ADRIEN BERNHEIM
Octobre 1905.
Vers l'Amour
Vous allez nous donner cette semaine, mon cher Antoine, une comédie nouvelle de Léon Gandillot. Vous en pensez, je le sais, le plus grand bien : vous la montez avec joie, avec amour; dès la première heure vous avez cru à sa réussite et vous avez communiqué votre belle confiance non seulement aux interprètes, mais, ce qui n'est pas une chose très facile, à l'auteur lui-même. Il me souvient que cet été, par une gaie matinée de juin, je vous aperçus dans les environs de Saint- James, escorté de photographes munis de leurs appareils et de quelques très charmantes femmes qui, paraît-il,
n'étaient autres que vos pensionnaires. Je m'imaginais que vous vous disposiez à fêter, dans quelque cabaret des Lacs, la centième d'un de vos derniers succès... Point du toutl Vous alliez, tout simplement, prendre la vue d'un tout petit étang du bois de Boulogne :
vous prépariez ainsi sur place un des décors de Vers l'Amour — ohl le titre séduisant I En directeur avisé, vous exigiez que décorateurs, interprètes et machinistes fussent là... Vous ne concevez pas que la lecture d'une pièce se fasse devant les seqls comédiens; vous n'admettez pas que le décorateur du troisième tableau assiste à la lecture de ce seul tableau ; vous voulez que tout votre monde soit groupé autour de vous et que chacun comprenne exactement le rôle qui lui incombe. Quand on songe que dans certains théâtres les décorateurs reçoivent leurs commandes par l'intermédiaire du second régisseur I Amable, l'excellent Amable, me disait un jour avec cette exquise modestie que vous lui connaissez :
— Ce qui complique parfois notre tâche, c'est que nous manquons de renseignements. . . Vous accusez les directeurs, mais ce ne sont pas toujours eux les vrais coupables... Beaucoup d'écrivains, dans la crainte d'une indiscrétion, nous interdisent l'entrée du théâtre le jour de la lecture de leur pièce. . .
Vous combattez ces tendances, mon cher Antoine, vous répudiez ces mœurs et vous avez cent fois raison. Parmi toutes les réformes que vous cherchez à introduire chez nous, celle • qui consiste à travailler sur place, et en commun, à l'exécution d'une œuvre est, à coup sûr, une des plus urgentes. Les décorateurs sont des collaborateurs auxquels il convient de rendre le rang qui leur est dû, et je pense qu'Ainable ou Jambon, Carpezat ou Jusseaume, Lemeunier ou Ronsin ont tout autant de. talent que les plus aimés de nos comédiens. Je souhaiterais même que notre indulgente critique parisienne, le lendemain d'une première, décernât à ces maîtres de la décoration théâtrale quelques mentions plus qu'honorables et se rendît un compte précis de la situation qui leur est créée. Six, huit, dix décorateurs tout au .plus, gagnent leur vie, mais, à côté des maîtres, que d'élèves pleins de talent se désespèrent ! Je ne sais pas S"fr
de métier plus ingrat. . . filT
Vous nous préparez donc un joli décor représentant l'étang de Saint-James, mais vous vous doutez bien que l'annonce d'une comédie de Gandillot dans votre théâtre nous réjouit pour d'autres raisons.
Antoine et Gandillot, Gandillot et Antoine... Quelques gens souriront en songeant à cet ^
accouplement. . . Certains, vous ne l'ignorez pas, î
certains collègues naturellement, vous font passer, non sans malice, pour un révolté qui ne veut rien entendre... De même pour Gandillot... On s'ingénia à rappeler les retentissantes séances annuelles de l'assemblée générale des auteurs dramatiques où le rapport était voté à l'unanimité moins une voix, qui n'était autre que celle de l'auteur des Femmes collantes. La vérité, c'est que vingt années ont passé depuis le jour où nous applaudissions Sœur Philomène, en l'étroite salle de i'Elysée-des-Beaux- Arts, et où, feuilletoniste sévère et injuste, j'appréciais gravement vos essais du théâtre Montparnasse. Je me refusais, suivant l'exemple de mon vieil ami et distingué chef de file, Léon- Bernard Derosne, à discuter des ouvrages qui ne devaient être représentés qu'une seule fois devant un public d'abonnés et d'invités, et vous reconnaîtrez que cette théorie était tout de même parfaitement défendable... Mais je me gardais bien de contester que vous nous débarrasseriez un* jour d'un tas de vieilles formules d'une dramaturgie surannée. L'évolution s'est faite peu à peu ; les rétameurs du théâtre ont dû renoncer à leur système ; tout s'est tassé, tout est rentré dans l'ordre, et vous-même, qui naguère partiez en guerre contre les dieux de l'art dramatique, vous confessez doucement aujourd'hui à un interviewer indiscret que vous aimez
la Comédie-Française, ses auteurs et ses inter^ prêtes... Vous avez, nous avons tous deux vingt ans de plus, mon cher Antoine : les dieux révérés ne sont plus les mêmes. Nous non plusl Quelques éternels mécontents entretiennent la légende de l'Antoine révolutionnaire... Mais le public — le grand public — sait ce que vous avez fait de ce théâtre des Menus-Plaisirs, naguère voué à la banqueroute... Vous y avez appelé des écrivains qui vous restent fidèles; vous y avez formé des artistes; vous y avez constitué une solide troupe d'ensemble; vous avez fondé un répertoire admirable, et vous repoussez ces engagements « à la pièce » contre lesquels les comédiens syndiqués ne sauraient trop protester; en cela vous êtes franchement revenu aux traditions d'autrefois, qui étaient les bonnes... Non! il n'est pas possible qu'un comédien, qui joue une pièce quinze fois après l'avoir répétée durant six semaines, touche quinze feux de représentations et n'ait pas un sou d'indemnité pour ses répétitions. Il y a là une flagrante injustice qui se poursuit en certains théâtres...
Mais si l'Antoine de l'Elysée-des-Beaux-Arts a mis un peu d'eau dans son vin, Gandillot n'est plus, lui non plus, celui de l'ancienne légende.
Il ne vient plus aux assemblées annuelles déposer dans l'urne son bulletin de protesta-
tion ; il ne lance plus ces formidables boutades qui lui valaient les foudres présidentielles; le trust a ses partisans, et il contemple, impassible, la bataille. M. Raymond Poincaré, en cette admirable plaidoirie qui restera comme un monument de notre histoire du théâtre, rend hommage à sa courageuse indépendance ; MM. Millerand et Signorino rappellent ses démêlés avec la Commission et reprennent ses théories sur le domaine public et les billets d'auteurs. Rien n'y fait; Gandillot se tait et ne tire pas vanité de cette revanche que lui offrent les maîtres de notre barreau.
C'est à cette même barre qu'il y a neuf ans le même Gandillot se présentait. L'avocat des auteurs, M e Huard, ne pouvant attaquer la bonne foi de son adversaire, s'était tiré d'embarras en donnant à certaines questions accessoires des développements inusités : on avait plaidé durant de longues heures, et le président s'apprêtait à remettre les débats à huitaine lorsque Gandillot, exaspéré, se leva et prit la parole. Ce fut un vrai coup de théâtre... En quelques mots cinglants, il répondit à l'avocat et remit tout au point.
— Oh! je sais bien que j'ai perdu mon procès, dit-il gaiement au sortir de l'audience... Mais j'ai aussi perdu deux ans de ma vie avec cette affaire, ajoutait-il, s'adressant à notre
pauvre ami Gustave Roger qui n'en revenait pas. Je leur ai tout de même dit ce que j'avais à leur dire ! . . .
Il l'avait dit, en effet, et excellemment. Le malheur, c'est que la lutte était inégale et que sa protestation restait sans écho.
On trouvait alors que les pièces de Gandillot, les Femmes collantes, la Mariée récalcitrante, la Course aux Jupons, Ferdinand le Noceur et la Tournée Ernestin, gardent toujours une signification très claire et qu'elles sont le développement capricieux et fantaisiste d'idées vraies. On remarquait que tous ces différents sujets partent d'une juste observation des mœurs humaines et qu'à travers les inventions les plus drolatiques Gandillot a le trait qui décèle tout un personnage. Par malheur, les directeurs de nos scènes de genre s'étaient longtemps refusé à lui ouvrir leurs portes. Un usage, heureusement à peu près disparu, voulait qu'un jeune dramaturge prît un adroit collaborateur, lequel se chargeait bénévolement d'un tas de petites commissions, et Gandillot, qui n'entendait pas de cette oreille, avait résisté à ces marchandages. Le Gymnase avait joué entre temps la jolie Villa Gaby, le Palais-Royal le très amusant Sous-Préfet de Château- Buzard, les Nouveautés la désopilante Tortue, la Bodinière un petit bijou : De Fit en Aiguille, et Sarcey persis-
tait à prétendre que son neveu préféré procédait de Labiche. Mais nous étions quelques-uns à apprécier l'ironie savoureuse, la grâce souriante et aussi la sensibilité cachée et charmante des personnages du Bonheur à quatre et du Pardon, deux pièces que Gandillot lui-même a sans doute oubliées et qui avaient le défaut de venir avant l'heure... Que de pièces tombées pour être venues trop tôtl Gotte, de Meilhac, le Prince, de Meilhac et Halévy, le Prix Martin, d'Augier et Labiche, et l'étincelanle Marquise, de Victorien Sardou...
Vous voyez, mon cher Antoine, que je sais « mon Gandillot », et vous comprenez maintenant pourquoi je vous souhaite à tous les deux le succès que vous méritez. Mais je m'en voudrais d'oublier les interprètes de Vers l'Amour, à commencer par la délicieuse M lle Rolly qui a fait un beau chemin depuis le jour où — heureux présage! — elle débutait dans la Mariée récalcitrante du même Léon Gandillot.
