‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 159 sur 161 · Kid et Tanger t p · texte numérisé non relu

Kid et Tanger t p

DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE

système anti-allemand de M. Delcassé. Mais de l'un à l'autre, comme avant l'un et l'autre, la même logique et les mêmes principes apparaissent dans leur continuité. Tanger (et pourquoi pas Fez et Casablanca ?) n'est point le contraire de Kiel, mais la suite de Kiel.

Le canal Empereur-Guillaume, inauguré devant toutes les flottes du monde, signifiait que l'Allemagne devenait puissance maritime en même temps que coloniale, qu'une partie de son avenir était sur l'eau, — et bientôt elle figurait, au lieu de la France, la deuxième puissance maritime du monde. Rigoureusement, c'est de Kiel et non de Metz qu'elle est partie en 1914 pour l'aventure où elle s'est brisé les reins. Elle prenait donc automatiquement, en face de l'Angleterre, la place de rivale que nous occupions depuis Colbert. L'échiquier européen se compliquait, et les rapports franco-allemands, entraînés dans les rapports anglo-allemands, cessant d'avoir pour axe l'Alsace Lorraine, tournaient autour de la question qui nous mettait jusqu'alors aux prises avec la seule Angleterre, celle du partage de l'Afrique. L'Angleterre, devant cette nouvelle rivalité, devait liquider naturellement avec son ancienne adversaire, comme la France le fit avec l'Autriche en 1756, les questions jusqu'alors litigieuses ; de là les accords de 1 904. La politique de M. Delcassé restait, comme celle de M. Hanotaux, africaine et coloniale. Ni l'un ni l'autre ne disait Alsace-Lorraine. L'un disait Egypte, et l'autre Maroc, mais jusqu'à la guerre, comme Rabelais disait jusqu'au feu, — exclusive. Les deux questions étaient du même ordre, mais d'importance différente : la « réouverture » de la question d'Egypte ne pouvait nous intéresser au même degré que la possibilité de compléter par le Maroc la France africaine du Nord. En tout cas ni l'un ni l'autre, pour personne, ne valait une guerre : la France ne fit pas plus la guerre pour le Soudan en 1898 ou pour le portefeuille de M. Delcassé en 1905 que l'Allemagne elle-même n'était alors disposée à faire la guerre pour le Maroc. Les accords Caillaux liquidèrent la question marocaine avec l'Allemagne, comme les atcords Delcassé avaient liquidé la question égyptienne avec l'Angleterre. Ce qui sortait de tout cela c'était un bloc français de Casablanca à Tunis : comment peut-on dire que le gouvernement qui l'a constitué n'a pas fait fructifier la graine tombée à Alger, en 1830, des dernières fleurs de lys ?

Il est vrai que, d'une façon générale, cet empire colonial, sans doute parce qu'il nous vient en grande partie de la République — timeo Danaos — est considéré avec beaucoup de froideur par M, Maurras.

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

Il cite avec complaisance une ligne de Lockroy, selon qui notre empire colonial « ne recèle pas les richesses qu*on lui attribue ». La belle autorité ! Mais son principal grief est celui que nous avons déjà mentionné, que cet empire colonial est la chose la plus fragile et la plus vulnérable du monde, faute de marine capable de le défendre. On trouve ici à Tétat typique tout l'avantage oratoire, tout l'élément de vérité et tous les signes locaux de fragilité qui accompagnent souvent, dans Kiel et Tanger, les démonstrations de M. Maurras.

Remarquons d'abord qu'il n'y a pas de politique coloniale et même de politique quelconque sans risque. L'Allemagne s'était créé un empire colonial relativement important. Elle savait parfaitement que sa marine n'était pas de taille à le défendre contre l'empire britannique, et de fait elle l'a perdu entièrement pendant la guerre. Etait-ce une raison pour ne rien faire ?

