‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 13 sur 161 · Id., p. IV · texte numérisé non relu

Id., p. IV

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

seule se présente sous cet aspect inorganique, et, bien qu'il ait parfois une tendance à faire de la monarchie française un bloc, de la contrerévolution un bloc, j'imagine que dans ce système cycîopéen des blocs M. Maurras doit voir comme dans le non anti-romain une manière de philosophie barbare. Ne disons point un bloc, mais disons un tout, un corps vivant. A l'esprit qui vit dans le foyer hellénique et qui se meut dans le rayonnement de la Grèce, la culture grecque apparaît comme une ligne unique, comme une f orn c plastique qui réunit par une beauté plus excellente que chacune d'elles, fût-ce la plus haute, des beautés inégales en lumières, des temps forts et des temps faibles alternés ici comme le sont les vers. Le chef-d'œuvre d'Athènes ce n'est point l'Acropole, c'est Athènes, et le chef-d'œuvre de la Grèce ce n'est point Athènes, c'est la Grèce. Comme le disait à peu près le vieux capoulié Félix Gras, il y a quelque chose de plus aimable que Martigues, la Provence, et de plus aimable que la Provence, — la France. Il semblerait que pour M. Maurras la statuaire, signe et symbole de l'hellénisme entier, sitôt en fleur ait hâte de décliner ; pour un peu, il l'y pousserait : « Le premier déclin de la statuaire hellénique fut sublime, après tout, puisque notre Vénus du Louvre y a brillé, dit-on ^. » Ces petits mots entre virgules indiquent un peu de mauvaise humeur à reconnaître l'évidence, mais enfin on s'y rend. Si ce déclin fut sublime, pourquoi l'appeler déclin ? De la stèle d'Hégéso à celle de Pamphile et Démétria, comme de la nef au chœur d'Amiens, un œil exercé apercevra d'un regard la ligne qui pernhît de laisser tomber dans une pleine idée claire ce mot de déclin. Mais des Parques du British Muséum à la Vénus du Louvre ? De Phidias à Scopas ?... Et puis ce n'est pas dans ce « déclin » que notre Milienne a exactement « brillé » ; aucun témoignage de l'antiquité ne nous indique qu'entre les centaines de chefs-d'œuvre qui peuplèrent l'art du IV® siècle elle ait été plus particulièrement distinguée. Son destin, comme celui du Dormeur de Wells, était de briller après vingttrois siècles, de briller mutilée plus qu'elle n'avait éclaté intacte. Alors c'est précisément que sa mutilation, obole du Styx, tribut qu'elle a payé à la durée, l'incorpore à cette durée, — et l'enceinte de temple où elle a figuré jadis la soutenait, la présentait, l'humanisait moins que cette classification de musée, cet ordre chronologique intelligent, composé comme un discours, dont elle forme une phrase

LE POINT

solide et un chaînon vigoureux. Si elle vint des ateliers d'Athènes, elle est moins athénienne que grecque, et, passée d'Orient en Occident, moins grecque qu'humaine. « Au bel instant où elle n'a été qu'ellemême l'Attique fut le genre humain. » Ne forçons pas une pensée juste. Celui qui tient les yeux ouverts sur l'histoire comme Renan sur l'Acropole sourira de l'idée d'un genre humain limité par une vue de l'esprit à la suprême qualité attique. Le genre humain ou simplement l'Occident comporte un composé plus riche, un plus complexe métal. L'Attique ne fut pas le genre humain, mais le génie de l'Attique a fourni la logique, les moyens termes, les liaisons par lesquelles l'humanité nous apparaît dans l'espace ce genre vivant et dans la durée cette suite ordonnée. L'idée du point, de la perfection qu'il n'y a plus qu'à répéter en la mûrissant et en la raffinant, je ne lui conteste pas sa place et son rôle bienfaiteur ; mais l'idée de la ligne dans sa souplesse et sa perpétuité, l'idée de la chaîne et de la suite est la seule qui donne à l'histoire humaine une durée intérieure telle que celle de l'humanité dont parle Pascal, pareille à un homme qui apprend, se souvient continuellement, et garde dans la succession de sa conscience l'unité d'une œuvre d'art.

« Que Racine a raison ! Gloire aux seuls Homérides ! Ils ont surpris le grand secret qui n'est que d'être naturel en devenant parfait. Tout art est là, tant que les hommes seront hommes ^. » M. Maurras déclare se rattacher à la Grèce en peplos des archéologues, des hommes de goût et des poètes d'autrefois. Devant son « onde jeune et limpide » je songe à la beauté grecque telle que la concevait Winckelmann, celle qui « comme l'eau pure » n'avait pas de goût. Cette suite perpétuelle des imitateurs d'Homère, M. Maurras l'imagine dans l'atmosphère de V Apothéose d'Ingres. Il la somme comme un groupe, comme un chœur bien plus que comme un mouvement et une série. Il la raréfie comme un éther, la cristallise comme une épure, la ramasse toute entière en ce qui ne pèse que comme une fleur à la main. Pour ce monarchiste platonicien et scolastique l'excellent est un, l'excellent c'est l'un.