Octobre 1905.
Autour de la Reprise du « Marquis de Villemer »
On remet à la scène le Marquis de Villemer, qui, en réalité, n'a jamais quitté le répertoire de la Comédie-Française depuis 1877. C'était pour la continuation des débuts de M. Worms que Perrin remontait l'œuvre de George Sand, et aussi sur la demande du collaborateur anonyme : Alexandre Dumas fils. La critique de 1877 nous contait que la première représentation du Marquis de Villemer à l'Odéon, en i863, avait été extrêmement houleuse. Les étudiants, qui composaient le tumultueux parterre, — que les temps sont changés I — criaient : « Vive madame Sand I » ; l'empereur donnait le signal de ces frénétiques applaudissements; quant aux artistes, surpris de démonstrations aussi bruyantes, ils hésitaient et se demandaient si la
terrible politique ne se mêlait point à toute cette affaire. La politique n'était là pour rien : Paris était heureux d'acclamer l'exquis écrivain qui, suivant le juste mot d'un illustre chroniqueur, comprit et aima vraiment le paysan, le paysan vivant loin de la capitale, au milieu de ces provinces qui gardent l'originalité de leurs mœurs. Paris rendait grâce à une femme qui, simplement, tendrement, lui avait montré tout ce qu'il y a de noblesse et de poésie dans la vie de la terre... C'était le salut de la Bohème reconnaissante à la dame de Nohant, que M. Jules Lemaître appelait, non sans une malicieuse irrévérence, la bonne déesse aux multiples mamelles toujours ruisselantes, la matrice destinée à recevoir, un peu pêle-mêle, les généreuses idées...
Et l'on cherche aujourd'hui pour quelle raison cette Bohème qui, à la même heure, sifflait outrageusement la Gaëtana d'Edmond About et se préparait à huer Y Henriette Maréchal des frères Goncourt, manifestait un tel enthousiasme pour une œuvre douce, intime et ne justifiant-point du tout cette fièvre qui s'empara du public de la première représentation. Mieux vaut croire que l'interprétation avait grandement contribué à l'éclat de la soirée. Le directeur de l'Odéon, l'aimable Charles de La Rounat, qui devait quelques années plus tard être
investi des fonctions solennelles — oh! combien! — de commissaire du gouvernement près les théâtres subventionnés, pour redevenir ensuite directeur de ce théâtre, avait eu la chance de grouper des artistes que leurs qualités, comme leurs défauts, servaient merveilleusement.
On parlera toujours, tant que vivra le Marquis de Villemer, de Ribes, le créateur d'Urbain : le pauvre garçon se trouvait miné par la phtisie, et sa voix, rongée par le mal, faisait merveille. . . On parlera toujours de Berton père dans le duc d'Aleria : sa bonne grâce souriante, sa désinvolture exquise, sa voix mordante, donnaient au personnage un relief étonnant... On parlera toujours et de M He Thuillier, qui enveloppait d'une délicieuse et inexprimable mélancolie le personnage de Caroline de Saint-Geneix, et de M m8 Ramelli, qui trouvait dans celui de la marquise le plus éclatant succès de sa carrière.
Nos anciens vantent — et ils ont bien raison! — une telle interprétation. N'empêche que, même avant l'annexion de la pièce au répertoire de la Comédie-Française, le Marquis de Villemer fit encore quelques belles soirées odéoniennes. Le second Théâtre-Français, dirigé par M. Félix Duquesnel, se transportait de temps à autre, le dimanche après midi, à la Gaîté de M. Albert Vizcntini. Point de spcc-
tacles diurnes alors, à l'exception des fameuses matinées Ballande, où Sarcey, Legouvé et La Pommeraye triomphaient comme conférenciers. L'usage voulait que les collégiens ne se rendissent au spectacle que le mercredi et le samedi, les veilles de congé; on donnait ces soirs-là dans nos deux théâtres français la pièce en vogue, et l'Odéon consacrait un jour au répertoire : le vendredi.
Que de fois nous écrivîmes à M. Félix Duquesnel pour le prier, au nom des élèves de sixième du lycée Saint-Louis, de modifier cette organisation!... Il resta sourd à nos prières, mais il eut l'ingénieuse idée de nous offrir à la Gaîté le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire somptueusement montés, et aussi le Marquis de Villerner.
Les amours de Caroline et d'Urbain effrayaient bien un peu nos familles : heureusement, ma grand'mère était l'amie de la bonne dame de Nohant, et j'étais ainsi autorisé à applaudir M. Porel et M lle Léonide Leblanc, sous les traits du duc et de Caroline. Léonide Leblanc dans Caroline de Saint-Geneix, n'y avait-il pas là de quoi bouleverser nos toutes jeunes cervelles de collégiens? Sa rayonnante beauté nous enchantait... A cet âge-là, écrivait le poète dont nous entr'ouvrions les pages, peut-on savoir ce qui est innocent ou criminel? Quant à M. Porel,
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qu'il jouât Mascarille, Crispin, Scapin, Figaro ou le duc d'Àleria, il était notre comédien favori : il se montrait d'ailleurs un d'Aleria plein de verve, d'esprit et de turbulente jeunesse... Une ingénue, la ravissante ingénue de la Demoiselle à marier, de Scribe, jouait le rôle de Diane de Xaintrailles : elle répondait au nom de Blanche Barretta, et le « placeur de l'orchestre », qui, pendant les entractes, nous renseignait sur les faits et gestes de chacun, nous racontait que la petite Barretta était la filleule de George Sand. Baillet jouait, et fort bien, le marquis, et Clerh, qui, à l'Odéon, semblait le plus parfait des comédiens et ne s'acclimata jamais complètement à la Comédie-Française, était chargé du rôle du vieux domestique.
Nous étions toujours sur les bancs du lycée lorsque, quatre ans après, la Comédie monta le Marquis de Villemer : nous étions même quelques-uns — n'est-ce pas, mon cher François Arago? — si épris de théâtre que nous collectionnions les affiches de la Comédie... Celle du Marquis de Villemer — mai 1877 ! —
est là, devant moi, encadrée. Quelle distribution !
Worms, après douze ans d'absence, rentrait à la Comédie. Il l'avait quittée, non sans chagrin : nommé sociétaire par ses camarades du Comité, il s'était vu — ainsi le voulait l'ukase impérial — supplanté par une de ses camarades, et cette injuste décision avait motivé sa démission. Ce départ privait le théâtre d'un de ses meilleurs comédiens. Toutefois, il faut bien avouer que le talent du jeune premier s'affina et s'assouplit considérablement au théâtre Michel. A la Comédie, la place se trouvait le plus souvent prise par Delaunay : à Pétersbourg, on faisait la plus fatigante mais aussi la plus utile des besognes, et l'amoureux en chef passait naturellement en revue tous les rôles de son emploi... Nul n'avait alors au théâtre Michel plus de succès que Worms, et lorsqu'en mai, chaque année, il rentrait à Paris, les propositions d'engagement affluaient de toutes parts. Montigny, qui s'y connaissait, tentait de montrer à Worms que les succès de Pétersbourg ne comptent pas... Heureusement, M. Sardou vint à la rescousse, et le Gymnase annonça la rentrée de Worms. Ferréol, de M. Sardou, la Comtesse Romani, que Dumas ne signa pas, et le Charmeur, une comédie oubliée, consacrèrent la gloire du revenant...
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Il possédait, au plus haut degré, deux dons suprêmes : le charme et la sincérité. Il avait la flamme, il avait la passion intérieure; il savait, et avec quel art ! détailler et nuancer une déclaration d'amour : le conventionnel «je vous aime » tombé de sa bouche n'avait rien de suranné.
Perrin, qui préférait voir Delaunay se confiner dans les amoureux de Molière et de Musset, Horace, de l'Ecole des Femmes, Acaste, du Misanthrope, Lelie, de l'Étourdi, Valentin, Perdican et Fortunio, Perrin rendit bien vite à Worms la place qui lui avait été prise, sous la direction précédente, par le gouvernement impérial. Sa rentrée dans don Carlos, d'Hernani, lui valut un triomphe. Au jeu sobre, simple et vibrant, Worms joignait une impeccable et admirable diction : c'était un grand et un très grand artiste qui revenait au bercail.
La distribution du Marquis de Villemer, en 1877, comptait encore les noms de Delaunay, de Thiron, de Barré, de Madeleine Brohan, Reichenberg, Provost-Ponsin et Croizette...
Delaunay n'était peut-être pas le d'Aleria rêvé par George Sand : il insistait sur certains mots, mais, en revanche, il enlevait la scène finale du troisième acte avec un superbe emportement :
il détaillait à ravir tout le couplet : « Ah ! c'en est trop à la fin I Et vous lasseriez la patience
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d'un duc )), et la scène, enlevée par ces deux maîtres comédiens, produisait une émotion indescriptible.
Et Thiron en Dunières, et Suzanne Reichenberg en Diane de Xaintrailles, et Barré, Tincomparable Barré, à qui le rôle de Vanderck du Mariage de Victorine valut, enfin et si tardivement le sociétariat! Et Madeleine Brohan qui, avant l'âge, quittait Elmire et Célimène pour jouer les jeunes mères I Qu'elle était exquise sous sa perruque blanche, la présidente de nos Chevreuillets, et comme elle redoutait le quatrième acte de ce rôle! Je l'entends encore, quelques mois avant sa retraite, murmurer :
— Ce dernier acte de Villemer m'aura vieillie de dix ans!... Quand il serait si facile d'en supprimer la moitié ! . . .
La marquise de Villemer disait vrai... Mais M. Jules Claretie avait des scrupules d'écrivain que ne connaissait pas son prédécesseur, lequel, dans la crainte d'effaroucher ses abonnés, taillait si volontiers dans Molière...
