Traversée de la Méditerranée en ballon
La plaine Saint-Michel était pavoisée et, dès midi, la foule s'y portait ; une ascension aérostatique devait avoir lieu, vers quatre heures.
A deux heures, le ballon est étalé couvert de son filet, les sacs de lest placés en rond, le tuyau de gonflement relié à la prise de gaz. Je fais ouvrir la valve ; Thydrogène carboné arrondit le tuyau, pénètre en ronflant dans Tenveloppe et commence à la soulever en forme de dôme que le vent gondole.
Avec ce coquin de mistral, l'opération du gonflement promet d*être laborieuse. Déjà vingt personnes sont occupées près des sacs à
les maintenir. Je tourne constamment autour pour régulariser la manœuvre, afin que le ballon monte tout droit. J'explique à chacun comment il faut décrocher et accrocher les sacs de lest. Le vent s'engouffre sous le ballon et forme des tunnels dans ses plis. Chaque rafale lui donne des secousses qui font craindre, à chaque flic-flac de Tétofife, que le Gabizos^ tout rapiécé, ne se déchire.
A mesure qu'il s'élève, mon ami Livrelli cherche les petits trous et les bouche avec du papier gommé.
Le public commence à s'impatienter.
— Ils ne monteront pas, se dit-oil de toutes parts.
Et les Corses, très nombreux, de s'écrier :
— Ils monteront. Capazza est Corse. Il n'a pas peur : il partira, et si Fondère refuse de l'accompagner, Livrelli est là. Au besoin, il fera l'ascension tout seul.
Gomme je me tenais en permanence dans l'enceinte, où des personnes choisies avaient pu pénétrer, je n'entendais pas ce qui se disait au loin, dans la foule. A peine me demandaiton très poliment si, malgré le mauvais temps.
j'étais décidé à me faire enlever par ce ballon tout ratatiné.
On n'osait pas me rappeler les noms des aéronautes qui, partis de Marseille par des coups de mistral, n'étaient jamais revenus.
Le Gabizos est presque plein ; Livrelli, mon compagnon d'ascensions, grée la nacelle.
— Il partira...
— H ne partira pas... tira pas... tira pas... La nacelle contient : un baromètre anéroïde,
une boussole, un thermomètre à mercure, un treuil, un parachute-lest de six mètres de diamètre, une corde d'ancre, une ancre, un côneancre et sa corde, deux poulies en fer, un paquet de provisions de bouche, trois bouteilles de café amer mélangé avec de l'eau, un marteau et six pigeons voyageurs offerts gracieusement par la société colombophfle la Colombe.
— Fondère !
— Voilà.
— Montez..
Des poignées de main, et nous voilà dans la nacelle.
— H partira...
— Partira pas...
Livrelli, très pâle, me dit tout bas :
— Où iras-tu ?
— En Corse... ou en Sardaîgne.
— Tu ne seras pas si fou !
— Partira... partira... tira pas...
Le vent couchait le Gabizos par terre : le départ allait être terrible.
Ma mère, qui a assisté à toutes mes ascensions et à qui j'avais dit : " Au revoir » , me regardait fixement. Je lui fit signe de venir et lui dis doucement à Toreille, en ayant Tair de l'embrasser longuement :
— Tu as vu les petits ballons rouges se diriger vers les montagnes là-basi?...
— Eh bien! dès que je les aurai dépassées, j'atterrirai. Mais... durant deux jours, je ne donnerai de mes nouvelles à personne. Ça fera beaucoup d'effet ! — Ce moyen a déjà été employé ici par des saltimbanques qui en obtinrent de grands succès d'argent. — On nous croira
morts... tu sais déjà qu'il n'en sera rien... Allons, embrasse-moi et ne crains rien.
Ce dialogue, que nul n'avait entendu, avait ému les personnes qui se trouvaient près de nous et toutes celles qui, perchées sur des chaises, pouvaient nous voir de loin.
— Partira...
Tout à coup la toile d'enceinte est enlevée et des milliers de personnes de tout âge envahissent la place. Il y avait certainement en ce moment sur la plaine Saint-Michel et ses abords plus de cinquante mille spectateurs.
Le ballon, dont la nacelle est maintenue à grand'peine par dix hommes, dix amis, est couché sur une des bigues qui entourent Tenceinte.
— Abattez les bigues î
Et elles disparaissent, comme par enchantement, dans la foule, avec leurs oriflammes.
Dans une oscillation, le filet rencontre le chapeau d'un réverbère; en se relevant, le brave Gabizos^ qu'on croit invalide, le brise,
l'enlève et lui fait exécuter le passage de la Méditerranée.
— Lâchez tout !
Deux amis, trop émotionnés, oublient de desserrer les doigts et sont enlevés à deux ou trois mètres de hauteur. Nous retombons immédiatement.
C'est un faux départ.
J'explique alors qu'il faut qu'on m' obéisse, qu'on se tienne à l'écart ; que quatre hommes suffisent pour me faîre partir. Puis, prévoy^mt un petit traînage dû à la violence du vent, je recommande au public de se baisser si le fond de la nacelle passait sur lui ; et, surtout, de ne pas obéir à cette force instinctive qui pousse chacun à vouloir la toucher, comme si c'était un aimant.
On s'attend, de seconde en seconde, à nous voir projetés dans les branches des grands platanes ou contre les hautes maisons d'en face.
Je donne à Pondère un demi-sac de sable en le priant de le lâcher quand je le lui ordonnerai.
Au loin la foule bourdonne et près de nous se tait. Les quatre de la nacelle me regardent
fiévreusement. Profitant alors d'un moment d'accalmie relative :
— Jette un sac, me crie Livrelli.
Je file du lest.
Assez! dit Livrelli qui faisait le pesage.
— Attention! (et déposant à terre d-utie main ce qui restait dans le premier sac, j'en prenais, de l'autre, un deuxième.) Lâchez tout!
Une rafale arrive qui produit le petit traîr nage tant redouté. Le fond de la nacelle glièse* à la hauteur des têtes sur lesquelles je répandâ du sable. ^
— Baissez-vous... Ne touchez pas, voua... Ne touchez pas!...
La musique joue, je n'ai jamais su quoi...
Cependant, ce coup de vent, qui s'était engouffré dans la place bordée de hautes maisons, remonte en nous enlevant. La nacelle frise la cime des platanes et disparaît en un clin d'œil derrière les maisons.
Il nous arrive de la place les mille bruits d'une immense clameur. La foule, croyant à
un accident, se précipite en masse sur le boulevard Chave et dans la rue de l'Olivier.
Malgré des délestages successifs et énergiques par leur abondance, le ballon suit, durant une minute, le centre de plus grande vitesse de cette rafale qui s'en va frôler les corniches, puis passe par de larges cours formées par des terrains non bâtis, et remonte encore sur des toits irréguliers, hérissés de cheminées métalliques.
Comme il y a beaucoup de monde sur les terrasses et les balcons, nous voyons des femmes qui g-ient, les bras en Tair : * Mon Dieu! Mon Dieu! „ alors que d'autres, épouvantées, joignent les mains à la vue de cette course folle qu'elles croient fatale.
Un sac de lest, jeté tout plein, brise une fenêtre de la rue de Bruys et pénètre dans une salle à manger où se trouvait un vieillard et des enfants : ce qui prouve, entre parenthèses, qu'un corps qui tombe, au moment où il est animé d'une vitesse initiale horizontale, trace une parabole dans l'espace.
Un autre sac, celui que tenait Fondère, enfonce la toiture vitrée d'un hangar. Enfin, nous voilà en plein espace, en sûreté.
— Saluez le public, dîs-je à Pondère.
Et Pondère de saluer avec sa casquette de loutre, pendant que je prépare le parachutelest dont les cordelettes sont embrouillées au fond du papier, parmi quatre sacs de sable de dix-huit kilogrammes chacun.
Le Gdbizos file dans la direction de Cassis et rencontrera bientôt sur son passage les collines de Saint-Loup.
Entre la Capelette et Saint-Loup, une fanfare joue un pas redoublé ; les sons nous arrivent très distincts avec les applaudissements des habitants.
Le panorama est merveilleux : sur notre gauche, des montagnes lointaines plaquent leur silhouette sur un ciel clair parsemé de nuages minuscules.
Nous laissons derrière nous Marseille, que nous avions vu d'abord tout plat et d'où surgissent, à mesure que nous nous en éloignons, les clochers des églises et leurs dômes, sur le fond vert sale où dominent les hautes cheminées de Saint-Henry et de l'Estaque.
Bien loin, nous remarquons les lignes régu-
lières de séparation des bassin», qu'on dirait être des fils blancs tendus sur la mer bleue, limitant des forêts de mâts ; près des bassins, la cathédrale, le fort Saint-Jean et le Phare gardent l'entrée du vieux port qui pénètre dans la ville jusqu'au pied de la Ganebière.
Marseille semble coupé en deux par une ligne absolument droite dans la direction nord-sud formée parla promenade du Prado, la rue de Rome, les cours Saint-Louis et Belzunce, la rue d'Aix et enfin le boulevard de Paris.
