‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 134 sur 161 · I. Id., p · texte numérisé non relu

I. Id., p

L S IDÉES DE CHARLES MAURRAS

en rapport avec ses facultés puissantes et ses larges ambitions d organisateur scientifique. M. Maurras n a pas de visées aussi audacieuses. « La politique, dit-il, est formée d'une vue limpide des choses et de la connaissance d*un petit nombre de principes qui ne sont pas faits de main d'homme, mais que l'expérience humaine, devenue peu à peu la sagesse, a mises au jour lentement ^. » Une expérience qui devient peu à peu de la sagesse : c'est ainsi que se sont formés dans Tordre de l'art la chaîne et le goût classiques, c'est ainsi que s'est créée en France la tradition et qu'ont été conçus et accomplis les desseins et les destins de la monarchie. L'individu, avec sa durée limitée, ses courts moyens d'information et le cercle étroit de son investigation, ne saurait rien fonder contre le monument progressif de cette tradition vivante. Ces principes ont beau être en petit nombre, leur vérité hors du temps ne se révèle qu'à l'esprit qui s'est rendu compte de leur fécondité dans le temps. Observer des moments privilégiés, de belles réussites, se demander les causes de ce privilège et de cette réussite, les reconnaître, les aider, les susciter là où elles peuvent être sollicitées ou reproduites, c'est la méthode d' « empirisme organisateur » que M. Maurras met sous l'invocation de Sainte-Beuve. Le rôle d' « intercesseur spirituel » que le Barrés de Y Homme Libre attribuait dans la chapelle où se cultivait le Moi au jeune Sainte-Beuve de 1 830, M. Maurras le reconnaît au « Thomas d'Aquin » des Lundis comme à un patron littéraire de la grande Eglise de l'institution et des intérêts français : maître de l'analyse extérieure plus encore que de l'analyse intérieure. Cette analyse « ne démembre point indistinctement tous les produits de la nature. Chez Sainte-Beuve comme ailleurs, l'analyse choisit plutôt, entre les ouvrages dont on peut observer l'arrangement et le travail, les plus heureux et les mieux faits, ceux qui témoignent d'une perfection de leur genre et pour ainsi dire appartiennent à la Nature triomphante, à la Nature qui achève et réussit. En ce cas l'analyse fait donc voir quelles sont les conditions communes et les lois empiriques de ces coups de bonheur : elle montre comment la nature s'y prend pour ne point manquer sa besogne et atteindre de bonnes fins. De l'étude de ces succès particuliers, l'analyste peut se former une espèce de Science de la bonne fortune. Il en dresse le coutumier, sinon le code. De ce qui est le mieux, il infère des types qui y soient conformes dans l'avenir. Cette élite des faits lui propose ainsi la substance des intérêts

!• La Politique Religieuse, p. 291.

LA SCIENCE DE LA BONNE FORTUNE

supérieurs que l'on nomme, suivant les cas, le droit ou le devoir ^. » Les choses ne se fondent pas par raison, mais la raison se reconnaît dans la naissance et la perpétuité de leurs conjonctures heureuses. « Lesquels de nos ouvrages ne sont point nés des semences de nos passions ? ^ » Mais s'ils en naissent ils ne s'en construisent pas, et leurs parents ne sont pas leurs éducateurs. « Si le goût de la vérité n'est, à son origine, qu'une passion comme les autres, cette passion acquiert, en s'exerçant, tous les éléments de sa règle ^. » Elle acquiert une règle parce que, de même que l'amour divin, elle transporte l'homme hors de lui-même, parce qu'elle fait vivre l'individu mobile parmi des images réalisées, parce que le goût de la vérité est une école constante de réalisme. Ce réalisme, en nous soumettant à la nature, nous montre que le meilleur de la réalité humaine consiste dans ce qu'au long de sa durée elle a déposé comme une nature, dans ces formes plastiques, pareilles aux Parques du Parthénon, assises aux carrefours et aux reposoirs de nos routes, équivalent subtil, peut-être païen, de ce qu'est dans le théisme de Bossuet. la présence de la Providence : « Morale, religion ou politique, ce qui ne fonde que sur la volonté des mortels n'est guère plus certain que ce que l'on construit sur leurs bons sentiments. La piété des Attiques... conçoit que la part de notre mérite, dans nos victoires les plus belles, est presque nulle, que tout, en dernière analyse, dépend d'une faveur anonyme des circonstances, ou, si l'on aime mieux, d'une grâce mystérieuse. Ainsi les Athéniens, quand ils priaient Pallas, invoquaient le meilleur d'eux-mêmes, et en même temps ils invoquaient autre chose qu'eux. La déesse à laquelle ils faisaient abandon, hommage et honneur d'Athènes était bien leur propre sagesse, mais la sagesse athénienne secondée, fécondée et couronnée des approbations du destin *. » On songe aux personnifications bienveillantes de la Terre et de l'Espace chez Comte. Mais plus exactement ces figures de la bonne fortune, cette approbation du destin se retrouvent, autour de la famille capétienne, dans la ligne et la série de la durée française, comme, en matière esthétique, dans celles de la durée classique. Ainsi se forme, pour la politique comme pour l'art, la théorie du point.

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