Cette interprétation eût été de tous points parfaite (M me Provost-Ponsin, bien qu'elle fût plutôt une soubrette, rendait acceptable la baronne d'Arglade) si le rôle de Caroline de Saint-Geneix avait été interprété par une autre comédienne que Sophie Croizette... George Sand avait rêvé Sarah Bernhardt dans Caroline,
mais la tragédienne était souffrante, et l'administrateur lui préférait Sophie Croizelte. C'était une erreur, et une erreur qui eût pu coûter cher à la pièce, car Sophie Croizette n'avait aucune des qualités du personnage. Elle le joua intelligemment, et c'est tout ce qu'on pouvait exiger d'elle. M me Emilie Broisat liti succéda et trouva là son meilleur rôle. La timidité, la résignation, la mélancolie, l'orgueil, toutes les faces du caractère furent supérieurement rendues par elle. Qui d'ailleurs rendit, mieux que M me Emilie Broisat, Chatterton, Philiberte, Mademoiselle de Belle-Isle? Son jeu était apprêté, sa diction guirlande, mais elle avait du charme.
C'est M me Blanche Barre tta qui, en ces dernières années, joua Caroline... Elle y fut adorable comme dans tous ses rôles d'amoureuses : Henriette des Femmes savantes, Angélique du Malade, Rosine du Barbier et Victorine du Mariage...
La Comédie-Française, dont la prospérité s'affirme chaque jour, nous prouve qu'il n'est pas d'artiste indispensable. Elle est tout de même trop tôt partie, la filleule de George Sand...
Novembre 1905.
Fantaisie triste.
C'est le titre d'une belle poésie d'Aristide Bruant. Alphonse Allais aimait cette Fantaisie Triste : je l'ai relue en rentrant du cimetière de Saint-Ouen, où sans discours, sans apprêt, nous venions d'enterrer notre ami... Et maintenant qu'ici même je veux vous parler d' Allais, je ne trouve rien de mieux que de transcrire sa poésie favorite.
F bruinait... L'temps était gris.
On n* voyait plus V ciel... L'atmosphère, Semblant suer au-d'ssus d' Paris, Tombait en bué* su' la terre.
F soufflait quéqu' chose... on n' sait d'où... C'était ni du vent ni d* la bise, Ça glissait entre Y col et 1' cou Et ça glaçait sous not' chemise...
Nous marchions d'vant nous, dans 1' brouillard, On distinguait des gens maussades. . .
Nous, nous suivions un corbillard Emportant l'un d' nos camarades.
Bon Dieu ! qu' ça faisait froid dans 1* dos ! Et pis, c'est qu'on n'allait pas vite; La moelle s' figeait dans les os, Ça puait 1' rhume et la bronchite !
Dans l'air y' avait pas un moineau, Pas un pinson, pas un' colombe; Le long des pierr' i coulait d' l'eau, Et ces pierr's-là. . . c'était sa tombe !
Et je m' disais, pensant à lui, Qu' j'avais vu rire au mois d' septembre :
Bon Dieu ! qu'il aura froid c'tte nuit !
C'est triste d' mourir en décembre !
J'ai toujours aimé 1' bourguignon, F m' sourit chaq' fois qu'i s'allume; J' voudrais pas avoir le guignon D' m'en aller par un jour de brume. . .
Quand on s'est connu l' teint vermeil, Riant, chantant, vidant son verre, On aim' ben un rayon d' soleil, Le jour oùsqu'on vous porte en terre.
Il y a dans tous ces vers un mélange de mélancolie et de fantaisie qui enchantait Allais... Il fallait l'entendre ponctuer, de sa voix sourde,
mais qu'il savait rendre caressante, les deux derniers vers!... Il avait, tout comme Bruant, une façon exquise de lancer le « On aim' ben un rayon d' soleil » .
C'est qu'Alphonse Allais — peut-être n'at-on pas suffisamment insisté sur cette face de son talent et de son caractère — fut un poète. Il avait, avec Salis, Jules Jouy, Charles Cros, Delmet, — que de disparus! — inventé ce délicieux Chat Noir, d'où sortirent deux maîtres du théâtre, Maurice Donnay et Léon Gandillot, et vous vous souvenez, non sans regret j'en suis sûr, de ce joli coin de notre vieux Paris, de cette adorable Bohème montmartroise. . .
Salis, cabaretier imposant, nous appelait gravement « Messeigneurs » et prenait bien soin de nous faire admirer, avant la représentation, les Steinlen, les Caran d'Ache et les Willette.
Ses notices pittoresques et bourrées d'anecdotes, ses bocks servis par des garçons en habits d'académiciens, tout donnait à ces réunions une saveur particulière. On ne savait si l'on se trouvait dans une brasserie ou dans un théâtre, dans up musée ou dans un atelier; on n'en passait pas moins trois heures, et trois heures charmantes, à applaudir des peintres, des dessinateurs, des chansonniers. Tous ces gens-là étaient considérés comme des pincesans-rire impénitents, et leurs blagues force-
nées semblaient inquiétantes. C'étaient, au fond, des hommes simples, naïfs et bons, qui soupiraient des romances, murmuraient des élégies, et qui, en dépit d'une cocasserie un tantinet apprêtée, n'étaient rien moins que des poètes.
Tandis que la représentation, sous l'œil vigilant du cabaretier Salis, se poursuivait brillante et fructueuse, Alphonse Allais, blotti en un coin du café, jouait aux dominos, au trictrac ou au jacquet, et émaillait la partie d'histoires burlesques... Quand le rideau était baissé, il quittait le Chat et venait nous rejoindre dans une toute petite brasserie de la rue Saint-Lazare, aujourd'hui démolie. Il se remettait aux dominos, aux bocks et aux histoires burlesques.
Raoul Toché l'écoutait, ahuri; Falguière n'en revenait pas, et M. Adrien Hébrard, ravi, interrompait la partie. Allais était alors escorté d'un camarade soi-disant canadien qui, à l'instar de son maître, contait d'un ton flegmatique de stupéfiantes aventures.
C'est à cette joyeuse époque que nous nous réunissions l'été à Trouville, en cette villa des Cèdres dont je crois vous avoir déjà parlé. Gandillot était le propriétaire de cette maison normande : Henry Fouquier, Alfred Capus, Coquelin cadet, Thérésa, Grosclaude et Allais en étaient les hôtes les plus illustres. Le boulan-
gisme triomphait alors, et Charles Desteuques, l'intrépide Vide-Bouteilles, — que tout cela est loin ! — arborait une chemise sur laquelle apparaissait superbe la tête du général. Allais avait naturellement suivi l'exemple : il avait décrété que les familiers de la villa des Cèdres iraient aux courses en bras de chemises boulangistes...
Celte chemise fit merveille, comme tant de ces inventions drolatiques dont Allais passait toujours pour l'éditeur responsable...
Mais, ainsi que M. d'Esparbès Ta fort justement indiqué dans un joli article, partout, au milieu de cette débordante fantaisie qui rendait Allais populaire, on trouvait des détails composés ayant l'air naturel, et toujours un souci d'art donnant à ces incartades un je ne sais quoi de léger, de délié et aussi d'absolument personnel.
Et il est très juste d'ajouter que le parfait écrivain de la Vie drôle séduisit tous les publics et ne blessa jamais personne. Les petites ouvrières de la Butte attendaient impatiemment l'article qui, dé presque quotidien qu'il était, devenait hebdomadaire, et M. Jules Lemaltre n'hésitait pas à déclarer que l'homme qui écrivit : « Tous les jours que Dieu fait, et il en fait, le bougre!... » descendait en droite ligne du grand Molière.
Quand je dis que l'article d'Allais était devenu hebdomadaire, j'explique peut-être, d'un mot, la transformation qui s'était opérée chez lui... Le Chat Noir était mort et, avec le Chat Noir, beaucoup de ses chefs... La fin prématurée de tant de fidèles camarades avait profondément affligé Allais. Certes il s'était créé de nouvelles amitiés, aussi solides que celles d'autrefois, mais le rayon de soleil que chante Bruant n'était plus là!... Rollinat avait suivi Jouy, Delmet, Salis, et beaucoup d'autres compagnons du Chat...
— A qui le tour, maintenant ? demandait récemment Allais à l'enterrement d'un camarade disparu.
Nul de nous ne répondit... On redescendit vers le boulevard, on s'attabla au café, on rassembla de bons et réchauffants souvenirs de jeunesse, et comme la vieille gaieté reprenait toujours ses droits Allais terminait par des toasts, et quels toasts! Nul ne les lançait plus gaîment...
Un jour que le brave Damoye, aujourd'hui administrateur de l'Athénée, nous narrait ses équipées d'Odéonie, Allais, regardant bien en face le tragédien, leva son verre et s'écria à la stupéfaction des passants :
— Messieurs, vous le voyez bien, cet homme à la face terrible, généreuse et glabre ! Il a appris
ll\ TRENTE ANS DE THÉÂTRE
cinq mille vers, oui cinq mille vers, en moins de trois mois, et cet homme, qui est là et qui respire encore, cet homme que nous contemplons et que nous aimons, est le frère de Phèdre!...
C'est le fils de Minos et de Pasiphaé ! . . .
L'effet de la scène était prodigieux... Deux gardiens de la paix contemplaient, souriants, ce stupéfiant spectacle...
Je pourrais citer bien des traits imprévus, cocasses, attestant l'incroyable fertilité d'invention d' Allais. Mais à quoi bon? Cet Allais-là, on le connaissait...
Celui qu'on soupçonnait moins, c'était l'Allais grave, presque solennel, prenant au sérieux les honneurs... Eh! oui! Les palmes académiques, les mérites agricoles, il les sollicitait pour ses amis. Il portait à sa boutonnière — qui le croirait? — la rosette d'officier d'instruction publique... Quel dommage tout de même qu'on ne lui ait pas donné le ruban rouge qu'il méritait si parfaitement ! . . .