Sur cette ligne, nous sommes étonnés de voir une aiguille (c'est, paraît-il, l'Obélisque) et, presque à son extrémité, l'Arc-de-Triomphe ressemble à un dé. A droite de cette ligne, nous distinguons les jolies flèches des Réformés, le château de Longchamp ; de l'autre côté, la Bourse, le Palais de Justice et la Préfecture.
Notre-Dame de la Garde, placée sur une colline, s'élance de plus en plus dans le ciel et semble tout dominer; bientôt, nous n'apercevons plus que la statue dorée de la Vierge qui couronne la tour et nous renvoie les derniers rayons du soleil, telle une étoile au jour tombant.
Sur notre gauche, le Frioul dans Tîle Ratonneau, Tîle Pomègue et le château dlf ont Fair d'énormes tas de farine. Puis, jusqu'à La Giotat, se déroule toute la côte, qui, par la bizarrerie de ses découpures, ses calanques profondes, ses caps aigus et le voisinage des îles Maires, Jarros, Calesrogue, Riou, est bien la plus merveilleuse qu'on puisse admirer en ballon, d'autant que le soleil Téckiire toujours généreusement. La mer y est tout près d'un bleu éclatant et va se confondre dans le vague de l'infini, avec le ciel, en passant par toutes les nuances du céleste.
— Voilà Planiers au sud-ouest, me dit Pondère.
— Il a l'air d'un point d'exclamation planté dans l'immensité.
On entend le bruit lointain des vagues se brisant sur les rivages.
Une montagne se dresse devant nous.
— Attention! je vais lancer le parachutelest; ne soyez point surpris par les trépidations du treuil.,. Voyez d'abord la cote du baromètre.
— Trois cents mètres.
Je lâche le parachute-lest qui fait, en s'ouvrant, le bruit d'une étoffe qu'on tend brusquement. Maintenant, il plane en mettant une tache blanche sur le paysage. Les mamelons ont Tair de s'enfoncer daiis la terre; tout s'aplanit et se confond avec les plaines environnantes. Le parachute, arrivé au bout de la corde qui le relie à la nacelle, se refernie sans secousse et s'arrête enfin sur la verticale, après quelques oscillations de pendule dont le point de suspension se déplace. Le Gabizos ne cesse pas de monter avec une vitesse décroissante ; une légère fraîcheur sur le revers de nos mains et la chute précipitée des feuilles de papier à cigarettes que nous jetons dans l'air en témoignent... Maintenant, les petites feuilles blanches tombent tout doucement, puis restent là, près de la nacelle.
— Nous planons. Quelle est la cote ?
— Douze cents mètres.
La descente commence.
Nous sommes sur les terrains, relativement plats, situés entre les collines de Saint-Loup et celles dé Cassis. C'est un bel endroit pour atterrir.
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Afin de rassurer ma mère, je lui avais promis de terminer là mon voyage. Gomment auraisje pu lui avouer l'intention dans laquelle j'étais de traverser la Méditerranée?
— Tenez-vous toujours à me suivre au-dessus de la mer.
— Parfaitement, répond froidement Fondère.
— Bien. Envoyez une dépêche.
Mon compagnon écrit au crayon, sur du papier pelure :
" 4 h. 45. 600 mètres de hauteur. Entrons en „ mer après avoir passé les collines et les mon- , tagnes de la Gineste, roule de Cassis, avec , expérience de parachute-lest. Cassis est sous „ nous. Comptons passer la nuit. »
Nous chargeons de cette dépêche un pigeon, appartenant à V. Richard, en la mettant enroulée dans un tube assujetti sous la queue.
Après quelques envolées autour du ballon, le gentil messager prend son vol et remplit parfaitement sa mission ^^\
(1) Il rentra au colombier le lendemain, au petit jour, après avoir passé la nuit sur quelque branche d'arbre ou à la pointe d'un rocher, à l'abri d'une touffe de mousse.
Nous sommes sur Cassis à une assez grande hauteur.
— Nous allons entrer en mer à La Ciotat, dis-je à mon compagnon, en étudiant sa physionomie qui reste calme.
n Er^trée er^ ^er
Etant données Fintensité du vent, sa direction et la distance qui sépare la Corse du continent, je suis sûr, à moins de surprises, de franchir la mer, et cela malgré le mauvais état du Gabizos que je me charge de maintenir en Tair assez longtemps pour atteindre, au beson, ritalie, si nous manquions le Gap Corse. Quelques minutes après, nous passions à grande vitesse sur La Giotat. Toute la population est dans la rue et crie : " Bravo ! Bon voyage! Bravo !
Nous saluons Tenthousiasme de ces braves gens et nous voilà en dehors des terres, que nous aurons peut-être encore au-dessous de nous, là-bas, au cap Sicié, qui semble se trou-
ver sur notre chemin comme une tentation mauvaise, une invitation à la lâcheté : un refuge!
Nous sommes entre six et sept cents mètres.
Dans les baies de La Ciotat, Bandol et Saint- Nazaire, dans Tespace compris entre Tîle Verte, près du Bec-de-r Aigle, et le petit archipel situé au cap Sicié, nous apercevons le fond de Teau très nettement, quoique la mer soit houleuse : les taches d'un vert foncé représentent des algues ou des rochers et celles d'un blanc légèrement bleui du sable.
Nous voilà au zénith du château de Tîle des Embiers ; nous coupons la partie est du cap Sicié, où se trouve la petite chapelle de Notre- Dame de la Garde et nous quittons la terre, n'ayant plus, au-devant de nous, que la mer en fureur. Du sémaphore le " Six-Fours „, on nous a signalés à Toulon. Voici la dépêche que M. l'amiral Krantz, préfet maritime de Toulon, adressa à ma mère à Marseille, le 15 novembre, à 9 heures du matin :
" Six-Fours, aperçu ballon hier au large.
„ Krantz. j.
Je Tavoue en toute sincérité, à partir de ce moment, durant plus d'une demi-heure, je n'ai
point perdu de vue mon compagnon de voyage, craignant de sa part un inconscient affolement qui nous eût perdus tous deux.
La situation était assez délicate, et moi qui menais la barque, je ne devais pas oublier que, par exemple, M. Horace Berlin, ce Parisien de Marseille d'où il n'a jamais voulu sortir, essaya, durant une ascension, d'étrangler un aéronaute, parce que celui-ci venait de déboucher une bouteille de Champagne. M. Horace Bertin se plaît à raconter encore d'une manière charmante, comme il l'a fait du reste dans le Figaro^ ce fait qui devrait donner à réfléchir aux aéronautes.
Le jour tombe.
La fraîcheur de la nuit qui commence, condense en gros nuages les vapeurs répandues dans l'atmosphère. Les montagnes se bronzent sous les rayons d'un superbe soleil couchant qui met l'horizon en feu.
Cette heure est vraiment solennelle et bien faite pour la contemplation et le rêve.
Durant un crépuscule trop court, les détails des côtes s'estompent, disparaissent bientôt, ne se manifestant plus à nos regards avides. Voici
la nuit. Le bruit des vagues est d'une étonnante intensité.
Nous distinguons les réverbères allumés des quais de Toulon ; presque au devant de nous, un peu à notre gauche, les îles d'Hyères, masses noires, surgissent de l'eau comme des monstres.
Au soleil couchant de tout à Theure a succédé un lever de lune derrière des montagnes do nuages qui rougissent. Une tramée lumineuse, tourmentée par Tirrégularité de la surface de Tonde soulevée par des vagues énormes, nous donne un moyen d'orientation presque toujours visible, nous indiquant Test : la lune, laquelle joue à cache-cache derrière des masses gazeuses qui strient le firmament.
De temps à autre, nous apercevons l'étoile polaire.
Le canon tonne du côté de Toulon (c'est la sortie de l'arsenal). Il nous annonce aussi qu'un bateau, le Bobuste, vient à notre secours. En effet, bientôt à la grande symphonie de la mer vient s'ajouter le hurlement effrayant de la sirène du Robuste^ qui ne cesse de mugir durant près de cinq minutes.
Ce hurlement infernal dominant la tempête.
qui ne Fa entendu ne peut en avoir une idée çxacte.
— Voulez-vous que nous nous laissions tomber à Teau? Le bateau nous repêcherait.
— Continuons, dit Fondère.
— A la bonne heure.
Ma confiance en lui s'affermit. L'horizon va se fermer de tous côtés, n'embrassant plus dans son giron immense aucune des choses qui sont la manifestation de la vie.
Seuls, du côté des îles du Levant, Port-Gros, PorqueroUes du golfe de Giens ou de Toulon — on ne sait plus! - trois phares nous regardent disparaître au large ; et tout là-bas, à gauche derrière nous, le feu rouge et blanc de Planiers nous lance un dernier adieu.
Le Robuste doit se lasser de nous poursuivre. Nous écoutons encore son appel lointain, pareil à une plainte, maintenant que le bruit des flots reprend le dessus ; aussi Tentendons-nous à peine Nous étions encore sous l'impression pénible qu'avait produite en nous la disparition de la terre et l'arrivée de la nuit, lorsque.
au-dessous de nous, passent des nuages dans la direction du nord.
