‹ Trente ans de théâtre (volume 3)Chapitre 17 sur 17 · POUR BECQUE · texte numérisé non relu

POUR BECQUE

avant de mourir, il m'adressait le billet suivant :

Mon cher ami, je ne déjeune plus!... Il m'est interdit de manger quoi que ce soit. J'ai eu toutes les peines du monde à obtenir de mon médecin un croissant, un pauvre petit croissant d'un sou. J'avale trois litres de lait par jour, et ce n'est rien de les avaler. Cette maladie, qui n'en est pas une — on le croit du moins — est un embarras, une privation, une souffrance de tous les instants...

Henry Becque.

Un pauvre petit croissant d'un sou, un bouquet de violettes fanées, une boucle de cheveux dans un cadre cassé... C'était sa vie, la vie du poète! Voilà son excuse, et voilà pourquoi nous réclamons son entrée dans ce service, qu'il appelait si joliment : le service des statues !

SOCIÉTARIAT ET SOCIÉTAIRES

Devemhve 1903

Les mémoires du temps — et vous savez qu'il convient de se fier toujours aux mémoires du temps — attestent que la Comédie-Française avait autrefois deux foyers d'artistes : celui des sociétaires, vaste, somptueux, où les habitués se donnaient rendez-vous ; celui des pensionnaires, étroit, triste et pauvre, si pauvre que la Contât, la grande « part entière » de l'époque, se serait un soir écriée :

— Je voudrais bien aller causer avec vous, mes chers pensionnaires, mais je crains que mon costume ne s'abîme sur vos parquets! Et puis l'air, chez vous, devient irrespirable!

La Contât d'aujourd'hui, M"' Bartet, ne tient pas, je vous l'affirme, de semblables propos : le

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foyer du pauvre a heureusement disparu. Toutefois, ainsi que l'exige le fameux décret impérial de 1812, le sociétariat seul concède tous les droits, tous les privilèges, toutes les faveurs, et un artiste n'est vraiment de la Maison — je cite le terme technique — que le jour oii ses pairs le reconnaissent digne de devenir l'associé de la Compagnie.

Sarcey qui nous laissa, sur la Comédie, des pages inoubliahles, répétait avec son robuste bon sens : «. La Maison de Molière ne constitue pas, à proprement parler, un théâtre; c'est une monarchie constitutionnelle, dont l'administrateur général reste le roi, et les sociétaires du Comité d'administration les ministres. »

Donc ces mini.tres, sous la présidence et sur la proposition de leur administrateur-roi, jugèrent que M"*' Cécile Sorel et Thérèse Kolb participeraient désormais, chacune pour un quart de part, aux bénéfices de la Société.

Voilà donc deux sociétaires appelées à tenir le premier rang dans le grand répertoire.

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Dirai-je qu'on doit savoir gré au Comité d'administration d'entrer dans une voie qui ne peut que donner les plus heureux résultats? Le répertoire n'est pas seulement la force de la Comédie; il en est aussi la raison d'être : un jeune premier qui n'a pas joué Clitandre des Femmes savantes et qui s'est intentionnellement confiné dans les amoureux modernes, reste un comédien de genre égaré chez Molière; de même une jeune première qui dédaigne Aricie et Henriette. M"^ Sarah Bernhardt serait-elle l'artiste que nous admirons tous, si elle ne savait, à ses heures, idéaliser les héroïnes de Racine? M""^ Bartet tiendrait-elle, en cette même Comédie, la première place, si aux triomphes remportés dans le drame moderne elle n'ajoutait ceux d'Armande, de Sylvia, de Bérénice, d'Andromaque et d'iphigénie?

La vérité, c'est que pour bien dire le Dumas il est indispensable de s'être rompu à la prose de Molière, On peut être un comédien de haute valeur — témoins les Febvre, les Dupuis, les Antoine, les Huguenet — sans avoir passé par l'Ecole de déclamation... Mais je crois tout de même — et ni M, Goquelin, ni M. Mounet-

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Sully, ni M. Guitry ne diront le contraire — que si l'on no profite que médiocrement du Conservatoire lorsqu'on y est élève, on n'en apprécie que mieux les bienfaits quand on en est sorti... El ces deux essentiels bienfaits s'appelaient autrefois et s'appellent encore aujourd'hui : la diction et le style.

Jamais, d'ailleurs, nominations de sociétaires ne rencontrèrent une approbation aussi unanime que celles de M"*' Sorel et Kolb. Sans doute, quelques chroniqueurs avisés insinuent doucement que les retraites récentes laissent disponibles de nombreux douzièmes et ils en concluent que certains pensionnaires hommes, attendant depuis longtemps leur tour et ayant prouvé leur indiscutable talent, auraient pu, sans inconvénient, figurer dans la promotion... Je rassurerai nos confrères en leur transmettant la jolie réponse d'une aimable sociétaire :

— Pourquoi ils ont, cette année, oublié de nommer des hommes ? Mais parce que les femmes sont exclues du Comité, parbleu !

La raison, en somme, n'est pas mauvaise. Patience, d'ailleui'^! Le fe'minisme ne nous guelte-t-il pas de tous côtés? iN'applaudissionsnous pas, il y a quelques jours, à lîa-Ta-Clan, la scène populaire par excellence, une de nos distinguées « confrères », M'"*' Brémontier, qui se faisait, pour la circonstance, conférencière, et indiquait à deux milliers de spectateurs les beautés d'une tragédie de Racine? Notre Conservatoire lui-môme ne donna-t-il pas le premier l'exemple, et le bon exemple, en appelant, l'an dernier, au Comité des examens de l'Ecole et en même temps au professorat officiel, une grande artiste, qui honore au plus haut point l'art musical français : M™* Rose Caron? Sociétaire, M""" Rose Caron! soeiétaire, notre conférencière! Et tout à l'heure ministresse de la Maison de Molière, la spirituelle comédienne qui nous livrait la cause de l'échec des hommes au sociétariat !