Et je pensais à tout cela, l'autre soir, au retour du cimetière, en relisant Fantaisie triste...
Novembre 1905.
Le « Plateau »
L'auteur des Oberlé, M. René Bazin, contait, il y a quelques jours, à M. Adolphe Aderer, que pour la première fois il montait sur le « plateau » : il ajoutait que ce qui Ta le plus vivement frappé au cours des répétitions, c'est la lucidité extraordinaire avec laquelle M. Coquelin et son ami Frédéric Febvre saisissent, traduisent et inculquent à d'autres interprètes non pas seulement les idées, mais aussi les intentions mêmes des auteurs : ils discutent sur des nuances, ils proposent des intonations, ils trouvent des attitudes, et ils font tout cela très amicalement, gardant, dans leur façon de causer, de marcher, de gesticuler, quelque chose du grand répertoire qu'ils jouèrent si souvent l'un à côté de l'autre à la Comédie-Française.
L'interview de M. Bazin se poursuivait de la sorte, non sans mélancolie. Il semblait que Tau-
teur des Oberlé éprouvait quelque regret à n'avoir pu confier un rôle, un tout petit rôle, à son metteur en scène... Qui sait d'ailleurs si M. Febvre lui-même, au moment précis où il donne à ses jeunes camarades tant d'utiles indications, ne partage pas, sans même se l'avouer, ces fort légitimes regrets? C'est que, comme Worms, comme Delaunay, il a quitté la scène trop tôt, avant l'heure.
Avec quelle tristesse Delaunay me contait un soir, chez lui, à Versailles, les douleurs du comédien retraité I . . . Sa dernière représentation — nous nous en souvenons tous I — avait été une véritable apothéose : tous les comédiens, depuis le doyen Got jusqu'au plus modeste figurant, étaient groupés autour de lui; M. Jules Claretie avait tenu à célébrer dignement le grand amoureux de Molière et de Musset... Delaunay partait, malgré les démarches de son administrateur et de ses camarades; il avait le sentiment qu'il devait renoncer au théâtre, non point parce que l'âge commandait ce départ, mais — on comprenait ce scrupule — parce que son emploi même l'exigeait... Il s'en allait, à la vérité, le cœur déchiré, et peutêtre aurait-il consenti à rester deux ou trois années encore, si sa classe du Conservatoire n'avait été sa suprême consolation.
Mais voyez pourtant comme la malchance le
guettait. . . Un règlement, aujourd'hui heureusement aboli, l'atteignait : on lui fendait l'oreille sans même qu'il eût le temps de crier gare.
Bien plus, on oubliait — il sut depuis que c'était un oubli involontaire — de faire pour lui ce qu'on fit pour Got : on négligeait de l'appeler au Conseil d'enseignement de l'Ecole... Du jour au lendemain, cet homme qui était l'activité et la jeunesse mêmes (il se rendait à cette époque-là à pied de Paris à Versailles I) n'avait plus ni son théâtre ni son école. . . J'allai en 1896 lui faire visite : il habitait une petite maison rue des Missionnaires. Le ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts, M. Alfred Rambaud, désirait que le grand amoureux sortît de sa retraite et participât à la soirée donnée au palais de Versailles en l'honneur de l'empereur de Russie.
— Une seule poésie de Musset, cher monsieur Delaunay, dis-je suppliant. Vous ne pouvez pas refuser! Et au palais de Versailles, a deux pas de chez vous, pensez-y I
J'entends encore l'inoubliable Perdican me répondre de cette voix caressante et délicieuse, que ni l'âge ni la douleur n'avaient atteinte :
— Mais n'insistez donc pas ainsi I C'est convenu. Je viendrai. Et que M. le ministre sache bien que je suis très honoré de cette démarche qui me flatte profondément.
a8 TR*ENTE AN8 DE THÉÂTRE
Puis il me récita, avec une émotion inexprimable, l'Espoir en Dieu d'abord, la Soirée perdue ensuite... C'était quelque chose d'unique. Je balbutiai les compliments d'usage : je ne savais comment exprimer mon admiration.
— J'ai beaucoup souffert, reprit Delaunay, depuis quelque temps, et nul ne s'en doute...
Et tout en souriant, sans me laisser le temps de l'interroger, il ajouta :
— Vous pouvez redire à M. le ministre ce que je vous conte ici... Il m'a un peu connu autrefois, sous le ministère de M. Jules Ferry!... Il me comprendra peut-être... Et surtout vous le remercierez d'avoir songé à un mort...
Je rapportai la scène au directeur des beauxarts, mon ami M. Henry Roujon, qui, à son tour, me répondit :
— Voilà l'envers du théâtre, voilà aussi son revers ! . . .
Quelques jours après, Delaunay paraissait, resplendissant de jeunesse, sur la petite scène du palais de Versailles. M. Rambaud, M. Claretie, M. Roujon, les ministres, les ambassadeurs, tous s'empressaient autour de lui; le président Félix Faure tint à honneur de le féliciter et de le présenter à l'Empereur de Russie. • — Le plus jeune de nos jeunes premiers, dit solennellement notre Président au Tsar.
Le comédien ne souffla mot. Ce fut pour lui une minute supérieure : la soirée de Versailles l'avait aidé à panser bien des blessures. Le « plateau », toujours le plateau, et Delaunay l'avait aimé comme pas un !.. . Qui donc écrivait : Le théâlre ? Mais c'est l'histoire des amoureux qui se séparent, l'homme et la femme décidés à ne jamais se revoir, et chacun d'eux voulant laisser à son complice le meilleur souvenir.
Ces histoires déjà vieilles me revenaient, l'autre soir, à la mémoire tandis que j'applaudissais les Oberlé... Je reprenais une à une les réflexions un peu moroses, mais si judicieuses, de M. René Bazin, et je songeais à toutes ces pièces classiques et modernes que les deux comédiens, Constant Coquelin et Frédéric Febvre, jouèrent côte à côte. Se doutaient-ils alors, sociétaires à part entière et membres du Comité, qu'ils se retrouveraient un jour sur le ce plateau » de la Gaité et prépareraient tous deux, ensemble, les succès de tant de beaux ouvrages? Je les revoyais dans Mademoiselle de
3o TRENTE ANS DE THÉÂTRE
la Seiglière : l'un, Destournelles inimitable même après Régnier; l'autre, superbe, sous les traits du sévère Bernard Stamply; je les revoyais dans Figaro et Almaviva du Barbier de Séville, dans Annibal et Fabrice de V Aventurière, dans le Fils naturel, — ah I le Fressard idéal et l'impeccable Slernay ! — dans le don César et le don Salluste de Ruy Blas... Je les revoyais surtout dans le duc de Septmonts et le Clarkson de l'Étrangère. Avec quel art la maitresse scène du dernier acte de cette si curieuse comédie — un amusant mélodrame plutôt qu'une vraie comédie — était jouée, détaillée, nuancée par euxl L'avertisseur du théâtre, M. Besnard, armé de son bâton, accourait au foyer, prévenait les retardataires et jetait son traditionnel « Cinquième acte »... Immédiatement Madeleine Brohan, qui jouait la baronne de Rumières, quittait son fauteuil.
— Je descends sur la scène, je cours au guignol et ne remonterai pas... Je veux me payer le duo de Coquelin et Febvre.
Les jeunes habitués de la Comédie se précipitaient dans la salle et prenaient là une merveilleuse leçon de théâtre. . .
Une leçon, „oui, mais une leçon, entendez bien, qui n'avait rien de convenu, rien d'apprêté... C'était ce qui en doublait l'attrait, et je m'explique, moi qui ai savouré les « duos » de
TRENTE ANS DE THÉÂTRE 3l
V Étrangère, de V Aventurière et des ouvrages précités (j'en oublie beaucoup), je m'explique comment le délicat écrivain des Oberlé, peu habitué aux choses du théâtre, s'est laissé séduire par la collaboration discrète et avisée de ces maîtres comédiens... Il est très vrai que, quand il est présenté sous cette forme et porté à ce point, l'art du comédien est d'un intérêt passionnant, irrésistible. Au risque d'être une fois encore traité de vieille barbe, j'avouerai que la façon même dont ces comédiens parlent de leurs rôles et de leurs camarades d'autrefois me séduit infiniment, et que l'amour très tendre et très naïf qu'ils professent pour leur « plateau » a quelque chose de touchant.
Ces gentilshommes de théâtre, ainsi que les appelle joliment M. René Bazin, sont, à mon sens, non pas seulement de très grands artistes, mais, ce qui ne gâte rien, de fort braves gens. L'Oncle aimait à répéter que la première qualité du comédien consiste à trouver aveuglément, invariablement, sans nuances, toutes les pièces qu'il joue excellentes et tous les rôles qu'on lui donne admirables, et l'Oncle avait bien raison.
Notez d'ailleurs que M. Frédéric Febvre ne dipge pas la scène de la Gaîté. De temps à autre, quand son camarade Coquelin l'y invite, il vient au théâtre, s'installe à l'avant-scène,
3a TRENTE ANS DE THÉÂTRE
commence par donner des conseils et finit par mettre debout les scènes, les tableaux et les actes. Le reste du temps, il voyage, il bouquine, il bibelote, il fait de la musique et du roman... Jamais il ne quittera ce gentil cinquième de la rue Saint-Fiacre qu'il habite depuis bientôt quarante ans : son petit salon ressemble à une loge de comédien ; il y a accumulé les cadeaux d'empereurs et les sguvenirs de rois; rien n'y est livré au hasard; c'est une merveille de gracieux arrangement; on sent que le maître de la maison a le respect de l'optique théâtrale et de la scène à faire... Ne vous y trompez pas du reste : ce gentilhomme du théâtre est heureux et il apprécie son bonheur ; il aime l'odeur du « plateau », mais il l'aime par amour de l'art...