— Mon cher ami, nous venons, comme vous voyez, de rencontrer des nuages. Ils ont donc une destination différente de celle que nous suivons... En mettant le ballon à la hauteur du courant inférieur, nous irions certainement atterrir dans le dépari;ement du Var ou des Alpes-Maritimes. Nous ferions ainsi une belle ascension, mais ce serait tout... tandis que, poursuivant notre chemin qui est bon, nous allons passer la mer... et alors...
— Continuons...
— Merci, Fondère!
Dès ce moment, je m'occupe de maintenir le Oabizos toujours à la même hauteur, en supprimant ses moindres tendances à s'élever ou descendre.
Pour empêcher la déperdition de gaz, je tâche d'étrangler l'appendice avec sa corde.
Mais en regardant dans l'intérieur du ballon, je suis surpris de voir que le gaz a perdu sa limpidité.
— Fondère!
-— Qu'est-ce qu'il y a?
— Tu te souviens que tout à l'heure le gaz
était diaphane, à tel point qu'on distinguait les coutures de Tenveloppe, près de la soupape?
— Oui.
— Regarde, à présent.
— C'est extraordinaire!
— Ça doit être le point de rosée.
— Peut-être.
Nous étions à douze cents mètres. Voulant savoir si le phénomène se reproduirait à diverses hauteurs, je laisse l'appendice ouvert et exécute des mouvements ascensionnels et de descente.
Nous sommes heureux, Fondère et moi, d'avoir pu constater que le phénomène de la condensation et la décomposition du gaz, rendu manifeste par le changement de couleur, cesse dès qu'on dépasse seize cents mètres; il doit être limité dans une tranche d'une épaisseur de cinq à six cents mètres; cette zone du point de rosée doit être cantonnée à des altitudes variant suivant l'état atmosphérique.
Ces observations terminées, je ferme la partie basse du ballon.
Le sable va bientôt nous manquer et cependant le mistral nous a abandonnés; un vent
du nord avec tendance à se diriger sur le sudouest nous emporte maintenant. C'est une de ces surprises qui se renouvelleront, j'en suis persuadé, si jamais on recommence un voyage tel que celui du Gabizos.
J'en suis déjà réduit à ramasser, dans le creux de ma main, le sable répandu au fond de la nacelle et à le jeter par-dessus bord.
Nous nous trouvons très bas dans une obscurité presque complète; ^obligés de connaître la position de l'aiguille aimantée, nous plaçons la boussole dans une casquette et l'éclairons à plusieurs reprises, au moyen d'allumettes.
— Une lumière... au-dessous de nous à droite : c'est un bateau...
Je suis surpris et je me plains du peu de souci que notre situation inspire à l'officier de quart qui continue sa route.
Puis, levant les yeux au ciel, je vois le ballon qui n'est qu'un point noir au milieu d'un tas de cumulus sombres.
Du bateau, on ne peut nous apercevoir dans ce chaos ; et, en pareil cas, du reste, on ne doit plus compter que sur sa bonne étoile.
Mes oreilles tintaient. Me souvenant qu'il
suffit de dégager le ^jprveau pour faire cesser cette demi-surdité, je dis à Fondère :
— Mouche-toi très fort.
Il m'obéit. J'en fais autant, ne le perdant pas de vue. Il fait un mouvement de surprise — le premier peut-être! — et je m'y attendais, car il y avait vraiment de quoi.
Pour avoir une idée des choses formidables dont nos tympans furent frappés, qu'on se figure ce que pourrait entendre une personne se trouvant suspendue à la voûte d'un tunnel, assez large pour contenir une dizaine de voies, lorsque passeraient, sous elle et de front, dix locomotives traînant une infinité de wagons chargés de planches et de plaques de tôles, les voyageurs, sûrs d'une catastrophe sinistre, pleurant, priant tout haut, hurlant des malédictioiîs et des blasphèmes.
Qu'on se fasse une idée de ce grouillement infernal et l'on saura ce qu'est le chant des tempêtes entendu d'un ballon, planant sans mouvement propre, immobile au milieu de tant de chocs, silencieux et serein, dominant la bataille des éléments clamant en désordre.
— Entends-tu un tintement de cloches?
dis-je à Fondère en faisant un geste imper-
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28 LA TRAVERSÉE DE LA MÉDITERllANÉE
cepiible, indiquant vaguement un point* de Tespace...
— Mais... oui; de ce côté-là, répond-il en étendant le bras.
— Et ces cris... les entends-tu?
— - Oui, dit-il anxieux... De ce côté-ci : on dirait une conversation d'êtres ayant de drôles de voix...
Du coup, j'éclate de rire.
-- Pourquoi ris-tu ?
— Mon cher, les sons de cloches, les cris, les
bruits de la conversation ce sont autant
d'efifets d'une illusion d'acoustique. Ainsi, je t'aurais affirmé que le tonnerre tonnait, ou que j'étais terrifié par les rugissements d'un lion, que tu aurais entendu et les rugissements du lion et les grondements du tonnerre.
— C'est vrai, lu as raison.
~ Tu dois te souvenir, du reste, d'un phénomène à peu près analogue. On a beau chanter n'importe quel morceau dans les compartiments d'un wagon en marche, on est surpris de se trouver toujours en cadence avec la trépidation générale du train...
pleine rner, pleir\ ciel
— Mais... mais... nous baissons prodigieusement vite !
— Coupe, dis-je à Pondère en ouvrant mon couteau et tranchant les attaches de deux bouteilles de café que je lance dans Tespace.
Il était temps : le parachute-lest, placé à cent mètres de nous, allait s'enfoncer dans Teau.
Pour la première fois, nous voyons de près, de bien près... combien, durant cette nuit, est mauvaise la Méditerranée, et quelle hauteur peuvent avoir ses vagues.
La descente est arrêtée; puis, à mon grand étonnement, un mouvement ascensionnel commence et devient bientôt très rapide.
II est impossible que le délestage de deux litres ait pu seul produire pareils effets.
Je me retourne, cherchant les causes de cette montée inattendue, et je m'aperçois que Pondère, qui a encore un grand couteau ouvert à la main; avait coupé très consciencieusement le gros paquet de provisions et Tavait, m'imitant en cela non moins consciencieusement, jeté à Teau.
Et dire qu'une heure avant je cherchais, pour les utiliser, les grains de gros sable répandus dans la nacelle!
— Tu as eu tort d'être prodigue avec nos moyens, mais c'est ma faute : j'aurais dû te dire simplement de garder le paquet tout prêt. Enfin, cela va te procurer le bonheur de contempler de nouvelles beautés.
Le Gabizos monte, monte toujours en s'arrondissant. Il traverse une couche de nuages d'une centaine de mètres d'épaisseur et d'une opacité telle que le ballon disparaît à nos yeux dans le brouillard. La sérénité de Pondère a dû être assombrie par cette étrange position dans laquelle il se trouvait pour la première fois, et qui est certainement l'image là plus frappante qu'on puisse se faire du néant. Ce plafond de
nuages passé, le Gabizos franchit un nouvel espace limpide de quatre ou cinq cents mètres; il s'enfonce ensuite dans une deuxième couche pour atteindre une zone où le firmament nous est encore caché, en grande partie, par une troisième nappe gazeuse assez transparente, annonçant la lune par un halo aux cercles lumineux de couleurs ravissantes.
Par mesure de prudence, je délie la partie basse de l'aérostat, afin d'éviter qu'il n'éclate à cause de la dépression atmosphérique.
Le Gabizos est de nouveau immergé dans des blancheurs clairsemées, puis — oh! je n'oublierai cet instant de ma vie, — nous surgissons d'une mer de lait sur laquelle se détache, avec l'intensité des ombres produites par la lumière électrique, l'ombre du Gabizos et aussi notre silhouette qui s'éloignent à mesure que nous nous élevons.
Nous nous taisons, éblouis.
Au sein de tant de majesté, on ne peut s'avouer athée par crainte d'un sacrilège ; tout au plus, si on ose approfondir, oscille-t-on dans le doute avec une tendance bien marquée vers le centre d'attraction d'un tout sublime. Nous sommes dans un temple où le ballon
ressemble à un lustre suspendu sur un désert immaculé, au centre de sa coupole étoilée de mondes.
On a dans ces régions le vertige des choses pures.
Au-dessous de nous tout est blanc, jusqu'à Thorizon qui s'élargit : par endroits, sur cette plaine polaire, pointent des pics triangulaires, légèrement recourbés comme les dents d'une scie. Ces montagnes aériennes ont la couleur de glaciers lointains.
La ligne d'horizon, toute ronde, tranche bien avec le bleu foncé du ciel où règne, en toute sa splendeur, une belle lune au milieu d'étoiles, d'étoiles et d'étoiles encore.
Un aérolithe, telle une fusée, trace au milieu des boulons d'or du ciel une fine ligne de feu.
Quel silence imposant! quelle sérénité!
La descente commence.
L'ombre du Gabizos glisse sur la plaine des nuages, en s'approchant de nous avec une vitesse légèrement croissante.
Noire silhouette accourt en frôlant les collines et les vallons cotonneux; nous la lou-
chons presque, et, enfin, disparaissons avec elle, dans un puits dont les parois sont formées par les rotondités de gros cumulus entassés.
Je ferme la partie basse du ballon. Pour modérer le mouvement descensionnel, je débarrasse la nacelle de quelques sacs vides et de deux grosses poulies en fer, que je suis obligé d'aller chercher sur le cercle agencé entre le panier d'osier et Taérostat.
