‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 152 sur 161 · La France se $aaoe elle-même, p · texte numérisé non relu

La France se $aaoe elle-même, p

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

mand souverain n*est pas le souverain allemand : n 'empêche que les HohenzoUern se sont élevés parce que chaque prince sV considérait comme « le premier ministre du roi de Prusse »« Et ils ont comme nos rois à nous travaillé non pour l'Europe et le monde, mais pour leur patrimoine et leur Etat.

M. Maurras estime dans l'Allemagne des qualités extérieures qui sont des moyens et qui eussent mérité par leur mécanisme parfait d'être employées à des fins françaises. Les sorties contre le « militarisme allemand » ne lui plaisent pas. « Il s'agit de nous faire mépriser dans l'Allemagne ce qui en fait la force, il s'agit de faire croire aux Français que ces merveille de préparation et d'organisation militaire représentent quelque chose d'inférieur et même de corrupteur ^o » Ce qui est inférieur et corrupteur ce sont les fins au service desquelles elles ont été mises, c'est l'esprit des quatre anabaptistes, de Luther à Fichte M. Maurras sépare de l'âme allemande le matériel de l'Allemagne. Autant il déteste l'une, autant il envie l'autre. Il dénonce particulièrement le danger de l'attitude contraire, celle qui consiste à comprendre le genre allemand, à sympathiser avec lui, à goûter ses formes d'intelligence et de beauté, mais à dénigrer et à mépriser la carapace extérieure, la force défensive et agressive, le militaire de l'Allemagne. C'est le moyen qui nous mène fatalement à déclasser et à désapprendre la nécessité et l'usage de la force, à nous éteindre misérablement devant des idéaux artificiels.

Ainsi l'existence d'une Anti-France rend au nationalisme français de M. Maurras certains services. L'Allemagne lui a montré comment un peuple conquis par l'étranger peut se relever si la tête est sauve, s'il a gardé un pouvoir spirituel capable de lui désigner ses valeurs nationales. Elle lui a montré le besoin de force matérielle, première condition pour qu'un idéal soit réalisé, pour qu'un droit sorte du néant. Tous ces traits accompagnés, comme dirait Spinoza, de tristesse, il les a transportés dans le monde lumineux où ils sont accompagnés de joie. Il a conçu la pensée d'une œuvre de réforme intellectuelle et de Discours à la nation française sur ses intérêts et ses destinées. Il a compris, de 1895 à 1918, la leçon que donnait à ses rivaux l'Allemagne impériale et militaire : Soyez forts, ou subissezmoi. « Au temps de l'Union d'autrefois où nous allions et nous avancions dans le monde, nos fronts étaient laurés et nos bras chargés

l. Le Parlement se réunit, p. 45.

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de butin ^. » Il s'est tenu des deux mains à ces deux bouts de la chaîne, le spirituel et le matériel : qu'importe si les chaînons intermédiaires traînent parfois dans des ténèbres un peu confuses ?

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Une préoccupation doit primer aujourd'hui, pour une pensée politique, toutes les autres : le maintien de la société, le salut public, ks conditions nécessaires pour que le laurier décore à nouveau la pensc'e f ur les fronts, pour qu'un riche butin comble encore des bras intrépides. Mais cet ordre d'intérêts, dans sa suite et sa solidité, n'est possible que s'il est soutenu par un ordre plus vivant et plus profond, un ordre de sentiment qui est la patrie, faite de notre terre et de nos morts. C'esl à cet ordre que s'en tient M. Barres. M. Maurras, lui, remarque qu'au temps de notre prospérité monarchique ce sentiment demeurait implicite, à fleur de terre, s'exprimait peu. Je ne sais même si au fond le sentiment pur et nu de la patrie ne paraîtrait pas à M. Maurras un sentiment dangereux, si par exemple le déroulédisme et le barrésisme ne lui ont pas inspiré une méfiance rentrée, qu'il lui était impossible de professer ouvertement. Je m'explique.

Si par exemple le Tableau de la France de Michelet ne trouve pas grâce devant ce traditionaliste, c'est, disions-nous, qu'il correspond dans V Histoire de France, à ce qu'est dans V Histoire de la Révolution la Fête des Fédérations. Les Fédérations, comme la France du Tableau, c'est pour M. Maurras une France factice, précaire, décapitée, une France qui se reconnaît ou se constitue sans le roi. L'Angleterre, a dit Michelet, est un empire, l'Allemagne une race, la France une personne. Cela, pour M. Maurras, ne signifierait rien. Ce qui est une personne, c'est le roi ; ce qui est une personne continuée, perpétuée,

1, Quand les Français ne s* aimaient pas, p. 222.