— Quand on a goûté de cette cuisine-là, me disait-il un jour, c'est pour la vie I . . .
Le mot est juste... On ne veut plus aujourd'hui avoir l'air d'y goûter, alors qu'autrefois le « plateau » était le paradis... Je comprends M. Bazin...
Novembre 1905.
Les nouveaux Professeurs du Conservatoire
Les nominations des nouveaux professeurs du Conservatoire ont ceci de particulier qu'elles rencontrent une approbation générale... Des maîtres de fugue et de contrepoint, MM. Caussade et Gedalge, je ne sais qu'une chose, c'est que tous deux ont fourni des preuves de leur science musicale : M. Gedalge remplit les fonctions d'inspecteur musical des écoles des départements, et il s'acquitte fort hien d'une tâche 'plus difficile qu'on ne le croit généralement. Quant à M. Caussade, il est depuis longtemps, au Conservatoire, le lieutenant apprécié de nos meilleurs professeurs.
Alfred Ernst, dont il convient de relire les savants ouvrages, nous a offert sur le contrepoint d'ingénieux aperçus. Un soir, à l'Opéra,
à une des répétitions d'ensemble des Maîtres Chanteurs j je le priai de m'expliquer ce qu'on entend par le contrepoint.
— Le contrepoint? répondit-il... C'est que vous abordez là une des plus graves questions musicales I. . .
Je m'en doutais bien un peu, mais l'occasion était bonne de me faire donner, par un des hommes les plus experts en la matière, une leçon de contrepoint. Deux longs entr'actes furent consacrés à mon éducation, et j'avoue, à ma honte, que je restai rebelle et ne compris pas grand'chose aux explications de notre regretté confrère. Je sais seulement — et je vais bien étonner l'aimable directeur de l'Opéra qui, l'autre jour, me posait une colle de contrepoint ! — que dans le Messie de Hsendel (ce Messie que nous n'entendons plus qu'au Conservatoire) on note un beau contrepoint. Je sais . aussi que Chérubini écrivit, vers Tan i835, — soixante-dix ans de théâtre I — un cours de contrepoint et de fugue, en collaboration avec Fromental Halévy . . .
Pour ce qui est du cours d'opéra, M. Bouvet remplace M. Lhérie qui, il y a quelques années, succédait lui-même à M. Giraudet.
M. Lhérie, le créateur du Don José de Carmen* fut un professeur impeccable... Très consciencieux, très érudit, connaissant admirablement l'ancien répertoire, se rendant un compte précis de l'évolution musicale dont les effets sont indiscutables, il se préoccupait avant tout de choisir, pour ses élèves, des scènes de théâtre. Entendez par ces mots « scènes de théâtre » des scènes mettant en relief les qualités personnelles de chaque élève. Cette méthode produisit les plus heureux résultats... Ajoutez que M. Lhérie ne dédaignait pas de consulter ses collègues, les professeurs de chant, sur les qualités de chaque concurrent : il exigeait qu'il y eût, entre la classe d'opéra et celle de chant, un lien très étroit.
M. Bouvet, qui le remplace, possède de brillants états de services. C'est à l'Eldorado (il sortait du Conservatoire où il n'était même pas admis à concourir) qu'on l'entendit pour la pre-
mière fois. Il y chantait tout simplement la chanson. L'Eldorado était alors la pépinière de nos théâtres : Renard, qui le dirigeait, s'amusait à dénicher les étoiles et nous avait déjà montré Anna Judic, Louise Théo, Mily Meyer.
M. Bouvet ne resta pas longtemps le pensionnaire de Renard; l'opérette le guettait... Il créait Fanfan la Tulipe, de Louis Varney, dont le succès dépassait toutes les prévisions : après Fanfan, François les Bas Bleus, ce délicieux opéra-comique commencé par Bernicat et terminé par André Messager. La fameuse valse (( Espérance en d'heureux jours » était trissée d'enthousiasme.
Carvalho engagea l'étoile des Folies... Durant dix ans, M. Bouvet chanta à l'Opéra- Comique tous les rôles. Le vieux répertoire trouvait en lui un parfait interprète : il était le Figaro du Barbier, il était le père de la Traviata, ce qui ne l'empêchait pas de créer supérieurement le Rêve, l'Attaque du Moulin, le Roi d'Ys et nombre d'autres ouvrages... Carvalho tenait même son pensionnaire en si particulière estime, qu'il l'affichait jusqu'à quatre fois par semaine... A un métier aussi dur il est difficile de résister, mais notre Figaro était solide : il s'employait courageusement...
Enhardi par le succès, M. Bouvet s'essaya, en province et à l'étranger, dans les rôles de
grand opéra. Sans en rien dire à son directeur, M. Carvalho, il caressait le rêve, fort légitime après tout, d'entrer à l'Opéra. Les portes de notre Académie de musique lui auraient été ouvertes si, à cette époque même, M. Delmas d'abord, M. Renaud ensuite, n'avaient été les titulaires de l'emploi. Les auteurs de Guernica, représentée à l'Opéra-Comique, MM. Gailhard et Paul Vidal, ne demandaient pas mieux que de réaliser le désir de leur principal interprète. L'emploi des barytons et des basses chantantes est assez vaste pour que trois artistes de premier plan s'en emparent, et je pense que M. Bouvet, comédien en même temps que chanteur, pouvait, tout aussi bien que M. Renaud, idéaliser le Beckmeisser de Wagner, le Don Juan de Mozart, l'Hamlet d'Ambroise Thomas ou le Wolfram de Tannhœuser. Mais une circonstance imprévue contrecarra les projets de notre baryton, qui étaient aussi ceux du directeur de l'Opéra. . .
Ce fut, on le conçoit, pour M. Bouvet, une cruelle déception, la première sans doute de sa carrière. Ennuyé, dépité, il quitta Paris et apprit l'italien. J'eus alors occasion de le voir, dans je ne sais plus quelle œuvre extrêmement italienne, à la Scala de Milan. On l'applaudissait, on l'acclamait, on lui tressait des couronnes, mais, visiblement, ce n'était plus ça...
Il regrettait Paris et il eût renoncé à tous les cachets de la Scala pour un engagement salle Favart. Je transmis ses doléances a M. Albert Carré... Malheureusement la place était prise. Gomment faire pour la lui rendre ? Très aimablement, M. Albert Carré trouva le "moyen de rappeler l'exilé, qui donna quelques représentations sur la scène de ses anciens succès... Mais d'engagement ferme il ne pouvait plus être question : la troupe était constituée, les pièces nouvelles distribuées. Qui va a la chasse. . .
M. Bouvet devint alors directeur à Pau, où on inaugurait un théâtre de musique. Délégué aux fêtes de Jéliotte, je vis le directeur à l'œuvre ; il avait préparé, pour la semaine de Jéliotte, — car Jéliotte eut sa semaine I — une série de représentations vraiment superbes. Le jeune imprésario ne se contenta pas d'appeler à lui les principaux artistes de Paris, il fit mieux : il organisa, sous la direction d'un chef d'orchestre éminent, M. Brunnel, des concerts classiques. Des séances de Beethoven, d'Haydn, et de Bach, dans une ville aussi cosmopolite que Pau, l'idée était' hardie, et nous ne croyions guère à sa réussite... Notre imprésario tint bon, réussit, et aujourd'hui encore, alors que le théâtre a changé de direction, ces concerts vivent et prospèrent.
Voilà bien des titres qui justifiaient la nomi-
TRENTE ANS DE THÉÂTRE 3g
nation du nouveau professeur d'opéra au Conservatoire. Il y aurait injustice à ne pas rappeler également que le successeur de M. Lhérie est un peintre de réel talent. Il est médaillé du Salon, et, à ces heures de découragement dont je parlais tout à l'heure, il se console en broasant de jolis coins de Bretagne : il s'était réfugié, en ces derniers temps, au Groisic; le voilà rede ven u Parisien * .
Les deux nouveaux professeurs de comédie, MM. Jules Trufïier et Pierre Laugier, prennent les classes de MM. de Féraudy et Le Bargy, démissionnaires **.
M. Bouvet est peintre, M. Trufïier est poète. Sous les Frises et le Dîner de Pierrot — je ne cite que ses ouvrages les plus connus — - re-
• Les classes d'Opéra et d'Opéra-Gomiquc ont été, l'an dernier, réunies en une seule qui porte le nom de « classe de déclamation lyrique. » M. Bouvet est donc aujourd'hui professeur de déclamation lyrique au Conservatoire.
•• M. Pierre Laugier, décédé cette année au mois de janvier, a été remplacé au Conservatoire par M m0 Sarah Bernhardt. On trouvera plus loin un article sur le regretlé artiste.
curent un accueil chaleureux, et les Sonnets du jeune sociétaire sont célèbres... Ingénues et amoureuses, jeunes premières et soubrettes, grandes coquettes et duègnes, toutes les artistes de la Comédie ont été galamment glorifiée» par lui ; nul ne marivaude avec plus d'aisance, nul n'est plus fidèle aux traditions de la vieille Comédie : il aime son théâtre, il le sert, il le respecte, il l'honore, il en a la foi... Lorsqu'il parle de la Maison de Molière, il ne dit point la Comédie-Française, il dit « la Comédie », tout court et sans épithète; il n'ignore pas que les nouveaux venus raillent cet attendrissant respect, mais peu lui importe... S'il n'est pas sur le « plateau » , s'il ne répète pas, il court à la Bibliothèque, chez son ami Georges Monval, avec lequel il odéonisait autrefois... Quelques semaines de congé lui sont-elles accordées? Il prend le train pour Athènes, il va porter là-bas un rayon de France, et il y crée une école de diction française. La besogne terminée, il rentre à Paris, et, sur le bateau, tandis que les passagers rendent l'âme, il compose un charmant sonnet sur l'Acropole. . .