Nous n'avons plus de lest.
Au moyen d'un marteau, je mets en pièces le treuil du parachute-lest que j'avais halé près delà nacelle; les coups de marteau résonnent étrangement et donnent des frissons au Gabi-
Nous repassons par deux couches de nuages qui se meuvent en sens contraire. Nous avons dû faire durant ce bond des zigzags que je ne puis préciser, car, je l'avoue volontiers, l'homme-machine, l'observateur scientifique, Tâéronaute enfin, a été momentanément annihilé en moi, en présence des spectacles grandioses, inconnus du reste des humains.
Il nous restait à jeter le cône-ancre, quelques débris du treuil et ses montants en fer encore
fixés à la nacelle, un grappin à quatre branches, deux cages à pigeons, trois pigeons voyageurs,, une bouteille de café, un marteau, nos Yêtements, la nacelle que nous aurions abandonnée à la mer, en coupant ses huit cordes, après nous être réfugiés sur le cercle.
Lorsqu'on exécute un voyage aérien, il est utile, indispensable même, de connaître la direction du vent à la surface. Si Ton passe en ballon sur un continent, on s'en assure en observant la fumée sortant des cheminées, l'inclinaison de la cime des grands arbres. Mais en pleine mer, alors que tout bouge diversement : le milieu ambiant, les régions supérieures et les vagues de l'Océan, la question est plus difficile, — certains ont même affirmé qu'elle était impossible à résoudre.
Préoccupé de ce problème, j'étudie, à une quarantaine de mètres d'altitude, les vagues déferlant avec fureur. Je suis frappé de leur similitude. Leurs crêtes se recourbent nerveusement dans le sens du vent qui les pousse, ou bien elles se répandent en trsunées éeumeuses. Chacune de ces traînées blanches affecte la
fonne d'un triangle isocèle dont la base est la crête de la vague; la médiane donne la direction du vent à la surface de la mer.
Si donc le courant à la surface mène au but désiré, il faut ne pas craindre de se maintenir à de très faibles hauteurs.
En ce moment, la mer est tellement en fureur et la nacelle si bas, que nous pouvons distinguer le bruit cadencé des cascades se précipitant du haut des flots.
— Envoie une dépêche... ça nous délestera du poids d*un pigeon.
Pondère rédige la dépêche et donne le vol à un pigeon, qui revient à nous après avoir décrit une double spinale autour du ballon. Je le lance encore ; nous sommes surpris de le voir revenir se poser sur le bord de la nacelle : la pauvre bête avait peur.
Je la chasse de nouveau ; mais elle retombe au fond de la nacelle, se blottit dans un coin et court, se cachant entre nos jambes dès qu'une main s'approche pour la saisir...
Enfin, je la prends entre mes deux mains.
Touché de sa terreur, je la caresse... et mets un baiser sur son cou qu'un léger frisson ondule.
Tout est sombre dans le ciel, excepté un trou par où se montrent des étoiles.
Une idée me vient. Je lève les deux bras ; après quelques secondes, j'écarte les mains; cette fois-ci, le pigeon voyageur, tel un papillon de nuit qui va se brûler les ailes aux flammes des bougies, vole vers le peu de clarté, le seul point lumineux qui existe en ce moment dans le ciel comme une espérance.
C'est le cœur gros que. nous le suivons des yeux...
Arrivera-t-il à retrouver sa colombe, son pigeonnier?
Je jette à Teau le cône-ancre, puis sa corde.
Un quart d'heure après jç sacrifie, morceau par morceau, une corde de réserve et celle de l'ancre.
• Nous sommes très bas...
— Prends les trois pigeons qui restent dans le panier; tu les lâcheras un à un, quand je te le dirai.
J'exécute une manœuvre de parachute-lest.
Sous peu, nous allons tomber à l'eau, à moins que nous n'ayons recours aux moyens extrêmes.
Je ne sais quelle puissance inconnue nous
force à écouter attentivement les roulements de la tempête. Nos tympans se défendent avec des tintements métalliques : Tespace est toujours empli de l'imposante symphonie que nul orchestre ne rendra jamais.
Est-ce un chant funèbre ou une marche triomphale ?
— Si nous y restions, nous aurions de belles funérailles.
— Et un riche tombeau.
Le ballon a un mouvement giratoire... Nous sommes depuis près d'une heure dans un courant ouest. Nous marchons donc en plein sur la Corse ou la Sardaigne. Nous souhaitons ardemment atterrir près d'une ville, afin de donner le plus tôt possible d'heureuses nouvelles à ceux qui, en nous voyant partir dans le mistral, croyaient que ce serait pour toujours.
Pondère avait mis en liberté les trois pigeons ; leurs cages aussi flottaient au gré des flots et seront retrouvées sur quelque rive.
Je détache de la nacelle les nombreuses ficelles qui avaient servi à maintenir toutes les choses jetées; comme le marteau est devenu inutile, je m'en débarrasse aussi.
— Ma gorge est sèche, j'ai soif.
— Tiens, bois, dis-je à Fondère en lui présentant une bouteille de café.
— n vaudrait mieux se servir de ce liquide comme lest, répond-il en refusant la bouteille.
— Tu sais bien que le café que nous boirons pourra, d'une manière très simple... naturelle... nous servir de lest après nous avoir désaltérés!
— Parfaitement, dit-il en riant.
Et il but.
La nuit, la température étant plus uniforme, les mouvements du ballon sont plus doux ; le moindre lest devient précieux, car son emploi prolonge considérablement la durée de Tascension.
Nous filons toujours vers Test. Il est neuf heures du soir et rien, sur notre route, ne paraît au loin.
Il faut penser aux moyens de sauvetage.
Fondère m'aide à haler une vingtaine de mètres de la corde du parachute-lest, je les coupe en huit morceaux que j'attache solidement au cercle.
■wuu. - . j 'i0^0mtmmmÊmm0mr^mfm'mr^i'm^tmmM'
Cette opération terminée, je fais des nœuds coulants à chaque bout des huit cordes qui pendent à la hauteur des bords de la nacelle.
— Pourquoi, me dît Pondère, accoudé à la nacelle, pourquoi ces huit cordes et leur nœud coulant?
— Tu as vu, tu vois encore combien la mer est tourmentée, combien* ses vagues sont hautes? Nous allons y tomber bientôt; mais, comme nous sommes certainement près des îles, il sera bon d'avoir la nacelle pour nous protéger durant un traînage qui menace d'être terrible.
La nacelle, qui est une bonne cuirasse pour le traînage sur les rochers et les arbres, va être impuissante à nous 'préserver des coups de mer : la moindre vague aurait vite fait de nous enlever, si fort que nous nous cramponnions aux cordes de suspension.
— Eh bien?
— Eh bien, il faudra passer nos poings dans les nœuds coulants que j'ai préparés. Cela ne nous empêchera pas de nous servir de nos mains... et même engourdis par le froid, la mer ne pourrait nous enlever qu'en nous arrachant les bras.
— Je prendrai une de ces cordes, dit alors Pondère, je m'en lierai les pieds et je me jetterai à Teau... Tu continueras le voyage tout seul.
Ces mots, prononcés simplement, sans pose, avec un calme effroyable, me donnent froid dans le dos... mes lèvres tremblent...
— Mais non, mais non ! Nous crèverons tous les deux ou nous serons sauvés ensemble!...
Du reste, tu pèses quatre-vingts kilogrammes... pendant que tu te noierais, le Oahizos irait à une hauteur telle, que je partagerais inutilement le sort des Crocé Spinelli et des Sivel : ton dévouement causerait ma perte.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais!... Je ne le veux pas! Est-ce entendu?
— Bien!
Cette scène a eu le don — que d'autres apprécieront — de me faire sentir tous les dangers de notre situation, que j'envisageais uniquement au point de vue du métier. Je n'étais qu'une machine, il y avait un instant, et maintenant, 'tout en'restant d'une prudence extrême, tout en n'ayant aucune appréhension sur l'is-
sue de notre voyage, je commence à être obsédé par une foule de pensées qu'en vain je m'efforce de chasser de mon esprit.
Je pensais à mes projets autant qu'à mes affections, à ceux qui m'avaient témoigné de l'intérêt autant qu'à ceux qui m'ont toujours voué une haine inexplicable; et plus d'un fût maudit dans cette nuit terrible.
Ceux qui ont sacrifié leur vie à la solution d'un problème et qui se voient traqués de toutes parts comme des bêtes malfaisantes, obligés de tenter les entreprises les plus hardies et — le diraî-je franchement? ~ les plus folles, pour attirer sur eux l'attention publique que ne peuvent retenir les plus belles théories, oui, ceux-là comprendront mon dégoût et mes révoltes.
A partir de ce moment, c'est un effet du hasard qui nous sauve d'un bain, ou tout au moins nous permet de garder nos vêtements.
' Le pauvre Qabizos est à . une centaine de mètres d'altitude; la corde de son parachutelest n'a plus que quatre-vingts mètres : tout doucement il baisse, il va s'enfoncer dans l'eau, lorsque, à ma très grande surprise, il s'ouvre
42 LA TRAVERSéE DE LA MÉDITERRANÉB
automatiquement, soutenant son sac de sable.