On vous a conté la belle et déjà longue carrière de M""" Thérèse KoLb... C'est sous la direc-

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tion Duqiiesnel, à l'Odéon, que nous la vîmes pour la première fois. Elle s'appelait alors Marie Kolb; en entrant chez Molière, Marie devint Thérèse, et cela pour ne pas être confondue avec son chef d'emploi, l'excellente Marie' Kalb. A la Comédie comme à l'Odéon, elle est Tpinette du Malade, Cathos ou Madelon des Précieuses, Martine des Femmes savantes^ Dorine de Tartuffe, Lisette du Légataire et des Folies; elle est aussi devenue Frosine de V Avare. Possédant tous les secrets du répertoire, elle nous montre, avec un art minutieux, qu'autour de ce personnage difficile, compliqué, tout en nuances, qu'on nomme une marchande à la toilette (on l'appellerait autrement aujourd'hui!), il y a du rire et des larmes, de la richesse et de la misère, du vice et même de la vertu... Ah! la vraie Frosine, savamment classique et ingénieusement moderne, qu'elle nous découvre! la Frosine achetant les vieilles dépouilles et les jeunes défroques, trafiquant du haillon et aussi de la dentelle, colportant le gant brodé et le jupon défraîchi, se faufilant dans la riche maison et la pauvre mansarde, mêlée à toutes les intrigues et s'y mettant d'elle-même quand on ne l'y met

pas!... Frosine chez Molière, M"^ La Ressource chez Regnard, le nom ne fait rien à l'affaire : le personnage reste debout, campé en chair et en os, éternel!

Et demain, celte même comédienne, qui nous procure ici le plaisir d'une très rare perfection, jouera les mères dans la comédie moderne, et plus tard les duègnes du répertoire classique. Oui, .un jour, si elle le veut, elle sera Bélise après avoir été Martine ; elle sera l'acariâtre M™" Argan après avoir été l'accorte Lisette; elle sera M"^ Jourdain après avoir été la soubrette JNicole.

On a dit ici même que M"* Sorel offre aux méditations des philosophes le modèle d'une obstination superbe et triomphante : rien n'est plus juste.

Ln simple fait, dont je fus le témoin, indique avec quelle ardeur la jeune soubrette poursuivait intelligemment son but. Elle venait de remporter à l'Odéon des succès décisifs qui lui valaient son engagement immédiat à la Comédie ;

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mais un hasard malencontreux l'empêchait de jouer devant les abonnés du second Théâtre- Français les deux principaux rôles classiques de grande coquette, Célimène et Elmire; elle était prête cependant à les aborder, car elle avait nuancé de délicieuse façon la troublante Sylvia du Jeu de ramoiir^ et elle savait bien qu'une comédienne, qui s'aventure avec succès dans les tortueux sentiers du subtil Marivaux, n'a point de peine à triompher dans les larges allées du grand Molière... On donnait alors des soirées classiques dans les théâtres de faubourgs et on essayait d'imposer Molière, Corneille, Racine à nos petits Parisiens...

— Si vous affichiez le Misanthrope? demanda crânement la belle comédienne à l'organisateur de ces spectacles.

— Les cinq actes de Molière ! en costumes ! mais vous n'y pensez pas, fit en bondissant l'imprésario.

— Je gage que partout vous refuserez du monde! reprit Célimène. Nous aurons, nous, d'excellentes répétitions, et vous assurerez, vous, le succès de vos représentations chez les petits Parisiens.

La tournée fut, en effet, triomphale, et quand, après cet essai. M"* Sorel parut à la Comédie dans ce rôle redoutable entre tous, elle conquit d'emblée tous les suffrages; les juges les plus difficiles déclarèrent que la vraie grande coquette, digne héritière des Brohan, des Plessy et des Croizetle, était née : ce fut un enchantement... Après Célimène, la marquise de Prie; après la marquise, Elmire; après Elmire, la baronne de l'Etincelle, et, entre temps, Priola et l'Autre Danger... Jeux que tout cela 1

Et voilà qu'en moins de deux années la Musette d'autrefois, réalisant un rêve qu'elle croyait elle-même irréalisable, a gagné le titre si envié de sociétaire... Et c'est encore Eugène Bertrand qui voyait juste lorsque, dirigeant les Variétés, il répondait à Léon Gandillot :

— Vous me demandez si ma petite pensionnaire Cécile Sorel pourrait créer votre Mariée récalcitrante à Déjazet? Je vous la refuse!

— Et pourquoi?

— J'ai déniché, et je m'en vante, Céline Chaumont; j'ai déniché Judic, j'ai déniché Réjane!... Aujourd'hui, j'ai deux autres étoiles que je garde prudemment en réserve.

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— Elles s'appellent, vos étoiles? reprit l'auteur désappointé.

— La première, Cécile Sorel; la seconde, Yvette Guilbert. Retenez bien ces deux noms-là!

Mais Bertrand, malgré ses rassurantes prédictions, laissait ses deux petites étoiles se morfondre dans l'inaction. Désolées de ne jouer aucun rôle, elles quiltèrent les Variétés, et bravement, confiantes en leur destinée, triomphant gaiement de tous les obstacles, elles partirent toutes deux pour la gloire!... Elles sont heureuses, pleinement heureuses aujourd'hui, les deux charmantes camarades et elles ont ceci d'assez particulier qu'elles méritent leur bonheur...

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