— La vie de Truffier, me disait un de ses camarades, se passe dans un sonnet du grand siècle....
De tous les rôles qu'il a joués, son meilleur est celui du maître à danser du Bourgeois g en-
TRENTE ANS DE THÉÂTRE !\l
tilhomme; il y apporte sa bonne grâce, sa légèreté et son esprit, sans tomber un seul instant dans la charge... Tel nous l'apprécions sous les traits du maître de danse, tel nous le retrouvons à la ville, aimable, spirituel, galant...
— Quand on applaudit Truffier, ajoutait ce camarade, on a l'impression qu'il comprend merveilleusement les personnages qu'il représente et que, si on l'y poussait, il les commenterait I . . .
Cette critique même, qui ne manque pas de justesse, n'atteste-t-elle point que le sociétairepoète sera un excellent professeur ?. . .
En confiant à M. Pierre Laugier la classe laissée vacante par M. de Féraudy, on a rendu justice à un très distingué comédien : on savait qu'il avait remplacé plusieurs de ses camarades et que professeurs, élèves et directeur, tous se déclarèrent ravis de cette suppléance. . . Quant à moi, je voudrais bien réparer les rudes injustices que je commis autrefois à l'égard du nouveau professeur. Je l'ai beaucoup et souvent chicané, au temps déjà bien lointain où chaque
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dimanche j'occupais le rez-de-chaussée du critique dramatique ; je le trouvais intelligent, mais laborieux, et plus fait pour la comédie dramatique et la tragédie que pour les financiers, les grimes et les rôles à manteaux du répertoire. Il est possible que M. Laugier ne serait pas déplacé dans le Brissot de Denise, qu'il jouera quelque jour... Mais ce qui est certain, c'est qu'il tient sans faiblir Orgon de Tartufe, Chrysale des Femmes savantes, Arnolphe de Y École des Femmes, Argan du Malade, Harpagon de l'Avare, Orgon du Jeu de l'Amour, Bartholo du Barbier ou du Mariage. C'est un comédien de répertoire, dans la plus large acception du mot, un comédien possédant toutes les traditions (il fut élève de Delaunay), et s'étant emparé de ces rôles, tous plus lourds les uns que les autres, à force d'intelligence et de travail. Il a acquis peu à peu, en jouant beaucoup et en jouant aux côtés de ses aînés, le don suprême, le premier de tous : le style... A une époque où Molière est contesté par nos jeunes comédiens de l'école moderne, il est bon d'avoir des artistes de répertoire... Ce sont ceuxlà qui sont la réserve de la maison de Molière. Le mot de Sarcey restera éternellement vrai : (( Pour bien dire Hugo, il faut avoir passé par Corneille et Racine... Pour bien jouer Dumas, Sardou ou Augier, il est indispensable de
savoir ses gammes. Et les gammes, c'est Molière!... »
MM. Laugier et Truffier ont appris leurs gammes; ils les savent; ce sont des traditionalistes qui préfèrent les succès durables du répertoire aux triomphes trop souvent éphémères de la comédie moderne... Voilà pourquoi je suis de ceux qui se réjouissent pleinement de leur entrée au Conservatoire.
Avec MM. Silvajn, Leloir, Paul Mounet, Georges Berr, Truffier et Pierre Laugier, les élèves de notre École de déclamation peuvent être rassurés : l'enseignement de l'art dramatique est en bonnes mains. . .
Décembre 1905
Auteurs et Comédiens
J'ai dit rapidement, à cette place, ce qu'avait été le procès désormais fameux du Trust :
M. Raymond Poincaré, élargissant et élevant le sujet, n'a pas seulement présenté une défense admirable de la Société ; il a retracé l'histoire des anciens et des modernes et s'est magistralement acquitté de cette double tâche. J'ai assisté à toutes les séances de la i re chambre et je ne pense pas qu'il existe à l'heure actuelle un monument de notre histoire théâtrale plus complet que cette plaidoirie... Ceux qui, comme nous, chicanaient la Société des auteurs à propos du domaine public et des billets d'auteurs se sont laissé séduire et convaincre par la merveilleuse parole et les irrésistibles arguments du grand avocat. Sur ce point, tout le monde est d'accord. Les récalcitrants, nous l'espérons
tous, feront amende honorable et reconnaîtront les bienfaits d'une Société qui n'est peut-être pas parfaite, mais qui n'a pas encore son égale.
M. Poincaré a bien voulu, au cours du procès, rappeler qu'en 1900, après une visite dans les théâtres populaires d'Allemagne et d'Autriche, j'avais cité une lettre signée de plusieurs auteurs dramatiques étrangers... Cette lettre, singulièrement instructive, était adressée à l'agent général, notre regretté ami Gustave Roger ; ces messieurs sollicitaient la communication des statuts de la Société des auteurs français; devant les exigences de certains directeurs de rencontre, ils avaient décidé d'organiser une association sur le modèle de celle qui existe en France.
Qu'est-il advenu de ce projet? J'eus la curiosité de poser la questiqji à M. Rodolphe Lothar, qui, l'été dernier, me rendit ma visite de Vienne. M. Lothar, vous ne l'ignorez pas, est un des plus brillants écrivains de la presse viennoise : il est à la fois poète et critique, chroniqueur et auteur dramatique : il est renseigné sur l'histoire et la philosophie, sur l'économie sociale et la politique; c'est un journaliste qui, selon les exigences du temps, du lieu et du sujet, se réjouit, s'apitoie et s'indigne; il sait par cœur Goethe et Schiller, il commente Molière et Shakespeare, il s'ingénie à repenser
avec eux. . . Je ne pouvais donc mieux faire que de consulter M. Lolhar. . .
— Non! me répondit-il... Tous nos efforts, toutes nos démarches, toutes nos campagnes de presse n'aboutirent à rien, et, malgré tout l'intérêt que nous avions à fonder une société des auteurs semblable à la vôtre, nous avons échoué. La raison de cet insuccès est simple : les écrivains, chez nous, traitent de gré à gré avec les directeurs : leurs conventions sont particulières et secrètes ; un auteur qui débute ne touche pas les mêmes droits qu'un auteur comptant de longs états de service. Les auteurs français, au contraire, et je les en félicite hautement, ont une notion plus juste de la solidarité : ils n'admettent pas ces distinctions : ils exigent que l'auteur dont le nom parait pour la première fois sur une affiche ait les mêmes titres et les mêmes droits que le plus ancien et le plus fortuné d'entre eux... Nous ne pûmes faire admettre cette égalité et cette démocratie artistiques, et nous nous heurtâmes à d'insurmontables obtacles. De guerre lasse nous avons renoncé à notre idée, et nous continuerons à laisser les choses en l'état jusqu'au jour où nos auteurs finiront par comprendre qu'ils sont les premiers lésés. Que vos dramaturges s'estiment heureux et bienheureux! Ils diffèrent d'opinions sur quelques détails, mais, en
somme, les dissidents forment une infime minorité.
J'ai rapporté les propos de M. Rodolphe Lothar... L'approbation de nos voisins est, à mon sens, la preuve indéniable de la force même de la Société des auteurs français. Comparez donc, chers auteurs, ce qui se fait chez* nous avec ce qui ne se fait pas chez les autres, et concluez... J'entendais hier un de mes plus intimes amis dire à un de ses confrères de la Commission des auteurs :
— J'ai souvent pesté contre la Société; j'ai même intenté un procès à un directeur de théâtre, mais remarquez bien que c'étaient des faits personnels qui me préoccupaient... Aujourd'hui, je me tais par la seule raison que c'est de l'existence même de la Société qu'il s'agit...
Voilà des paroles qui, comme celles de M. Lothar, sont empreintes du plus pur bon sens... Quand elles ne serviraient qu'à donner à réfléchir aux hésitants et aux égarés, elles auraient leur utilité. . .
Qu'on ne s'y trompe d'ailleurs pas. Une autre question se pose, tout aussi sérieuse.
Et les comédiens?
Mon ami Constant Coquelin, se faisant l'interprète de tous ses camarades, hommes et femmes, sans exception et sans distinction, a formulé il y a quelque temps, au nom de l'Association des artistes, de légitimes plaintes : il juge que le système d'accaparement ou d'association — les mots importent peu — causerait un préjudice extrême à toute la corporation...
Pourquoi? objectent, étonnés, les syndiqués.
Mais parce que le comédien qui n'aurait pas le bonheur de vous plaire, messieurs les syndiqués, serait a priori écarté de tous les théâtres dont vous prendriez la direction...
Voilà l'argument de Coquelin : il est net, il est précis; il est, j'ajouterai, irréfutable.
Assurément, nos comédiens ont raison de se défendre et de se liguer contre les directeurs qui prétendent payer les seuls feux des représentations et non ceux des répétitions ; nos comédiens repoussent ces exigences, alléguant qu'une pièce, deux mois répétée, est parfois jouée deux semaines. Vous accomplissez, mon
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cher Gémier, vous et vos camarades, de la bonne besogne en constituant un syndicat, et nul ne vous en blâme. . . Prenez garde pourtant : vous êtes plus menacés que vous ne semblez le croire par les trusteurs. Je ne cite aucun nom, aucun théâtre... Mais où vous réfugierez- vous et que deviendrez-vous, je vous le demande, le jour où votre engagement finira, le jour où vous aurez cessé de plaire aux directeurs qui tiendront entre leurs mains puissantes le sort de plusieurs théâtres? Vous gagnerez la province? Mais qui donc vous dit que les mêmes syndiqués n'accapareront pas les théâtres de nos grandes villes? Qui donc vous dit que leur administration n'englobera pas Paris et ses environs, et les plus importants centres de France? Rien ne serait plus facile, songez-y, et c'en serait fini alors de nos théâtres de province, qui aujourd'hui cherchent en vain à résister à la terrifiante et envahissante multiplicité des tournées.