Le ballon, délesté d'autant, rebondit pour retomber quelques minutes après et recevoir par la même force inattendue une nouvelle poussée ascensionnelle.
Cet effet imprévu nous soutient durant plus de dix minutes, pendant lesquelles je cherche et trouve l'explication de ce phénomène.
Le vent, suivant les ondulations des vagues qu'il crée, s'engouffre dans leur profondeur pour remonter ensuite en les devançant toujours. Toutes les fois que le parachute-lest arrivait dans ces courants dirigés de bas en haut, il s'ouvrait sous leurs efforts énergiques.
Mais voilà que le ballon ne remonte plus, et cependant le parachute-lest plane largement ouvert. Je m'y attendais.
Il faut alléger le ballon à tout prix : le grappin va rejoindre le marteau.
n s'ensuit une ascension durant laquelle nous ramenons le parachute-lest et le débarrassons de son sac de sable de douze kilogrammes, dont je me sers comme lest ordinaire..
Les quatre tiges en fer fixées à la nacelle qui maintenaient les montants du treuil et que nous n'avions pu briser à coups de marteau,
faute de point d'appui, sont encore là. Il faut à tout prix en décharger le ballon. Je le fais remarquer à Fondère et lui propose de nous essayer à les rompre à la force du poignet.
Je m'arc-boute contre les côtés du panier; mon compagnon commence à secouer une des barres en fer avec des mouvements de va-etvient qui détachent enfin le morceau. Comme il s'était fatigué, il prend ma place pour maintenir rigide la partie de la nacelle où il s'agit d'appliquer des efforts, pendant qu'à mon tour je courbe et recourbe mon morceau et l'enlève aussi. Nous obtenons le même résultat sur les deux autres en nous abîmant les doigts.
— Dis donc, Fondère, afin qu'on sache ce qui s'est passé jusqu'ici, si nous n'atterrissions pas, nous allons mettre une assez longue dépêche dans une bouteille. — Si tu veux.
Pendant qu'il s'apprête à écrire, je me baisse pour prendre la bouteille, mais mes doigts sont coupés par les morceaux de celle-ci, que nous avions brisée en marchant dessus durant la fatigante opération de tout à l'heure.
Voulant m'assurer des moindres mouvements verticaux du ballon, je dépose dans l'air des feuilles de papier à cigarettes. De trois
choses Tune : les petits rectangles blancs tomberont, planeront ou auront Tair de monter; à ces indications doivent correspondre des mouvements ascensionnels, Timmobilité ou des chutes. Les mouvements ascensionnels et de descente sont d'autant plus prononcés que les feuilles de papiers disparaissent plus vite.
Nous planons.
— Par exemple!
— Qu'est-ce qu'il y a encore ?
— Regarde! dis-je en étendant le bras.
Il y avait vraiment de quoi être étonné.
Un nuage grandiose comme un immense écran gris-perle suspendu immobile dans les airs semblait nous barrer le passage. Un vent sud-est opposé au nôtre eflBlochait son sommet, le couronnant d'un panache faisant paraître plus sombre, à côté, le bleu du firmament; au ras de l'eau, le courant dans lequel nous sommes emportés le balaye en sens inverse.
On voit, par-dessous cette étrange voûte, la traînée argentée de la lune arrêtée net non loin de nous de l'autre côté du nuage.
La teinte claire, presque diaphane, de cette
masse gazeuse prouve qu'elle n'a pas une épaisseur considérable : on dirait une 'glace dépolie. •
— Un phare à droite ! dit Fondère.
Je vois, en eflfet, une lumière qui semble osciller.
— C'est, d'après moi, le feu du mât d'un navire tourmenté par le roulis.
— Mais non, puisqu'il est fixe !
— Je te dis qu'il bouge! Du reste, tu es myope...
— Pas tant que ça! C'est un phare.
— Nous verrons bien.
Cependant nous avancions.
Et dire que si j'avais envoyé le Gabizos à une plus forte hauteur, nous aurions été rejelés vers l'ouest en pleine Méditerranée, obligés, pour retrouver notre route, de revenir à Ja surface de l'eau !
A mesure que nous en approchons, les.
formes colossales du nuage deviennent imposantes..
— La terre ne doit pas être éloignée! dis-je à. Fondère. Ce nuage m'intrigue : il ne doit pas
en exister de pareils en pleine mer, au large.
Il nous vient comme une odeur fétide. Nous nous faisons cette remarque que les parfums se répandent en lignes droites, rayonnant même contre le vent.
Le point lumineux disparaît derrière la droite du nuage, sous lequel nous ne tarderons pas à pénétrer. A droite et à gauche, Thorizon nous est caché : nous sonunes sous la voûte d'un immense tunnel.
— Ne dirait-on pas, dis-je à Pondère, que la mer est plus tourmentée, le bruit des flots plus intense et leur écume plus répandue?
Les morceaux de verre de la bouteille, que je lâche délicatement à pic, de crainte de me couper, allègent la nacelle.
On n'a pas idée, durant les ascensions ordinaires, exécutées avec la faculté de prendre terre quand on veut, de la valeur de ces petits riens qui aident à nous sauver maintenant.
Le ciel n'est plus si chargé de l'autre côté du tunnel; ses nuages clairsemés semblent immobiles, malgré leur vitesse réelle : cela fait croire, en vertu d'une illusion chimérique, que la lune court follement dans l'espace.
Le feu que nous apercevions reparaît pour
disparaître bientôt. Nous ne sommes plus qu'à une bien faible altitude, à cette hauteur où le ballon semble frissonner avant d'abandonner' l'atmosphère.
Nous nous taisions depuis quelque temps.
Moi, je fixais les yeux, devant nous, dans l'horizon incertain, où je croyais apercevoir des taches noires.
Je touche le bras de Fondère, et, lui indiquant les taches :
— C'est la terre, lui dis-je.
— Tu crois?
— Oui, j'en suis sûr. Et la preuve, c'est que le feu de tout à l'heure a disparu... une montagne a dû nous le cacher. Tu avais raison, c'était un phare; mais un phare tournant, car il bougeait. C'est la terre... j'en suis de plus en plus certain. Du reste, regarde bien, les taches deviennent évidentes... c'est la terre...
— Je ne vois pas bien.
Deux taches noires, que bientôt Fondère distingue aussi, s'étalent à vue d'oeil, prennent des formes.
Je sens comme un grand soulagement physique se manifester en moi. Mais, malgré l'as-
surance d'atterrir, les dangers sont encore immenses.
La vitesse du ballon devient appréciable maintenant que l'approche de la terre nous, sert de point de repère.
Pensant à Tatterrissage, j'explique à mon compagnon comment il faudra qu'il, se tienne, pour ne pas être estropié durant le traînage, qui va être épouvantable. .
Ayant à compter sur son sang-froid, je me garde de lui en faire sentir tous lés dangers.
— Je te l'avais bien dit que nous passerions la mer!... :
Nous sommes, je le crains, dans le détroit de Boniïacio : nous allons passer au milieu en manquant l'une et l'autre rive. G^était bien la peine d'arriver jusqu'ici!... Jamais nous ne. pourrons atteindre les côtes d'Italie, entre Naples et Rome. Il y aurait un moyen de descendre en Corse... Ce serait de nous laisser pousser de l'autre côté des îles, puis, coupant le parachute et sa corde, jetant au besoin nos habillements, de gagner le courant, supérieur que nous avons observé tout à l'heure, courant qui, venant du sud-est, passe sur la Corse -;— où nous nous laisserions choir.
Cependant, nous approchons des deux masses noires qui se joignent, comme deux taches d'huile, à mesure que diminue la distance qui nous en sépare.
L'espace vide que nous prenions pour les bouches de Bonifacio, n'est que le fond d'un golfe profond que je reconnais maintenant pour y avoir passé en plein jour.
— C'est le golfe de Sagone ; et, les deux taches qui nous apparurent tout d'abord, c'étaient l'une la pointe de Cargese, l'autre celle de Capo di Feno qui nous cacha le phare tournant des îles Sanguinaires situées à l'ouest d'Ajaccio.
Le Gabizos s'étant mis en descente, j'ôte mes bottines que je suis prêt à jeter, lorsque Fondère me fait observer que nous aurons trop besoin de nos chaussures pour marcher tout à l'heure; qu'il vaudrait mieux sacrifier nos pardessus.
Heureusement que le parachute s'ouvrait au moment de toucher l'eau ; peut-être aussi que les rafales, remontant des profondeurs des vagues, repoussent le Gabizos dans les airs au moment où nous allons nous enfoncer dans l'abîme.
Le bruit de la mer a, par instants, des élans infernaux.
Je prends quatre des cordes du cercle qui devaient nous servir à nous lier et je les attache aux quatre côtés de la nacelle, afin de m'en servir durant le traînage, qui va commencer bientôt.
La lune éclaire le paysage comme le feraient des jets intermittents de lumière électrique; ses reflets apparaissent, sur la mer, par plaques entrecoupées de taches sombres.
Devant nous, un peu à droite, est Tembouchure d'un ruisseau élargi par les inondations; c'est, sans doute, le foyer de branches pourries dont les émanations fétides arrivaient jusqu'à nous. Bien en face, un mamelon nous domine.
