DAPBES LE POINT DE VUE HIST. PAH M. STA1IL
puisque la même chose change d'état, de qualité, d affection, de situation; et la diversité dans l'espace, puisque la même chose peut occuper dans le même temps plusieurs portions de l'étendue. Le même homme est successivement gai ou triste, malade ou bien portant : ne devrait-on pas croire d'abord que ce sont autant d'individus tout différents? Sou corps occupe à la fois les portions a et b de l'espace : comment se fait-il qu'il ne soit pas scindé par là et disjoint en deux individualités distinctes? D'un autre coté, le changement s'opère à un point de passage et de transition où un étal cesse, où l'état différent ou contraire commence; et néanmoins il ne peut y avoir aucune solution de continuité, autrement, la chose qui change ne serait plus la même chose.
Il s'agit donc d'examiner : 1 .° comment une chose quelconque peut être à la fois une et multiple; 2.° comment il peut y avoir changement , comment une chose peut avoir dans des temps ou des lieux différents des attributs qui s'excluent réciproquement, sans qu'il y ait néanmoins solution de continuité.
II n'y a d'explication possible qu'en admettant que le sujet est autre chose que la somme de ses attributs; et qu'il reste un et toujours le même, malgré leur pluralité ou leur changement. 11 faut que par lui les attributs soient unis et liés entre eux, sans néanmoins se confondre. Or, il n'y a qu'un seul sujet absolument indépendant de tous ses attributs, quels qu'ils soient : c'est le moi, la conscience, la personna-
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lité. L'identité de la personne survit au changement et concilie les contraires. Ce que le moi ne peut devenir jamais, c'est toi, ou lui, ou cela : d'une personne à une autre, ou à une chose, il y a un abîme, il y a solution de continuité absolue. L'individualité n'est point un attribut de la personne, c'est elle-même; on la montre , mais on ne la définit point : elle est elle , c'est tout ce qu'on en saurait dire.
Si l'unité dans le multiple et dans le changement ne s'explique que par la personnalité, comment peutil y avoir unité dans les choses impersonnelles? et puis, comment plusieurs personnes, qui s'excluent, peuvent-elles appartenir à ce même univers?
La substance n'est pas l'unité de l'univers, car elle n'a de réalité que dans ses affections mêmes; en dehors de celles-ci, elle n'est qu'une notion vide et abstraite, qui exclut la multiplicité et le changement. L'unité de l'univers ne saurait donc être que dans le Dieu personnel : sa volonté libre a créé toutes choses, et l'identité de son intention créatrice donne aux choses impersouuelles, à un arbre, ou à un corps céleste, une unité contingente, reflet de la personnalité divine.
Le Dieu personnel est aussi le lieu entre les diverses pei son nal i tés humaines. Seul il est une personne dans le sens absolu du mot : à sou égard , les hommes ne sont que des attributs; il ne leur a donné qu'une personnalité dérivée : et leur indépendance, soit de leurs propres attributs, soit de Dieu, a pour bornes la volonté divine. C'est aussi par l'intention du Créateur
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que l'identité de l'homme existe dès avant l'âge où il acquiert conscience de lui-même. Mais il implique de croire que Dieu lui-même n'ait pas eu éternellement conscience de lui : s'il n'avait pas conscience, il n'était point; car il n'y a d'unité possible entre l'existence à l'état de chose et l'existence à l'étal de personne, que par l'intention d'une personnalité supérieure.
Toutefois la difficulté n'est poiut résolue, elle n'est qu'éloignée.
La notion abstraite de substance est parfaitement simple; mais si la personnalité de Dieu est l'unité de l'univers, elle est elle-même multiple, complexe : on y trouve l'être, la science, la puissance, etc. Il faut donc rechercher en quoi consiste véritablement l'unité.
Pour qu'il y ait unité entre plusieurs choses, il laut qu'il y ait dans chacune d'elles, prise isolément, quelque chose qui se trouve également dans toutes les autres; ainsi la notion d'animal se trouve dans le cheval, le lion, etc.; la notion d'être en toutes choses : de là leur unité. Un tas, au contraire, n'est point une unité, parce, que sa notion ne se trouve point contenue dans chacune des pierres ou autres choses isolées dont la réunion le compose : il est une collection fortuite, un simple agrégat. La statue, il est vrai , ne se trouve pas déjà dans chacun de ses membres, ni l'arbre entier dans chacune de ses branches, de ses feuilles : la statue, l'arbre, sont néanmoins des unités, parce que l'idée de la statue ou de l'arbre,
l'intention de l'artiste ou du Créateur, se retrouvent déjà tout entières dans chaque membre de la statue, dans chaque branche, chaque feuille de l'arbre.