Coquelin, qui a trouvé le moyen de mettre debout si heureusement et si rapidement tant de belles et bonnes choses, envisage ces diverses hypothèses, et on sait l'intelligente ardeur qu'il apporte dans la discussion de tout ce qui touche à l'art dramatique.
Je voudrais que mon ami Coquelin comprît le sentiment qui me pousse à crier gare... Le
Comité des artistes, qui tient séance chaque semaine et déplore l'absence de son si aimé président, ne restera pas indifférent à ce qui se passe. J'ai reçu, ces jours-ci, d'attristantes confidences de comédiens, et je déclare que tous — les heureux, et à plus forte raison les malheureux — sont terrifiés par ces projets d'accaparement.
En indiquant cet état d'esprit, je remplis un simple et tout naturel devoir. Il me paraît impossible que les auteurs ne se solidarisent pas avec ceux qui jouent leurs œuvres... Ceci ne va pas sans cela : la cause des comédiens est intimement liée à celle des auteurs : leurs intérêts sont les mêmes... Sachons gré au président de l'Association des artistes d'avoir, dès la première heure, précisé la question et de l'avoir présentée sous son véritable jour.
Écrivains et interprètes doivent s'unir pour triompher...
Décembre 1905.
Les Refrains dOffenbach
Ils ont leur histoire, ces gais refrains que Louis Varney nous rendra samedi prochain, au Châtelet, avec l'extraordinaire distribution que vous connaissez.
C'était pendant l'Exposition de 1900. Les soirées officielles se succédaient les unes aux autres : l'air d'Hérodiade, le duo de Sigurd, le trio de Faust et le quatuor de Rigoletto avaient fait le tour des ministères : il s'agissait de renouveler les programmes. On n'avait pas encore eu recours à la danse*: l'écueil, c'est que les estrades étroites et les scènes improvisées conviennent mal aux ballets... Le soulier de Coppélia a de singulières exigences : il est fragile, il veut de l'espace. Par bonheur, M lle Rosita Mauri donna l'exemple : ce fut elle qui, la première, se montra devant nos hôtes royaux.
Elle n'avait pas paru en public depuis plusieurs années et mourait de peur; elle n'en remporta
5a TRENTE ANS DE THÉÂTRE
pas moins un étourdissant succès et enleva, avec une grâce, un esprit et une crânerie audessus de tout éloge, des danses espagnoles d'un joli modernisme, qu'elle s'était ingéniée à confectionner elle-même. Le triomphe de Rosita Mauri décida nos ballerines à grimper sur les estrades ministérielles, et on ne vit plus, durant dès mois, que pirouettes, pointes et entrechats : chaque pays avait sa danse et tous les commissaires étrangers débordaient de joie. Tout a une fin, hélas! même la danse... Les Hansen et les Mariquita avaient réalisé des prodiges... Il fallait trouver autre chose et, une fois encore, rafraîchir l'affiche. Ce fut Anna Judic qui tira d'embarras les préposés à l'organisation des Menus Plaisirs officiels.
Blottie dans sa ferme d'Avallon, Anna Judic consentit à chanter — pour une fois seulement! — le Piouit, le Colonel, et toutes ces joyeuses chansons qui contribuèrent si largement à la fortune de l'aimable Bertrand... Elle fut acclamée. . . Elle avait juré de ne pas recommencer, mais on sait ce que valent les serments de comédiennes. . . Un soir, le spectacle fini, elle nous chanta quelques couplets de la Belle Hé- Une et de la Vie Parisienne.
La Belle Hélène, pour ceux dont les tempes commencent à s'argenter, c'est, vous le savez, toute la jeunesse... Ce que nous aimons sur-
tout en cette musique endiablée, c'est le souvenir des belles années disparues. En écoutant les savoureuses fantaisies de Ménélas et de Calchas, nous sommes, sans nous en douter, heureux de retrouver des lambeaux d'Homère et de Virgile et des débris des textes grecs et latins, qui nous ennuyaient jadis si fort. La Belle Hélène, au fond, c'est notre rhétorique, c'est le pensum des cent vers mot à mot, de même que la Vie Parisienne, c'est l'âme du vieux Paris où nous sommes nés, du Paris sans électricité, sans tramway, sans auto!...
Nous écoutions Anna Judic soupirer ces Refrains d'Offenbach, et un tas de vieilles aventures, faites de sourires et de regrets, nous trottaient par la tête. Nous étions pleins de reconnaissance pour cette charmante femme qui, alors qu'elle s'était bien promis de ne plus recommencer, nous murmurait d'une voix discrète, attendrie, et qui sentait elle-même le regret de tant de jolies choses. La soirée touchait à sa fin : les huissiers du ministère éteignaient les dernières chandelles, et l'orchestre entonnait le fameux quadrille d'Orphée aux enfers, celui-là même qui emporta, dans son tourbillon frénétique, toute une génération disparue. A droite, à gauche, partout de l'Offenbach...
Cette scène, dont Anna Judic se trouvait être l'interprète principale, se passait au minis-
tère de l'Intérieur; M. Waldeck-Rousseau y assistait impassible, attendant le départ de ses invités et roulant machinalement une cigarette entre ses doigts : il n'avait pas l'air d'écouter; il n'en avait pas moins tout entendu et si bien entendu qu'en quelques mots nets et décisifs il disséqua le talent de Meilhac, Halévy et Offenbach. Cet homme qui, dans la journée, avait passé trois heures à la Chambre, répondu victorieusement à des interpellations de droite et de gauche et donné une solution précise aux questions les plus diverses, trouvait ensuite le temps de s'occuper de théâtre et de parler savamment d'un art qu'il adorait. Comme j'aurais souhaité qu'on sténographiât ce soir-là sa causerie familière ! Avec quel bonheur d'expressions il indiqua pour quelles raisons d'ordre social ce genre qui séduisit toute une époque, toute une génération, subit une naturelle évolution et s'appela, en fin de compte : l'opérette ! . . . Avec quelle délicatesse il nous montra que les parodies, les blagues, les irrévérences de la Belle Hélène et de Barbe bleue, d'Orphée et de la Grande-Duchesse conservent toujours une note douce et presque affectueuse de poésie souriante et d'ironie gracieuse I . . .
Je rapportai au ministre de l'Instruction pupublique, M. Georges Leygues, non pas seulement la scène des Refrains d'Offenbach, mais
aussi les attachants propos tenus sur les trois illustres collaborateurs ...
— C'est un poète qui a jugé trois poètes ! fit le ministre.
Il ne nous restait plus qu'à monter un acte d'Offenbach sur la scène de l'hôtel de la place Beauvau... Je me proposais de « fragmenter »
les Contes d'Hoffmann et m'apprêtais à soumettre mon projet à l'ingénieux directeur de l'Opéra-Comique lorsque je devins le voisin de campagne de mon ami Louis Varney. J'étais sauvé. Varney me voyait en proie à une noire tristesse : je lui confiai ma peine; j'avais la mission de varier les programmes ministériels et je ne trouvais plus une seule idée. . . Ici, au Commerce, on remontait la Corde sensible, cette Corde dont raffolait Sarcey et qu'exècre notre Catulle Mendès ; là, à l'Agriculture, on mettait à la scène des petits actes nouveaux. Comment faire pour renouveler cet officiel répertoire?
— Nous allons relire, répondit Varney, toutes les œuvres d'Offenbach, les célèbres et les oubliées... Nous en extrairons des airs et des refrains et, ce travail terminé, je prierai Gandillot de mettre des paroles sur ces airs. Nou4 coudrons alors les scènes entre elles et nous aurons ainsi une revue très sommaire, mais, je crois, très amusante. Nous réunirons une douzaine d'artistes; nous distribuerons les
rôles; nous louerons des costumes; nous recruterons un petit orchestre, et tout cela bien soudé, bien présenté, tirant l'œil, constituera un spectacle vraiment nouveau. Nous appellerons cet acte : les Refrains d'Offenbach.
Aussitôt dit, aussitôt fait. . . Gandillot se mit à la besogne, piocha son Offenbach qu'il connaît d'ailleurs comme pas un, et composa un prologue explicatif tout exprès pour M me Simon- Girard. On collationna, on apprit, on joua et on triompha. Bien entendu, Varney avait réservé à Anna Judic les célèbres couplets du Docteur Ox et de la Grande-Duchesse. Nos deux étoiles de l'opérette devenaient, sous l'œil malin de notre ami Cadet, merveilleux compère, les protagonistes de ces Refrains...
Les répétitions de cette sémillante fantaisie, auxquelles M me Waldeck-Rousseau voulait bien assister, furent délicieuses, trop courtes, et je crois bien que les auteurs, les artistes, les décorateurs et tous nos collaborateurs gardent de ces fêtes un souvenir sincèrement ému.
Tout à l'heure, au Châtelet, lorsque l'avertisseur lancera le traditionnel « En scène pour les refrains! » nous serons quelques-uns à revivre ces heures charmantes et déjà si loin de nous... Et tristement nous songerons au grand disparu, au poète jugeant les trois poètes. . .
Janvier 1906.
Autour de la Reprise des « Caprices de Marianne
Une des plus délicieuses fantaisies de Musset, les Caprices de Marianne, va reparaître et accompagner sur l'affiche de la Comédie-Française le Réveil, l'admirable drame de M. Paul Hervieu.
