu. Reposez en paix. Votre souvenir vivra dans nos cœurs. . .. Encore adieu !

Page 1