L'unité logique n'est qu'une unité partielle, car la notion générale, qui est commune à tous les objets particuliers, n'embrasse pas chacun de ces objets dans sa totalité. Tel animal est cheval ou lion, il est bien portant ou malade : la notion générale d'animal n'est ni l'un ni l'autre. L'unité de l'arbre ou de la statue est une unité complète, puisque l'idée du tout se trouve dans chacune de ses parties; elle est une unité réelle, et non pas seulement abstraite comme la notion générale : mais elle n'est point une unité primitive et vivante, puisqu'elle n'existe que par une intention extérieure , et peut survivre dans celte intention à sa destruction même. La personnalité, au contraire, est une unité à la fois totale , intime et indivisible : elle est tout entière par la conscience dans chacun de ses attributs; si un de mes membres est malade, c'est moi qui suis malade; si mon esprit s'occupe de quelque chose, c'est moi qui m'en occupe; si ma volonté se porte vers un objet, c'est moi-même, c'est moi tout entier qui m'y porte. La personnalité est l'unité par excellence, le système véritable, l'opposé direct de la simple collectivité. Tout système dans la science, toute unité dans l'art, n'est que l'œuvre d'une personne qui les conçoit. Kant a dit avec raison que la conduite de l'homme doit être systématique; seulement elle doit l'être suivant une unité plus haute
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que la conséquence logique : il faut que la personnalité tout entière s'exprime dans chacun de ses actes par la présence d'esprit, l'énergie, la concentration, la conviction profonde. 11 faut de même que l'État réalise, dans toute son organisation, l'idée, l'unité voulue par Dieu. Enfin, si nous cherchons un système du monde, c'est parce que Dieu est une personne.
Non -seulement le Dieu personnel est un principe d'unité, mais il est le seul possible. Si vous parlez d'un principe impersonnel , ou vous n'en pouvez absolument rien déduire, ou il faut en admettre aussitôt un second , et l'unité est détruite. L'unité , dans Spinoza, est la substance; mais la loi nécessaire, suivant laquelle elle est supposée prendre des affections diverses, est une seconde et nouvelle substance, en dehors de la première, et sans lien qui l'y unisse. De même, dans Hegel, la notion vide de l'être se Combine avec la loi du mouvement dialectique : le dualisme est aussi évident qu'inévitable.
Mais il reste une dernière objection à écarter : il résulte de ce qui précède, que la personnalité est une et multiple à la fois; si cela est, cela est absurde, car la contradiction logique est flagrante.
Cette contradiction existerait en effet, si le lien, la copule entre le sujet et ses divers attributs, était une égalité totale ou partielle. Car si le sujet était égal à chacun de ses attributs , ces attributs seraient égaux entre eux, ce qui implique, puisqu'ils sont différents il. 34
dans l'hypothèse. Si le sujet était égal à la somme de ses attributs, il serait une collectivité, et l'unité n'existerait plus, ce qui est aussi contre l'hypothèse. Mais il y a un tout autre rapport entre le sujet et ses attributs : ce rapport c'est l'acte.
Dans l'acte, le sujet a des attributs qui sont identiques avec lui, et qui néanmoins peuvent cesser de l'être, sans qu'il cesse lui-même d'être lui : car, sans cet acte, le sujet serait encore le même. L'acte suppose liberté, et la liberté est l'essence même de la personnalité. Tout acte est une création, et la création ne peut être conçue que comme un acte libre. Par là le sujet se donne, par sa volonté et avec conscience, des attributs qui ne font nullement partie de son essence, qui sont quelque chose hors de lui, un produit. Ainsi le monde est hors de Dieu , non que le monde soit indépendant de Dieu, ou qu'il put subsister si Dieu ne le voulait, et ne le produisait en quelque sorte incessamment de nouveau ; mais parce que Dieu est sans être le monde, parce qu'il a produit le monde sans être contraint de le produire. Car le multiple n'est pas ici contenu logiquement dans l'unité; il est créé par une unité réelle qui le maintient et le gouverne, par l'uuité de l'acte, qui produit le système véritable. Telle est aussi l'unité que Platon s'efforce de représenter dans sa République.
Dès lors il n'y a poiut contradiction entre la multiplicité des attributs, et leur unité dans l'identité