On retrouvera dans des débats de ce genre la vieille opposition de deux familles spirituelles. Des esprits sont portés à réaliser des ensembles stables, à subordonner toute dynamique à une statique ; d'autres sont inclinés à se mouvoir sur des séries, à éprouver de l'inté-

î, Anthinea^ p. V«

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

rieur une durée, à voir dans toute statique la coupe provisoire et conventionnelle d'une dynamique. Comte fournirait un bon type des premiers, Montaigne des seconds. Toute la pensée de M. Maurras est construite sur le premier modèle et tout ce qui appartient à l'autre type est étiqueté par lui sous des termes ingénieusement variés et fréquemment injurieux. M. Bergson ayant exprimé et poussé à son intens^ité la plus forte le second mode de penser, M. Maurras a coutume de ne point prononcer son nom sans l'accompagner d'épithètes, qui ne sauraient atteindre un philosophe, mais qui scandalisent parfois des amis de M. Bergson et des amis de M. Maurras, et peut-être davantage ceux-ci. De petits esprits les expliquent par une mauvaise humeur à l'égard d'une autre influence. Elles dérivent simplement de l'heureuse incompréhension d'une pensée opposée. Je prononçais tout à l'heure au sujet de M. Maurras le nom d'un grand peintre, grand méridional et grand classique. Les propos de M. Maurras à l'égard d'un rival rappellent à la fois par leur épaisseur, par leur origine et par leur destinataire ceux d'Ingres à l'égard de Delacroix. Le génie d'Ingres, fait de la plus magnifique hyperbole classique, ne pouvait comprendre ni tolérer celui de Delacroix, et la gloire de celui-ci lui paraissait un scandale. Le romantique, d'intelligence plus large et de m^ni^res plus courtoises que le classique, ne parlait au contraire d'Ingres qu*avec un respect sincère et une politesse élégante. Aujourd'hui le temps a fait son œuvre, la réflexion critique a accompli son travail, et celui qui mépriserait les fresques de Saint-Sulpice serait taxé de la même barbarie que celui qui méconnaîtrait la Source

UN NATIONALISME ATHÉNIEN

Ce que M. Maurras a demandé à l'Acropole ce n*est pas une statue pour décorer sa maison, c*est une pierre pour bâtir son église. « Les théories philosophiques et esthétiques d^Anthinea forment le fonde-

UN NATIONALISME ATHÉNIEN

ment même de ma politique ^. « Dans l'ordre logique. Mais sans doiîte dans l'ordre du temps ces théories sont-elles survenues pour confirmer et décorer une attitude politique déjà imposée par des influences plus proches et une raison plus nue. « Mon ami Maurice Barres s'est publiquement étonné que j'eusse rapporté d'Athènes une haine aussi vive de la démocratie. Si la France moderne ne m'avait pas persuadé de ce sentiment, je l'aurais reçu de l'Athènes antique ^. » Evidemment M. Maurras envoyé à Athènes par le directeur de la Gazette de France qui, nous dit la dédicace d^Anthinea^ « vit aller et revenir le visage d'ui homme heureux », a rapporté en cette matière l'essentiel de ce qu il atait emporté, et le bon M. Janicot vit aussi aller et revenir la pensée d'un royaliste. C'aurait été mettre beaucoup de fantaisie en ses opinions politiques que de les laisser modeler ou modifier par des formes de rocher, des présences de temples, des dieux de musée, et de revenir à son journal comme, après son voyage de Rome, le moine Luther à son couvent. On ne doit pas partager l'étonnement de M. Barrés. Il y a plusieurs raisons pour que l'on puisse aimer M. Maurras, et les principales sont des raisons françaises. Mais d'autres sont raisons à figure singulièrement athénienne. Comparant dans la petite ville corse, française et grecque de Cargèse le curé de rite latin et le pappa de rite grec, M. Maurras estime que « les prêtres de notre rite font une assez triste figure, avec leur joue rasée, la douillette étriquée, la chasuble façon tailleur. Ne les comparons pas au majestueux héritier du manteau et de la barbe philosophique^. » Est-ce de cela, est-ce a autre chose, que certains prêtres de notre rite, si j'en crois V Action Française et la Religion Catholique, lui ont gardé ce que la mule du pape d'Avignon garda dix ans à Tistet Védène ? Je ne sais trop. Mais j'ai toujours considéré en M. Maurras un authentique héritier des attributs philosophiques qui parurent d'abord aux jardins d'Athènes et que Julien, ce Maurras antique, transporta dans Lutèce et sur le trône impérial. Son éristique, et ce que l'on appelle sa sophistique, et cette passion forte, lumineuse, ardente d'argumenter, de harceler, de railler et de convaincre me rappellent le mode de penser et de vivre qui s'établit avec Socrate et se maintint si longtemps, comme le goût du terroir dans les écoles philosophiques d'Athènes. L'idée fixe de

L U Action Française et la Religion CatholiquCt p. 139. 2. Anthînea, p. VI.

•3. Anthinea, p. 111.