Nous arrivons droit sur lui... Allons-nous le heurter? Non! les vents embrassent les ondulations du sol.
Aussi bien, le Gabizos, dans un bond, quitte la mer, au dernier crescendo eflfrayant et triomphal des vagues éclaboussant l'espace, mordant rageusement en vain les roches grani- ' tiques de la Corse.
Le Traîr\age
La nacelle pas plus que le parachute-lest ne touche la cime du monticule qui disparait sous nous.
n faut atterrir immédiatement, sous peine de s'en aller périr dans quelque gorge profonde.
— Attention ! tiens-toi bien : le parachute va toucher.
n touche, s'accroche à quelque branche d'arbre : cela donne au Oabizos des secousses folles.
La lutte suprême commence. Des chiens aboient.
Malgré de grands coups de soupape, qui font vibrer le ballon — ce qui étonne Fondère,
- le Gabizos reste captif, oscillant comme une immense pendule suspendu à la terre.
C'est enrageant, à la fin! la soupape est grande ouverte et le ballon s'obstine à rester en Tair comme un idiot, comme un cerf-volant.
A chaque rafale, et toutes les fois que Tobstacle retenant le parachute se brise, nous sommes projetés presque hors de la nacelle tourmentée, balancée irrégulièrement comme une barque sur une mer démontée.
Le vent qui s'engouffre dans les plis de l'enveloppe à moitié vide nous retient dans l'espace.
Entre deux coups de vent, le ballon rendu à lui-même, abandonné à son propre poids, tombe comme une masse.
— Attention .. Tenez-vous bien !
La nacelle d'osier heurte le sol avec le bruit que rendrait, en pareil cas, un paquet de linge mouillé. Tout semble s'écrouler sur nous, cercle et ballon.
— T'es-tu fait mal ?
— Non.
*** Le Gabizos, après ce premier coup, telle une bête qu'on assomme, n'est qu'étourdi et s'élance
aussitôt, brisant tout sur son passage. Les bords de la nacelle font des sillons dans la terre.
— Prends cette corde, dis-je à Pondère qui est couché sur le dos; enroule-la à ton bras et surtout ne la lâche pas; c'est celle de la soupape.
— Ne crains rien.
Les cordages du Oabizos siflBient. Notre course désordonnée, la grande taille de Pondère à moitié hors de la nacelle pouvant être brisée au moindre heurt, moi-même ballotté en tous sens, les aboiements lugubres des chiens s'enfuyant au devant de cet épouvantement :
tout cela devait être superbement terrible.
Je profitais des rares moments d'accalmie, pour demander à mon compagnon s'il n'avait rien de cassé.
— Mais non ! et toi ?
Je me tiens au fond de la nacelle, une corde à chaque main ; et, lorsque le Gabizos paraît se reposer, j'essaye de l'assujettir à des arbrisseaux ou des branches d'arbre, mais en vain Une fois, j'avais réussi à passer la corde autour d'une branche, lors* qu'un coup brusque enleva le ballon à trente
54 LA TRAVERSÉE DE LA MéDITBRRANÉB
OU quarante mètres et faillit m'arracher un bras.
O messieurs qui prônez la sainte hélfce, vous les apôtres du plus léger que Vair^ que n'êtesvous là, pour voir combien elle serait ridicule dans sa mesquine impuissance !
Renard, vous qui avez essuyé un traînage sm* les montagnes helvétiques et qui, surtout, ne pouvez Ta voir oublié, venez avec votre honnêteté scientifique, venez avec votre ballon en forme de cigare, muni d'une hélice, venez vous mesurer avec le mistral!
Mais une sainte prudence — qu'exige du reste la bonne renommée de Taérostation officielle, — vous retiendra sans doute dsftis les délices du dolce far niente que le budget dore avec une constance aveugle, j'allais dire toute patriotique.
Le Oàbizos file toujours. Je commence à désespérer de le voir jamais s'arrêter.
On dirait un champignon monstre.
Un coup de vent, plus puissant que les autres, renvoie dans l'espace, ballon, nacslle et parachute. C'est une nouvelle ascension.
— Attention... Tenez-vous bien!
La nacelle touche terre et rebondit, à cent mètres plus loin, comme la balle en caoutchouc d'un enfant. A ce jeu-là, on doit se casser quelque chose, ou c'est miracle.
Les chiens aboient toujours après le ballon; il en est qui hurlent lamentablement comme si la lune qui les fait rêver s'était décrochée du ciel et les poursuivait.
— Attention!
Nous venons de franchir une éminence; maintenant, nous descendons avec une vitesse inouïe. Tout fuit à nos côtés.
Si nous rencontrons un obstacle sérieux, nous allons être aplatis.
Un torrent aux berges rongées est devant nous. Le Gabizos va sauter. Il s'élance...
— Attention!
— Aïe!
Fondère vient de recevoir un coup en pleine poitrine.
Ce cri de douleur était la première, l'unique plainte de cet homme : il devait être gravement atteint.
— Souffre-tu beaucoup? Tiens-toi bien!
— Ne crains rien.
56 LA THAVERSÉE DE LA MéoiTERRANÉE
Le Gabizos poursuit sa course échevelée, sur les flancs d'une colline, avec des élans peu généreux pour les forces qui nous restent. Et comme Fondère blessé avait lâché la corde de la soupape, je suis obligé d'aller la chercher au-dessus du cercle où elle voltigeait
J'ai souvenir de traînages amusants, durant lesquels des paysans étaient restés pétrifiés en nous voyant passer brisant tout, rapides comme Téclair. Ces mêmes hommes accourus audégonflement— je m'ensouviens — n'avaient pas eu le courage de toucher à l'aérostat, craignant que la bête ne fut qu'endormie.
Oui, c'était amusant de glisser avec un bruissement de soie dans les blés d'or des plaines champenoises.
Ici, en ce moment, tout est combiné pour nous meurtrir : le Gabizos reprend sa course vertigineuse en nous cahotant affreusement.
Heureusement cela ne peut durer; notre brave Gabizos, épuisé, hors d'haleine, est désormais impuissant à gravir la montagne.
Les chiens invisibles hurlent toujours.
Le ciel est sinistre.
Le terrain dans lequel la nacelle mord,
LA TRAVERSÉE DE LA MéOlTERRANÉE 57
comme le soc d*une charrue, suinte Teau des dernières inondations.
Quelques saccades encore ; et, enfin, le pauvre Gabizos, n'en pouvant plus, s'arrête comme à regret. Le parachute fortement ancré tient bon.
— Ne bouge pas, dis-je à Fondère.
— Je ne quitterai la nacelle que lorsque tu me l'ordonneras.
— Bien. Tout à l'heure, tu iras donner de grands coups de couteau dans la peau du ballon.
Fondère était couché sur le côté; moi, à genoux, je tirais à deux mains sur la corde de la soupape, afin de hâter la sortie du gaz.
Les secondes sont précieuses, car le vent, qui nous secoue rudement, peut, dans un effort suprême, nous faire recommencer un traînage qui n'a que trop duré. Je mets dans la nacelle de grosses pierres qui se trouvent à ma portée.
Fondère se lève et, à pas lourds, embarrassés, va se planter près du Oabizos et lui fait de larges déchirures avec un grand couteau à bec recourbé.
Je le regardais, de la nacelle, ne voulant à aucun prix abandonner mon ballon.
Tout à coup, voyant Fondère s'affiiisser, je cours à M.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— - Ce n est rien. J'ai peut-être aspiré trop de gaz. Occupe-toi d'abord du Gabizos.
Je contourne l'aérostat ballotté par le vent.
Le peu de gaz qui restait encore passait tantôt du côté ouvert par Fondère, tantôt de mon côté. Je profitais des moments où l'enveloppe était concave, pour lui faire de grandes balafres. Les flux et reflux lançaient le gaz au dehors par les ouvertures que le ballon avait de part et d'autre. En deux ou trois minutes, le Gabizos rendit son âme de gaz.
Il était dix heures du soir.
Je vais retrouver Fondère qui me prie de le laisser reposer encore un peu.
• Je retourne alors au ballon qui n'est plus qu'une chose plate, un amas de cordes et d'étoflfe couleur d'or sombre.
Un bout de drapeau tricolore flottait encore.
Q\\ez les j3er£ers
Je vais chercher le parachute dont les vingt cordelettes, en grande partie cassées, Tenveloppe déchirée, sont embrouillées dans des buissons.
Voulant m'assurer que cet engin a touché la mer, je porte ses cordelettes à ma bouche et constate ainsi un goût révélateur d'eau salée...
Je mets le tout près de la nacelle que je détache du cercle et celui-ci du filet; puis, avec des difficultés que les gens du métier connaissent, j'enlève le lourd filet de dessus le ballon que je plie régulièrement fuseau par fuseau, après avoir feraié et assujetti la soupape. Le Gabizos a maintenant la forme d'une baleine.
Je le roule sur lui-même, en mettant la soupape au milieu : ça fait un gros paquet qui vient bientôt rejoindre le filet, lequel m'a coûté énormément de peine à empaqueter.
Los chiens n'ont pas cessé de se faire entendre à des intervalles irréguliers.
Une pluie fine commence à tomber.
