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Rapport du juste et de l'utile

Ce qui m'est utile, ce qui sert mes fins, est juste, est légitime : telle est l'aberration extrême du point de Tue pragmatique; car il faut, avant tout, que la fin soit bonne eu elle-même. Mais fût-elle excellente, il ne s'ensuit pas encore que tout moyen propre à l'atteindre soit légitime; il ne s'ensuit pas que négliger l'emploi de ce moyen soit un acte répréhensible, ni qu'un acte légitime en lui-même devienne condamnable, lorsqu'il produit des effets nuisibles.

504 RÉSl lié DE LA PHILOSOPHIE DU DROIT

Le Droit naturel et la morale rationaliste ne tiennent aucun compte des effets, parce que la philosophie abstraite repose exclusivement sur la catégorie du principe et de la conséquence, et méconnaît celle de la fin et du moyen. Un but, une fin. et un moyen pour l'atteindre, supposent l'intention, la résolution dune personne, soit l'homme, soit Dieu; une fin peut être obtenue par des moyens divers, entre lesquels un choix est possible; le moyen, enfin, a une valeur relative à la fin , mais il a aussi sa valeur propre et indépendante. Le principe et la conséquence sont au contraire dans un rapport fatal, nécessaire, et la conséquence n'est rien sans son principe; elle n'est que ce même principe énoncé d'une manière différente. 1

Mais cette théorie abstraite mène à un rigorisme puérile. Dans une élection le plus digue n'a point de chances : faut -il néanmoins voter pour lui, ou reporter ma voix sur le plus digne après lui? Ce dernier parti est seul raisonnable. Donc l'effet, le résultat , doit peser dans la balance. Donc la (iu légitime les moyens. Ainsi d'un extrême on s'est jeté dans l'autre.

Entre ces deux théories exclusives, d'autres ont tenté d'établir une hiérarchie des droits et des devoirs subordonnés les uns aux autres. Ainsi, dit-on, la vie des hommes passe avant la propriété , la chose pu-

1. Hegel a totalement méconnu le vrai rapport du moven à la Un , et Ta identifie avec celui du principe et de la conséquence. Droit naturel, p. 144.

d'aPBES LE POINT DE VUE BIST. PAR M. STAHL. 505

blique avant les particuliers. Mais la conscience générale de l'humanité est peu satisfaite par cet expédient. 11 est bien de prendre une barque, contre le gré du propriétaire, pour sauver un homme qui périt dans les flots; il est criminel de voler du pain pour nourrir un malheureux mourant de faim. On admire Timoléon , et Ton abhorre la morale des Jésuites. L'on est ainsi entraîné dans des distinctions si déliées, dans une casuistique si subtile, que toute règle un peu générale devient impossible. Aux règles abstraites, plus ou moins générales, il faut donc substituer l'injonction positive, concrète, d'un acte précis et en quelque sorte individuel.

Cette injonction concrète et précise se conçoit dès qu'elle est dictée par une conscience vivante, comme celle de l'homme. Pour l'élever en même temps audessus de l'arbitraire des convictions subjectives, pour lui donner la généralité et l'objectivité, il n'y a plus qu'à substituer à la conscience de l'homme la volonté de Dieu.

En théorie, l'utilité et la justice doivent concourir et s'accorder dans tout acte : il faut qu'il soit bien en soi et utile dans cet enchaînement de causes et d'effets au moyen duquel la Providence conduit les hommes à leur destination. Dans l'application, cet accord idéal n'existe pas toujours ; des dissonances sont quelquefois inévitables. L'homme individuel doit alors, comme en toutes choses, suivre sa conviction : que si elle est erronée, son choix est excusé, mais non justifié par

la sincérité et la pureté de ses intentions. L'opinion publique, la conscience générale des contemporains n'est même pas toujours l'organe définitif de la justice objective: celle-ci réserve souvent à la postérité le jugement des actions humaines.

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