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c'est une famille, la famille des rois capétiens. Et si Michelet a pu appeler la France une personne, c*est qu*il apercevait dans le miroir français le reflet de la personne royale, c*est que la Fête des Fédérations ressemble sur la terre de France à cette illumination crépusculaire des Alpes qui se développe sur leur couronne lorsque le soleil est tombé derrière l'horizon. La Révolution met le Français en face de la France comme le protestantisme met le fidèle en face de la Bible : sans médiateur, sans régulateur, sans Tradition qui interprète cette Ecriture. Entre l'individu qui passe et le pays qui demeure, il faut un délégué à la durée, qui participe de l'un et de l'autre, qui adapte l'un à l'autre : ici le corps perpétuel de l'Eglise romaine, là le corps perpétuel d'une famille.

M. Barrés qui incarne les formes les plus hautes, les plus complètes et les plus délicates du nationalisme sans le roi signifierait assez bien, ici, la filiation de Michelet et de Rousseau. Il a donné en sa pleine richesse k formule du patriotisme direct et sentimental tel qu'il éclate dans la Fête des Fédérations : l'homme en face de la terre écoute la source et l'horizon, la colHne et la prairie exhaler leur musique et lui composer une âme. La Couine Inspifée dénonce le péril de cette attitude en matière religieuse ; un maurrasien en écrirait le pendant politique. Les Amitiés Françaises rappellent par bien des traits VEmile de Rousseau, mais c'est un Emile où l'enfant comme un jeune héritier comblé est mis en présence de tous les sourires et de toute la tendresse de la nature et de l'histoire. Elément de plaisir qui entre d'ailleurs dans tout nationalisme, et que M. Maurr^ s serait évidemment le dernier à exclure. Dépouillé de son caractère sensible et sensuel, présenté simplement à la raison et au bon sens, il deviendra la connaissance de l'intérêt général, telle que le nationalisme de M. Maurras aussi bien que celui de M. Barrés s'efforce de la répandre. Que la notion de l'intérêt général puisse ainsi descendre dans l'opinion et régner sur elle, on le jugera possible ou non selon que l'on présumera beaucoup ou que l'on se méfiera beaucoup de la nature humaine, que l'on aura sur elle une vue optimiste ou pessimiste. La morale de Spencer qui se propose de faire coïncider chez tous l'intérêt général avec l'intérêt particulier fut présentée en 1 882 par Gambetta et son entourage comme devant fournir la vraie morale d'une démocratie. Mais écoutez un philosophe qui juge la nature humaine à sa vraie valeur.

« Pour fonder un Etat parfait, dit Schopenhauer, il faudrait commencer par faire des êtres à qui leur nature permettrait de sacrifier

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absolument leur bien particulier au bien public. En attendant, on approche déjà du but là où il existe une famille dont la fortune est inséparablement unie à celle du pays ; de la sorte elle ne peut, au moins dans les affaires d'importance, chercher son bien en dehors du bien public. C'est de là que viennent la force et la supériorité de la monarchie héréditaire ^, » Et bien des années après, écrivant les suppléments à son grand ouvrage- il ajoutait : « La grande valeur, l'idée maîtresse même de la royauté, me paraît consister en ceci, que, l'homme demeurant toujours l'homme, il faut en placer un assez haut, lui donner assez de pouvoir, de richesse, de sécurité et d'inviolabilité absolue, pour qu'il ne lui reste plus rien à souhaiter, à espérer et à craindre pour lui-même ; par ce moyen l'égoïsme existant en lui comme en chacun de nous est en quelque sorte annulé par neutralisatioriy et il devient alors capable, comme s'il n'était pas homme, de pratiquer la justice et d'avoir en vue non plus son propre bien, mais uniquement le bien public. C'est là l'origine de cette considération pour ainsi dire surhumaine qui entoure partout la dignité royale et creuse un si profond abîme entre eHe eu la simple présidence. Aussi doit-elle être héréditaire et non élective : en partie pour qu'aucun individu ne voie dans le roi un égal, en partie pour que le roi ne puisse veiller aux intérêts de sa postérité qu'en veillant aussi à ceux de l'Etat, dont le bonheur est alors confondu avec celui de sa famille ^. » C'est exactement à cette « institution d'un ré^me de chair et d'os animé d'un cœur d'homme * » que M. Maurras oppose un Etat « ou l'intérêt général et central, quoiqu'attaqué et assiégé par tous les autres intérêts, n'est pas représenté, n'est donc pas défendu par personne, sinon par hasard ou par héroïsme ou par charité, et n'a, en fait, aucune existence distincte, n'existant qu'à l'état de fiction verbale ou de pure abstraction *. » Quand Montesquieu disait que la vertu est le principe des Républiques, il indiquait jusqu'à un certain point la nécessité de cet héroïsme ou de cette charité nécessaires à la sauvegarde de l'intérêt général.

L'idée du roi, ou plutôt l'idée dynastique, n'est donc, comme l'indiquait déjà le Nicoclès d'Isocrate, que l'idée de l'intérêt général,

1. Le Monde comme Volonté et comme Représentation» tr. Burdeau, t. I, p. 359.

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