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

sa réforme politique ressemble à l'idée fixe de la réforme socratique, et V Enquête sur la Monarchie est une excellente forme rajeunie de dialogue platonicien. Il n'avait pas besoin d'avoir fait le voyage d'Athènés pour que certains pussent se figurer raisonnablement l'y avoir rencontré. Si un Athénien endormi au IV® siècle se réveillait aujourd'hui, il ne lui faudrait pas un quart d'heure pour être mis au courant des disputes agitées par M. Maurras et pour y prendre part, sur les principes s'entend.

Nous avons là des espèces d'un fait général : l'attitude de l'esprit critique dans une démocratie, devant la démocratie. Laissez de côté les différences profondes entre une cité antique et un Etat moderne, entre un royaliste français appuyé sur une tradition ancienne et un Athénien qui doit créer lui-même ses raisons de douter, ses méthodes de penser et ses moyens de construire. Ne gardez que trois analogies ; celle du fait démocratique dans ses traits élémentaires, — celle d'intelligences, grecque ou provençale, qui suivent des pentes analogues, — ■ celle des milieux, Athènes et Paris, échange rapide, sur un espace restreint, des pensées ici par les conversations publiques et là par les dialogues quotidiens qu'implique la profession du journaliste. Et, comme il est naturel, M. Maurras se plaint que le cercle d'action soit, aujourd'hui et ici, beaucoup moins étendu et moins efficace qu'il ne l'était dans la cité grecque : « Les données du problème se sont simplifiées au point de se réduire au conflit de l'organisation et de l'anarchie, des civilisés et des barbares, du bien et du mal. Tout le monde en serait d'accord si nous vivions dans une des petites bourgades d'Attique ou d'Ionie que l'histoire décore du nom de cités et d'Etats : on se serait déjà rassemblé sur la place et Philippe de France serait unanimement rappelé pour nous sauver du Philippe macédonien. (Est-ce bien sûr ? Il y aurait eu, à Athènes comme chez nous, de beaux discours pour et de beaux discours contre.) Mais la France est si grande ! Les Français si nombreux ! Et leurs intérêts si divers ! L'ensemble leur échappe et doit leur échapper... Cet immense public ne peut se rendre à des lumières qui ne lui arrivent pas ^. » Ajoutons, bien entendu, que cette grandeur de la France, ce nombre des Français et cette diversité des intérêts rendent non seulement la propagande, mais surtout le problème lui-même infiniment plus complexe qu'il ne l'était dans ces bourgades.

], Kid et Tanger, p,3(^.

UN NATIONALISME ATHÉNIEN

Les Athéniens n'avaient pas de maison royale et n'avaient plus d'aristocratie véritable, seuls moyens, estime M. Maurras, qui leur eussent, au temps de Démosthène, permis de prévoir et de prévenir les coups du Philippe Macédonien au lieu de les attendre pour chercher à les parer. M. Maurras a écrit, en 1902, vers le moment où parut Anthinea, un curieux article sur Un Nationaliste Athénien qui est Démosthène. La courbe d'histoire athénienne que j'e voulais rappeler au sujet de M. Maurras va de Socrate à Démosthène. Mais, laissant l'ordre des temps, je retiens d'abord cet article, (reproduit dans Quand les Français ne s'aimaient pas), qui me fournit, au seuil de cette étude, un belvédère commode.

Il paraphrase et commente un autre article, très plein et très vif, de M. Maurice Croiset, paru dans Minerva. Et comme M. Maurice Croiset semble y faire sous le nom de Démosthène le portrait de M. Maurras et comme il énonce en termes transparents un compendium de ses idées (ou plutôt comme les extraits de M. Maurras en retiennent ce compendium), on peut dire que M. Maurras n'a fait que reprendre un bien qu'il lui était si honorable de céder.

La discussion de M. Croiset porte sur le côté politique de ce beau problème que nous avons entrevu tout à l'heure, le débat entre l'atticisme strict et l'hellénisme large. Opposant la politique nationaliste de Démosthène au philippisme panhellénique d'Isocrate, il écrit : « La conception hellénique était chez les Grecs du V^ et du IV® siècle trop faible, trop intermittente, trop flottante et trop détendue en quelque sorte, pour produire régulièrement tous les effets du vrai patriotisme. Il eût été par suite extrêmement fâcheux que l'idée de la petite patrie se fondît trop vite dans celle de la grande sous l'influence d'un mouvement intellectuel d'origine restreinte. Une grande force morale eût été détruite sans être remplacée par une autre. » Et M. Maurras ajoute : « C'est ce qui se produisit malheureusement. Le panhellénisme était un thème de rhétorique, l'intérêt athénien une réalité : Isocrate et ses amis lâchaient la proie pour une ombre ^. »

Ne discutons pas trop ici. Evidemment le panhellénisme fut un thème de rhétorique avant de devenir une réalité. Mais il devint cette réalité, qui achemina le génie d'Athènes à la consolidation romaine. Qu'Athènes y ait perdu ou même y ait péri, c'est l'une

Des faiblesses auxquelles nous devons la clarté.

Page 1