‹ Travaux sur l'histoire du droit françaisChapitre 238 sur 250 · MACHIAVEL ET MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

Chez les modernes, le Droit naturel et la politique sont des sciences non-seulement distinctes, mais complètement séparées. Le Droit naturel ne tient aucun compte des faits et des»moyeus d'exécution ; les politiques, au contraire, n'étudient que ces derniers, et se soucient médiocrement du but pour lequel l'éthique autorise ou réclame leur emploi. Le Droit naturel dérive de la raison ; la politique, de l'observation; et le rationalisme fait de ces deux sources de nos con-

d'après le point de vue hist. par m. stahl. 501

naissances des principes totalement étrangers et même opposés l'un à l'autre.

Néanmoins la politique moderne offre plus d'un trait de ressemblance avec le Droit naturel. Et d'abord le mobile secret des sociétés modernes y fait prédominer le point de vue subjectif: de là le choix arbitraire du but qu'elle se propose. Aristote, dans sa Politique , observe les faits pour découvrir les fins de la nature; les politiques modernes observent aussi les faits, mais pour découvrir les moyens d'atteindre leurs propres fins. La politique d'Àristote est téléologique , celle des modernes pragmatique. Ainsi Machiavel a systématisé la politique italienne de son temps : ce qui le mène à ses fins lui semble légitime. Une seule chose le préoccupe : dans ses Discours, les moyens quelconques de maintenir la constitution républicaine ; daus son Livre du Prince , les moyens quelconques de rester le maître. Les sentiments d'honneur empreints dans son propre caractère et dans celui de sa nation, ont préservé Montesquieu d'un tel excès. Mais dans l'Esprit des lois aussi, tout ce qui a sa Lin en soi-même, l'honneur, la vertu, la religion, n'est considéré que comme moyen de la conservation de telle ou telle forme de gouvernement.

Montesquieu, par l'universalité comme par la sagesse, la modération de son génie, brille au premier rang des écrivains politiques. Suivant lui, le but général de tout l'Eal, de toute constitution, c'est la force et la sûreté du gouvernement. Il admet en oulre que

chaque Etat peut se proposer, selou ses ressources et les circonstances où il est placé, une fin particulière. La fin la plus sublime est, à ses yeux, la liberté politique, qu'il croit réalisée par la constitution anglaise. Mais celte liberté est purement négative, comme la liberté des docteurs du Droit naturel : elle consiste dans l'impuissance du gouvernement de nuire aux citoyeus; elle est obtenue par l'équilibre des pouvoirs, c'est-à-dire par une action purement mécanique, fatale dans ses effets, comme la loi logique, qui fonde le Droit naturel , est nécessaire dans ses conséquences. Montesquieu avait trop d'esprit pour se figurer qu'une forme de gouvernement quelconque pût se mouvoir et se maintenir entièrement par elle-même; mais le système devait arriver à ses conséquences extrêmes ; de là l'équilibre européen et le mécanisme gouvernemental.

La valeur négative des formes constitutionnelles est incontestable. Mais il y a loin de la juste confiance de l'homme qui a pris toutes les précautions qu'il est possible de prendre sans paralyser l'activité humaine, à la circonspection peureuse de celui qui ne risque rien s'il n'est assuré contre toutes les chances. Uu siècle religieux supplée à l'insuffisance des formes par les garanties morales qu'il trouve dans les sentiments d'honneur, dans la vertu, dans la crainte de Dieu; il y supplée encore par sa confiance dans la conduite do la Providence sur les destinées humaines. Mais le politique obligé de tout calculer, de tout assurer, ne

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