Il faut remercier M. Jules Claretie de maintenir, avec tant de soin, le répertoire de Musset... Ce que j'écrivais l'autre jour à propos du théâtre de Meilhac-Halévy-Offenbach, je le répète aujourd'hui pour Musset : il n'est pas un de nous qui, sur les bancs du collège, n'ait rêvé de Marianne et de Jacqueline comme de Boulotte et d'Hélène. Nos trop courtes récréations se passaient à discuter l'interprétation de // ne faut jurer de rien, de On ne badine pas avec F Amour, du Chandelier ou des Caprices, et nos heures d'études s'employaient à versifier des sonnets à l'adresse de Sophie Croizetle. Nous n'avions
alors que les matinées de Ballande, où Sarcey, Emile Deschanel, Legouyé et Henri de La Pommeraye, conférenciers éminents, commentaient les textes classiques... Nous demandions à Ballande d'afficher Musset, mais notre homme, en sa solennité doctorale, n'admettait pas de telles licences. Ces œuvres-là ne convenaient pas aux lycéens... Elles faisaient partie des corbeilles de noces : les jeunes maris élégants — les cocodèsl — les offraient a leurs épouses, pour leur former l'esprit... Et M. Villemain, un des princes de la critique, proclamait qu'il fallait aimer Musset pour sa prose et non pour ses vers, ce à quoi Sainte-Beuve, répondait par la fameuse apostrophe : « Les Nuits sont immortelles : rien ne les abolira... Tant qu'il y aura une France et une poésie française, les flammes de Musset vivront comme vivent les flammes de Sapho! » J'ai souvent revécu toutes ces heures de jeunesse en compagnie du plus parfait interprète de Musset, notre cher ami Delaunay.
Quoi d'ailleurs de plus séduisant que de faire parler un comédien de son auteur favori? José Dupuis, qui marquait d'un trait si puissant les personnages de Meilhac et Halévy, excellait à expliquer ses rôles. Il fallait l'entendre le soir, à la brasserie, après le spectacle, conter, entre un bock et un sandwich, une histoire de cou-
lisses. .-. Son récit prenait les allures d'une vraie comédie : les temps, les effets, tout y était dosé avec un art merveilleux des nuances; nous avions devant nous un personnage échappé du théâtre de Meilhac et Halévy, qui gesticulait, qui pensait, qui vivait.
A l'exemple de José Dupuis, Delaunay possédait l'art de faire revivre à la ville ses personnages de théâtre... Vieilli, malade, attristé (je vous ai dit les raisons de cette mélancolie), notre ami retrouvait toute sa jeunesse dès qu'il évoquait les souvenirs de la scène. Quelle grâce avisée! Quelle ardeur entraînante! Nous l'écoutions, ravis, et nous revoyions et Perdican, le front mâle et fier, et Fortunio, la joue en fleur gardant les roses de l'enfance, et Valentin s'avançant le talon sonnant, l'œil au ciel, assuré de sa conquête, plein de la joie et de l'orgueil de vivre... Tout un printemps de poésie et de jeunesse éclatait soudain en ce vieillard métamorphosé et comme sortant d'un rêve...
Ce que c'est, d'ailleurs, que cet art prestigieux du théâtre! Une autre interprète de Musset, M me Favart, la frémissante Camille à 9 On ne badine pas avec l'Amour, débitait, il y a quelques jours, devant moi, le couplet de Camille, et commentait, en termes d'une rare justesse, ce rôle de Marianne qu'elle ne joua que par hasard.
— Par hasard, reprit-elle pleine d'enthousiasme, comme si elle s'apprêtait à entrer en scène. J'ai joué Marianne parce que ma camarade, Madeleine Brohan, qui en était la titulaire, tomba subitement malade... Mais ne vous y trompez surtout pas. . . Marianne est une coquette, une grande coquette... Vous y avez applaudi tour à tour Madeleine Brohan, Croizette, Gabrielle Tholer, Marie-Louise Marsy. Il est donc tout naturel que ce soit la Célimène du théâtre, M lle Sorel, qui s'empare aujourd'hui d'un rôle qui ne relève ni des amoureuses ni des jeunes premières. Je sais qu'en cataloguant ainsi les emplois je vous semble terriblement vieux jeu. Mais c'est notre rôle d'être vieux jeu, c'est notre seule raison d'être. . . Le vieux jeu, ce n'est pas la routine, ce n'est pas le ronron de la tragédie ou de la comédie, c'est une tradition très noble qu'on raille parfois, une tradition que nous ont léguée nos anciens, et que nous devons, nous, transmettre à nos plus jeunes.
Sans cette tradition, qui n'est pas du tout la routine, la représentation des œuvres du répertoire serait impossible...
M me Favart passa à l'examen des personnages des Caprices. Non I rien ne peut donner une idée de l'extraordinaire lucidité de cette démonstration. Octave, Cœlio, Claudio, Tibia, Hermia, Ciuta elle-même, étaient déchiquetés,
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et, avec cela, que d'anecdotes lestement troussées, savamment adaptées au goût du jour et à l'optique du théâtre actuel I Toute la Comédie- Française d'autrefois défilait devant nous... Ici, // ne faut jurer de rien, divinement joué par Delaunay, Thiron, Got et M mM Suzanne Reichenberg, idéale Cécile, et Madeleine Brohan, adorable baronne... Là, On ne badine pas avec l'Amour, Delaunay-Perdican, et encore Thiron, et Suzanne Reichenberg, et Barré, et Clémentine Jouassain, inoubliable Dame Pluche, et Julia Bartet, digne et triomphante héritière de Maria Favart... Et le Chandelier, où Febvre Thiron, Sophie Croizette- Jacqueline, et Jeanne Samary rivalisaient de talent et entouraient notre glorieux Fortunio-Delaunay ! Et ces Caprices, joués par Got, Bressant, Delaunay, Coquelin, Worms, Sophie Croizette-Marianne et Madeleine Brohan, laquelle endossait le costume d'Hermia après avoir si joliment porté celui de Marianne I . . .
Eh! oui, toutes ces représentations, nul ne le conteste, éblouirent notre jeunesse. Mais, sans vouloir diminuer aucunement le mérite de Perrin, qui sut plutôt diriger que prévoir, ne convient-il pas de remarquer, une fois encore, que le théâtre moderne subissait, à cette époque, un temps d'arrêt?,.. Les dramaturges de la Comédie ne se faisaient pas très nombreux;
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Augier et Pailleron avaient seuls vraiment droit de cité chez Molière, d'où on excluait injustement et Dumas, et Sardou, et Meilhac et Halévy, qui se réfugiaient, les uns au Gymnase et au Vaudeville, les autres aux Variétés et au Palais-Royal.
Les temps ne sont plus les mêmes aujourd'hui. Ainsi que mon ami et brillant confrère Adolphe Brisson l'expliquait, toute une révolutiori théâtrale s'est opérée, et jamais peut-être les écrivains qui trouvèrent dans le roman leurs premiers succès ne témoignèrent plus de goût pour le théâtre... Le premier d'entre eux, M. Paul Hervieu, à qui nous devons deux chefsd'œuvre, t Armature et Peints par eux-mêmes, s'empare en maître et d'emblée de la scène et y ressuscite la belle tragédie classique. Sa Course du flambeau n'est-elle pas le chef-d'œuvre de ces vingt dernières années? M. Henri Lavedan passe de kt comédie légère au drame de caractères et oublie Sire et la Haute; M. Alfred Capus ne se soucie plus du joli Qui perd gagne et des si savoureuses Années d'aventures; le hardi écrivain du Calvaire, M. Mirbeau, nous offre une belle comédie de mœurs ; M. Marcel Prévost est encouragé par la réussite de La plus faible, et l'exquis poète à! Eux et d'Ailleurs, Maurice Donnay, ne songe plus qu'au théâtre.
De même pour nos comédiens... Si les cm-
plois se confondent, si la classification en est moins précise que jadis, c'est que la comédie moderne complique singulièrement la tâche de l'interprète. L'auteur a des exigences : il réclame ses comédiens, il les accapare. La première artiste du théâtre, M lle Bartet, joue successivement le Dédale, Notre Jeunesse, le Duel et le Réveil, et ce n'est pas sa faute si ses radieuses apparitions de Bérénice, d'Iphigénie, de Camille ou de Sylvia deviennent rares. . .
Tout cela empêche-t-il que celte tradition, qui est, en effet, la force de la Comédie, soit maintenue non seulement par les artistes, mais surtout par son chef?... Les départs, les retraites, rien n'y a fait : la Maison reste solide, indemne, pleine de réserves pour l'avenir. Que n'avait-on, par exemple, prédit, lors du départ de la charmante comédienne qui tint, pour la dernière fois, ce rôle de Marianne, des Caprices, M !Ia Marie-Louise MarsyP... La grande coquette s'en allait et emportait avec elle Tartufe et le Misanthrope. . .
Et voici qu'à l'instant même où Ton pleurait Elmire et Célimène, une autre grande coquette, M lla Sorel, s'installe rayonnante dans un emploi particulièrement difficile, s'acquitte de sa tâche avec le plus rare talent, réussit au delà de toutes espérances et trouve le moyen de jouer, à la satisfaction de tous, Elmire, Célimène, la
comtesse de Figaro, et aussi un grand et terrible premier rôle du répertoire moderne, Suzanne d'Ange, du Demi-Monde. Que d'énergie intelligente il lui fallut pour devenir une si remarquable comédienne I
C'est la Marianne de demain qui, au début des représentations classiques de la Comédie- Française à travers les faubourgs de Paris, demandait à M. Claretie, qui voulait bien l'y autoriser, de jouer Célimène à Belleville et à Montmartre, à la Villette et à Grenelle, avant de prendre définitivement possession du rôle à la Comédie-Française : elle pensait que ces représentations préparatoires constituaient les meilleures des répétitions.
Je puis bien rappeler aujourd'hui que ce succès fut décisif pour l'avenir d'une Œuvre qui m'est particulièrement chère, et j'ai plaisir à évoquer ce souvenir personnel, le jour même où la grande coquette, passant de Molière à Musset, s'apprête à remporter une nouvelle victoire...
Février 1906.
Chez M. Ernest Reyer