Enquête, p
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
On conçoit dès lors la manière dont il a reconnu dans la discipline d*Auguste Comte et dans l'institution positiviste les sœurs exactes et fidèles de la discipline française et de Finstitution monarchique. De la « déesse France » il pourrait écrire intégralement ce qu'il écrit dans son essai sur Comte du Grand Etre positiviste : « Du jour où s'établit cette Religion Positive, l'ordre, devenu la condition du progrès, impose le respect spontané de la tradition, bien mieux, l'amour de ce noble joug du passé, et, d'une façon plus générale, le sentiment de la supériorité de l'obéissance et de la soumission sur la révolte. Tout le monde subit la loi, le sage la connaît, mais l'homme pieux l'affectionne. Si donc le culte du Grand Etre humain se propageait et s'imposait, les relations de dépendance universelle et d'universelle hiérarchie seraient précisément l'objet de ces exaltations, de ces enthousiasmes et de toutes les agitations sensitives, qui s exercent aujourd'hui en sens opposé : ce grand facteur révolutionnaire, l'humeur individuelle, le sentiment, TAmour serait l'auxiliaire de la paix générale ^. »
De ce point central, de cet autel domestique et national, M. Maurras lui aussi, prenant pour colline de Sion ses hauteurs d'Aristarchè, nous ckmnera sans doute un jour ces Bastions du Midi, cette théorie de la France, cette Anthinea française. Nous savons quels éléments esthéhques et quels éléments religieux elle comporterait, quelle idée de la beauté classique, quelle idée de tout catholique y seraient incorporées. Du point de vue politique, du point de vue national et nationaliste, l'être de la France, comme celui de toute nation européenne, impliquerait trois idées originelles : celle d'un ennemi, celle d'un chef, celle d'une continuité. Un ennemi contre lequel nous avons dû nous ramasser et nou* constituer, un chef autour duquel nous avons dû nous grouper et nous organiser, une continuité par laquelle nous avons dû nous perpétuer et nous accroître.
It L* Avenir de flnidligencet p. 135.
fANTî-FRANCE
L'ANTI-FRANCE
L'ennemi c*est l'Allemagne, et M. Maurras est de ceux qui n'ont pas attendu 1914 pour lui ménager leur persévérante antipathie : tout le monde a présente à Tesprit la campagne clairvoyante d*avantguerre menée près de lui, dans V Action Française, par M. Léon Daudet. M. Maurras s*est réservé le spirituel de la défense anti-allemande, et les articles sur le Service de rAllemasne, écrits en 1895 et recueillis dans Quand les Français ne s* aimaient pas, le montrent dès cette époque en communauté de pensée avec M. Maurice Barrés, pourvu de ce que M. Louis Bertrand appelle le sens de Tennemi, armé de toutes ses méfiances et de toutes ses haines contre le germanisme. En opposition à sa théorie de la France, il a donné en des pages éparses une théorie de TAnti-France, écrit son chapitre des Inimitiés Françaises.
M. Maurras a dit un jour, je ne sais plus où, que lorsqu'il était enfant le plus bel exploit militaire lui paraissait être de s'emparer des canons de Tennemi et de les retourner contre lui. C'est un peu la manière qu'il emploie dans son offensive intellectuelle contre l'ennemi héréditaire. Vers 1895 on traduisit en français les Discours à la nation allemande, de Fichte, et ce fut une des lectures qui frappèrent le plut M. Maurras. Il se proposait déjà et il se proposa davantage encore par la suite, l'affaire Dreyfus aidant, de consacrer sa vie à adresser des Discours analogues à la nation française. Evidemment la France de 1 895 n'était pas dans la position de l'Allemagne de 1 806, mais M. Maurras la voyait sur la pente qui devait l'y conduire. Il la voyait conquise et minée par des infiltrations, avant d'être recouverte et ruinée par le torrent. Il pensait discerner les causes du mal et ses remèdes. Il se proposait de déterminer, comme le philosophe de l'Université de Berlin, une réforme intellectuelle, condition de la réforme nationale. I"^» Ce n'est point notre genre humain, mais son Allemagne que Fichte a renouvelée. Regardons coirme il s'y est pris. Il a suivi l'ins-
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tînct, cet instinct des peuples vivaces, vaincus sans qu'on les ait domptés. Il s'est décerné à lui-même et aux siens d'énormes éloges. Il a violemment injurié le vainqueur. Une apologie enflammée de sa race, une critique amère du Français, c'est tout l'intéressant de ces oraisons ampoulées. Mais la critique est belle de furie et de cécité volontaire. Quel mépris des langues latines ! Quelle horreur de l'esprit latin ! Quelle force à marquer l'esprit des deux races ! L'une est la mort, l'autre la vie ^. »
Ainsi M. Maurras s'est proposé de renouveler non le genre humain, mais la France, en la ramenant à ses racines traditionnelles. Il a fait appel à l'instinct en l'éclairant par la raison. Il a construit une apologétique de l'esprit classique, de la France monarchique. II a violemment injurié l'ennemi extérieur et l'ennemi intérieur, dont il a placé les deux têtes sous le même bonnet rouge. Sa critique compte entre ses beautés un masque furieux, et sa lumière ne se concentre qu'au prix de certaines cécités volontaires. Quel mépris du germanisme ! Quelle horreur de l'esprit allemand ! Quelle force à marquer l'esprit des deux races ! L'une est le mal, l'autre le bien !
La théorie du germanisme esquissée par M. Maurras est simple, et l'on trouvait certainement plus de subtilité dans les écrits des légistes que Richelieu faisait travailler centre l'Empire et l'Empereur. « Depuis le début de la guerre, nous ne cessons de dire que nous avons affaire au Germain éternel, tel que l'a vu César, tel qu'il apparaît tout le long du moyen âge, sous Charles-Quint et pendant la guerre de Trente ans ^. » Ainsi M. Victor Bérard écrivait au lendemain de la déclaration de guerre son Allemagne étemelle. Il paraissait appartenir aux publicistes et aux historiens de brosser des tableaux sommaires dans le genre du Rêve de Détaille, et de mobiliser, sous les drapeaux de quelques idées générales, derrière l'ennemi en armes tout son passé, sa tradition, sa légende.
L'Allemand, selon M. Maurras, appartient à une espèce inférieure. C'est « un simple candidat à k qualité de Français ». et M. Maurras n'hésite pas à le faire asseoir devant son bureau. Ce mauvais candidat voudrait en remontrer à l'examinateur, et la vérité, selon M. Maurras, est qu'il a mal profité de certaines leçons et bien de certaines autres, qu'il mérite une mauvaise note de moralité, mais une bonne note de