Et toujours personne pour m'aider ou nous offrir un abri!
— Eh bien! ça va-t-il un peu mieux ?
— Oui, dit Fondère en se levant.
— - Aide-moi à mettre le ballon dans la nacelle.
— Je vais essayer.
— Comment tu vas essayer... ?
Pour toute réponse, il me montre son bras droit entamé jusqu'au sang par la corde de la soupape.
Comme je lui avais dit, durant le traînage, de la maintenir à tout prix, il s'était dévoué jusqu'à changer de bras sans se plaindre; en effet, son poignet gauche portait aussi un bracelet tout rouge, en forme d'hélice.
Tout le matériel est bien dans le panier, que nous recouvrons du parachute déployé, sous lequel nous comptons passer la nuit.
— n faut nous méfier des chiens, observe Fondère.
— Nous n'avons qu'à les laisser aboyer.
— Oh! ils ne sont pas si commodes!... J'en sais quelque chose, moi qui porte encore la marque de leurs croc5 .. Quand j'étais petit, ils ont failli me dévorer.
Il est fort amusant de voir trembler presque, devant des chiens, ce grand gaillard, drapé d'un long pardessus, la tête coiffée d'une casquette de loutre; ce grand gaillard à la figure douce, qui vient de passer la Méditerranée sur un vieux ballon, sans sourciller, dans une sérénité d'esprit rare.
— Dis donc, nous pouvons nous serrer la main et de bon cœur, hein?
Nous nous donnons la main que nous pressons avec conviction; et, Fondère, très sérieusement :
— Tu sais... toi, tu seras cocu.
— Pourquoi donc, s'il te plaît?
— Parce que tu viens d'exécuter un voyage où d^autres auraient péri cent fois.
— Et toi donc, n'étais-tu pas de la partie?
— Oh !... parfaitement..., c'est entendu.
Nous nous la serrons de nouveau avec au-
tant de sérieux, si ce n'est avec autant de conviction.
— Nous allons nous coucher sous le parachute en attendant le jour. Ça va être un peu dur...
— Et pas sec du tout; mais nous en avons vu bien d'autres.
— Si encore nous apercevions une habitation quelconque !... Si loin fût-elle, nous irions.
Quelle veine ! je crois qu'on marche dans le maquis. Tiens, regarde, voilà quelqu'un. Tu me laisseras lui parler.
Un jeune paysan, un fagot de bois sur les épaules, descendait la colline, venant vers nous, à pas lourdement cadencés. Il était habillé de drap en poil de chèvre et coiflFé d'un passemontagne rabattu sur les oreilles.
— Bona sera^ amieo^ où sommes-nous?
— Bona sera, répondit-il en déposant sa charge.
Il avait l'air de chercher quelque chose.
— Vous êtes sur le territoire d'Appiettb, à l'Alzelli.
Et cela était dit presque avec humeur, d'un air tout étonné.
— Nous arrivons de Marseille par les airs, mon ami et moi. Le ballon est là dedans, dis-je en montrant la nacelle.
— Ah I... et mes brebis ?...
— Vos brebis ?
— Oui, mes brebis. Il y en avait là six cents. A quelques mètres de nous, en effet, était
un grand parc vide formé par des branches sèches.
Pondère lui disait, en italien écorché, un tas de choses qui ne touchaient guère le berger corse préoccupé plus que jamais de son troupeau, dont les chiens rassurés, ayant cru sans doute à un rêve effrayant, un cauchemar heureusement fini, n'aboyaient plus.
Agacé par le silence du jeune homme, Pondère perdait patience, commençait à parler aigrement.
— Je t'en prie... tais-toi, mon cher,laisse-moi faire.
— Nous avons entendu, tout à l'heure, vos chiens aboyer. C'est le ballon qui leur a fait peur, sans doute.
— Attendez-moi ici, je sais où les retrouver.
— Est-ce que votre stazzo ^^^ est loin d'ici ? (^) Habitation de berger.
— Pas trop loin. Je vous y conduirai qfuand j'aurai ramené mes brebis.
Il s'éloigna, hochant la tête, en grommelant. Du côté où il s'en allait, les branches du parc étaient écartées.
A l'amont du parc se trouvait le pelone ^^^ du jeune berger, près d'un feu éteint. Les bergers se placent ainsi, durant la nuit, pour profiter de la chaleur se dégageant de leur troupeau.
— Dis donc, Pondère, si nous étions arrivés deux heures plus tard, et si le ballon avait fait dix mètres de plus, il tombait sur le feu allumé, éclatait en nous rôtissant.
— Sans compter que le berger, réveillé par ses chiens, ne sachant quel monstre lui arrivait du ciel, aurait pu nous envoyer des coups de pistolet !
Cependant, les béliers et les vieilles brebis arrivaient, avec leurs clochettes aux sons fêlés, suivis de tout le troupeau que maintenaient en bon ordre les chiens courant sur les ailes de cette armée cornue. Le berger marchait
0) Manteau en poil de chèvre sans couture.
derrière, criant, sifflant, frappant les paresseuses avec une branche d'arbousier.
— Hé ! vous . autres, nous cria-t-il, ne les laissez point passer !
Nous voilà poursuivant les brebia rebelles, les forçant à suivre le gros de la bande.
De jeunes agneaux, perchés sur de grandes pattes très raides, sautaient drôlement sur place comme des fous; d'autres bêlaient, désespérément après leurs mères, qui répondaient, toutes à la fois, avec des voix graves.
Un chien ramenait une brebis blanche qui trottinait en secouant sa laine, comme un enfant du peuple ses haillons.
Le berger examina son troupeau enserré dans le rectangle de branches et dit :
— Il m'en manque une bande.
— Gomment pouvez-vous savoir? lui dis-je, il y en a'.tant !
— Je les'connais toutes.
— Pensez-vous les retrouver ce soir ?
— Oui. Nous allons les voir en nous rendant au stazzo, chez mes frères, dans un champ où Tun d'eux les mène paître tous les jours.
Allons, partons,
. A une vingtaine de mètres, nous trouvons
une brebis couchée, puis une autre, qui, toutes deux, saisies d'épouvante, avaient mis bas leur petit et n'avaient pu suivre la bande en déroute.
Le^erger prit, sans dégoût, les petits venant de naître, et se dirigea vers le parc, suivi des deux pauvres mères, le cou tendu, tâchant de se hâter, toutes grelottantes, bêlant après leur petit qu'elles voulaient lécher encore.
Nous grimpons sur le flanc des collines pour atteindre le stazzo situé à Piedisisu.
— Gomment vous appelez-vous, ami?
— Moi? Alexandre Mancini; et vous?
— Moi, je suis Gapazza, le compagnon de Livrelli, avec qui j'ai atterri, près d'Appietto, avec mon ballon, il y a quinze jours.
— Ah! je sais, Livrelli... Est-ce lui, ce monsieur?
— Non. Ce monsieur s'appelle Fondère.
Livrelli est resté à Marseille.
— Pourquoi n'est-il pas avec vous?
— Parce que M. Fondère, qui est un de nos amis, tenait à faire un voyage aérien, avant
de s'en aller au Congo... en Afrique, avec de Brazza...
— Ah! oui!...
Gomme j'avais une soif d'enfer, je me mis à genouxt pour boire l'eau qui coulait dans le sentier que nous suivions.
— Ne buvez pas de cette eau-là ; elle est mauvaise. Nous allons en trouver de la bonne.
Cependant, depuis un quart d'heure, nous marchions, et le stazzo ne se montrait pas.
— En avons-nous pour longtemps encore ?
demanda Fondère.
— Non, vous allez voir les maisons quand nous aurons passé le tournant.
Nous étions arrivés près d'un mince ruisseau.
— Tenez, dit Mancini, vous pouvez boire.
— Viens, dis-je à Fondère qui comprenait mal le langage du paysan corse.
Et nous bûmes longuement, à genoux, la face dans le courant, nous redressant deux fois pour respirer. Cette eau, trop froide, nous glaçait la bouche sans nous désaltérer.
Le berger, venant d'apercevoir ses brebis, nous les montra très loin dans un enclos.
Au tournant, la silhouette des maisons de
Piedisisu, tant désirées, apparut sur un col entre deux montagnes.
D faisait un firoid de loup.
Une demi-heure après, le jeune berger frappait de grands coups à la porte du stazzo.
— Qui est là?
— C'est moi. Ouvrez.
— Qu'est-ce qu'il peut y avoir, ce soir, murmurait-on à l'intérieur.
— Il y a deux amis qui cherchent à s'abriter. On ouvre la porte. Nous entrons.
L'obscurité était complète,
— Allume, dit une voix raùque qu'on aurait cru venir d'en haut.
Contre un mur, étaient des tisons ayant encore un peu de braise au bout.
L'homme qui nous avait ouvert en saisit deux, souffla dessus en approchant un morceau de résine qui bientôt prit feu en pétillant; il l'enfonça dans le mur décrépi, entre deux pierres.
— Bonsoir, messieurs.
— Bonsoir, amis.
Le bois gras éclaira, d'une longue flamme rousse, une salle tout enfumée. Trois hommes
dormaient par terre, couchés sur des peloni, les pieds nus au feu.
Dans un angle, en face du feu, en une espèce de couchette composée de planches soutenues par deux madriers, était le plus vieux des frères Mancini. Réveillé, il s'accouda et demanda :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Ce sont deux amis venus de France en ballon : ils sont tombés à l'Alzelli.
— Allons, allons, pas de blagues !..
Les trois autres se levèrent à demi, en bâillant fortement, tous les trois surpris par notre arrivée imprévue.
— Qu'est-ce qu'il y a ? dirent-ils aussi.
Et aucun ne voulut croire le jeune Alexandre, -- alors que l'arrivée de deux bandits, voire même de deux gendarmes, leur eût semblé toute naturelle.
Il y avait là : les quatre frères Mancini, et Pierre Stefani et André Pierangeli, d'Appietto, tous bergers. L'un d'eux sortit chercher du bois.
Ils firent un grand feu.
Quand nous fûmes assis, sur un bout de pelone, goûtant avec volupté la bonne chaleur :
— Avez-vous faim ? nous dit le vieux Man-
cini dont on n'apercevait dans la fumée que les deux yeux où se reflétaient les flambées du menu bois.
— Nous avons plutôt soif.
— Vous boirez et mangerez de ce que nous avons.
— Vous êtes trop aimables. Nous avions des provisions ; mais nous avons été obligés de les jeter à la mer.
— Alors, c'est bien vrai !... vous êtes venu en ballon ?
— Mais oui ! Du reste, demain vous le verrez... à...
— A TAlzelli, acheva le petit berger.
•— Eh bien ! alors, racontez-nous un peu votre voyage.
Tous ces hommes, à la figure hâlée par toute une vie passée au grand air ensoleillé, mirent le menton dans leurs mains et écoutèrent.
Tout en mangeant du pain blanc avec du saucisson fumé et du fromage, je me mis à leur dire les péripéties de notre traversée...
Ces rudes montagnards se poussaient du coude aux passages dramatiques; ils regardaient Fondère avec leurs grands yeux, la
bouche ouverte, oubliant d'attiser le feu qui s'éteignait.
Le frère aîné, dont on voyait près du plafond la barbe blanche et les yeux brillants, dans le coin sombre de la salle, écoutait aussi en hochant la tête. Il répéta par deux fois :
— Qui m'aurait dit qu'avant de mourir j'entendrais choses pareilles!
Deux d'entre eux bourrèrent leur pipe d'un affreux tabac corse qu'ils tiennent dans des sacs en peau de chat, entière, sans couture.
n fallut faire voir et laisser toucher nos grands couteaux ; dire à quoi servent le baromètre, le thermomètre et là boussole. L'aiguille aimantée s'obstinant à viser le nord les émerveillait.
Le vieux descendit de sa couchette pour voir ça.
L'un d'eux, ancien militaire, était fier de pouvoir causer en français avec Fondère.
Un des Mancini dit à un berger qui était h son service :
— Est-ce que tu aurais le courage d'y monter, toi ?
— Où?
— En ballon.
— Jamais!!! s'écria-t-il en levant la main les doigts ouverts, même si on me donnait...
D chercha dans sa tête le nom d'une chose bien précieuse; mais n'y trouvant rien, il répéta en agitant les bras : Jamais!
— Et toi. Alexandre? dit-on au jeune homme.
— Eh! du moment que ces messieurs y montent, je pourrais bien risquer aussi ma vie, avec eux. Ils doivent y tenir autant que...
— Allons, allons. Va à tes brebis, ordonna le vieux.
L'enfant resta encore un peu; puis, voyant que nous ne disions plus rien du voyage, il s'en alla dormir roulé dans son pelone, tout près du troupeau, frissonnant sous la tempête.
A deux heures du matin, nous nous endormions avec bonheur au triste sifflement du vent pénétrant par la porte vermoulue, toute branlante de vétusté.
Vers quatre heures, je fus réveillé par le froid : le feu s'était éteint. Je me mis à le rallu-
mer en souflBant sur les rares charbons brillant encore dans les cendres.
J'étais assis sur un escabeau, les coudes sur les genoux et les mains près des flambaisons.
J'étais triste.
Je pensais à ceux qui n'avaient point de nos nouvelles — si ce n'est de mauvaises par les pigeons, — à ma mère, à Livrelli qui me pleuraient peut-être déjà; à tous ceux qui en ce moment m'accordaient un souvenir; et j'avais hâte de voir se lever l'aurore.
Ce qui me poignait au cœur, c'était de penser que tout ce que je faisais coûtait des larmes à des êtres aimés. Ce qui me révolte encore c'est l'inutilité de mes efforts rationnels et loyaux. Et j'enviais le sort de ces hommes simples qui dormaient tranquillement.
Tout à coup, une voix rauque interrompit la suite de mes poignantes réflexions.
— Alors... racontez-nous un peu... votre compagnon voulait se noyer pour vous sauver?
La chaleur venait de les désengourdir.
Ils étaient tous assis à la manière des Orientaux.
74 LA TRAVERSéB DE LA MÉDITERRANÉE
Je me mis à leur redire les choses qui, la veille, avaient semblé les intéresser.
Fondère dormait encore à côté d'un énorme sac de céréales. Il y en avait six contre les murs ; ils étaient très gros et assez hauts pour toucher au plafond. Gomme j*en palpais un, pour savoir ce qu'il pouvait contenir :
— C'est notre récolte de blé que nous n'avons pas trouvé à vendre.
— Dites donc, Mancini, comment pourronsnous faire pour nous rendre à Ajaccio ?
— Ma foi! nous allons vous fournir un cheval à chacun, et le petit Alexandre vous servira de guide.
— Merci. Ça va peut-être vous déranger?
— Pas du tout.
Une femme entra avec son tablier rempli de châtaignes qu'elle versa dans une large marmite très plate, en terre rouge, avec des trous au fond. Elle nous fit des marrons.
Des châtaignes éclatant avec bruit, nous éclaboussant de fécule blanche réveillèrent Fondère. Il trouva qu'on en avait trop mis; ce qui fit rire les paysans.
Une autre demoiselle parut, mieux habillée, plus jolie, un vrai type de femme corse aux
pommettes et au front saillants, donnant de la profondeur à de beaux yeux noirs sous de grands sourcils; le bas de la figure très fin où ressortent bien des lèvres charnues à souhait.
Elle nous dit bonjour et nous prépara du café délicieux, qu'elle nous servit dans des tasses sur des assiettes en guise de soucoupes.
Dehors, le vent avait cessé ; mais le ciel était encore sombre.
Devant la maison étaient des bœufs, des vaches, trois chevaux sellés, des poules, des oies ; dans les environs, des bandes de chèvres; et non loin de nous, dans des excavations de roches barrées de murs sales, on entendait des grognements.
Nous prîmes congé des bei^ers à qui nous serrâmes la main, ainsi qu'aux deux sœurs qui nous la donnèrent d'abord : Tune était bergère, l'autre ménagère; puis nous remerciâmes le vieux Mancini de sa franche hospitalité.
Les premières clartés du soleil commencent à poindre derrière les hautes montagnes dont les crêtes se foncent. De gros cumulus dorés
roulent dans l'azur encore pâle; et du fond des vallées se dégagent des vapeurs qui montent le long des coteaux, poussées par des brises d'ouest. L'évaporation des rosées devient générale : on dirait le commencement d'un immense incendie.
La nature semble se débarrasser, avec paresse, d'un manteau abondamment capitonné d'hermine, qui s'évanouit dans les cieux comme aspiré par les rayons solaires.
Il ne reste plus, par-ci par-là, dans les basfonds,* que de petites traînées blanches sur le vert des grands bois, pareilles aux panaches de quelques locomotives invisibles.
Pondère s'étonne de voir tant de maquis, de champs incultes; et je lui dis les causes de cette désastreuse absence de l'homme qui, hélas! ne durera que trop, laissant régner la bien délicieuse, mais stérile fantaisie de la nature.
— Alors, tu crois qu'un changement de politique en Corse défricherait ces maquis?
— Absolument : à condition que ses futurs représentants s'occupent d'industrie et rien que d'industrie.
— Mais ta solution est impossible, vu que les
grandes familles dominent encore en Corse et ne s*en soucient pas!
— Oui, jusqu'à ce que des hommes hardis s'en viennent soulever le pays en lui montrant d'un côté ses richesses inexplorées, vierges de toute exploitation, et de l'autre ses représentants dont l'unique souci est d'acheter des suffrages avec des plaques de garde-champêtres et des bicornes sous-préfectoraux, suivant l'importance des familles dont la conscience est aux enchères.
Enfin, nous voilà en route pour Ajaccio, d'où nous pourrons donner de nos nouvelles.
A un tournant, Fondère ne peut retenir un cri d'adnûration. Le golfe d' Ajaccio, entouré de hautes montagnes, derrière lesquelles d'autres et d'autres montagnes encore : les plus hautes blanches de neige, leurs pointes dépassant des nuages, les autres lointaines, ayant de vagues couleurs de bronze ; et pas loin de nous, des gorges sinistres ravagées par le temps ou le caprice de quelque cataclysme antédiluvien. — sont dignes d'une toile deSalvator Rosa qu'aurait inspiré une page héroïque de l'histoire de la Corse.
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