« Nos actions d'Asie et d'Afrique, dit M. Maurras, toutes déterminées par des affaires financières, demeurent exposées à finir comme de mauvaises affaires. Pour expliquer un tel procédé, l'inconscience de la République, son absence de mémoire et de prévision doit rentrer en ligne de compte : aucun régime, si médiocre et si nonchalent qu'on veuille le supposer, n'eût conçu ni même supporté, en les connaissant, ces incohérences. Il faudrait reculer les frontières de l'ineptie pour imaginer le gouvernement qui se dirait : « Partons coloniser sans nous assurer d'une flotte ! » Un petit Etat sûr de sa neutralité, la Belgique, ne l'a pas osé, et c'est le roi Léopold II appuyé sur l'adhésion de l'Europe entière qui a tenté le Congo à titre personnel ; la création d'une marine belge aura été l'idée fixe de ses derniers jours, ©lie est reprise et continuée par le jeune roi qui l'avait soutenue comme prince héritier ^. » M. Maurras trouve Fichte, dans ses Discours, beau de « cécité volontaire ». Ne participe-t-il pas ici à ce genre de beauté? Il va de soi qu'un empire colonial implique l'existence d'une flotte marchande, et l'état de la nôtre ne passait point, à la veille de la guerre, pour brillant, mais l'appât des échanges coloniaux était la meilleure façon de l'améliorer. Cependant M. Maurras ne veut parler ici que de marine militaire. Or voit-on la Belgique défendant sa colonie avec des vaisseaux de guerre ? Contre qui ? Contre l'Allemagne, l'Angleterre, la France ? La vérité est que tous les empires coloniaux du monde, belge, hollandais, français, allemand, italien, américain, — avaient ou ont la certi-

!. Kiel et Tanger, p. 128.

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tude, en cas de guerre centre l'Angleterre, de voir leurs communications avec la métropole coupées. L'Angleterre, en cas de guerre contre ses voisins, court, on Ta vu depuis, d'autres dangers. Un Etat comme un particulier compte pour bâtir sur une certaine faveur des circonstances, sur une certaine stabilité, sur la possibilité pour ses intérêts de se concilier avec ceux de ses voisins. Puisqu'en cas de guerre contre l'Angleterre nous aurions perdu notre empire colonial, le mieux était de lier dans la mesure du possible les intérêts de cet empire avec les intérêts britanniques, ou tout au moins de ne pas heurter violemment ces intérêts. C'est à quoi la République se décida après avoir risqué deux fois, au moment du conflit avec le Siam et au temps de Fachoda, la guerre contre l'Angleterre. Il y a là, comme en toute ligne politique, des hésitations et des flottements qui aboutissent à de l'expérience et à un dessein stable.

Mais voilà où nous attend M. Maurras. Si notre empire colonial a besoin, pour vivre, de la tolérance de l'Angleterre (et il oublie que tous les autres empires coloniaux sont dans ce cas) c'est une preuve de plus que nous sommes gouvernés et manœuvres par l'étranger. 0 Le pouvoir du roi d'Angleterre sur les affaires de la France s'est prodigieusement étendu au XIX® siècle et dans les premières années du XX® ; il grandira encore, à moins d'un changement de régime chez «îous. Même indépendamment de son personnel et de sa politique, notre régime est déjà, quant à son essence, du choix de l'Angleterre. Elle nous a donné la démocratie et la République. C'est à la suite de la guerre d'Amérique, des victoires et des armements de Louis XVI, <3ui avaient fait perdre le commandement de la mer à l'Angleterre, que celle-ci fomenta la Révolution. C'est à la suite de l'expédition d'Alger qu'elle provoqua les journées de 1830. C'est après sa rupture avec Louis-Philippe qu'elle détermina les journées de février et l'établissement de la seconde république. Enfin la troisième République naquit de la série des intrigues et des conflits européens que l'Angleterre avait subventionnés partout, notamment en Italie, depuis cinquante ans. » Quant à nos expéditions coloniales, elles « donnaient à l'Angleterre une large prise sur nous, prise qui devenait de plus en plus importante et sérieuse que se multipliaient nos succès au-delà des mers ^ ». Le génie monarchique de M. Maurras est ami des explications simples. De même que tout ce qui se fait de bien dans l'Etat

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS émane d'un principe bienfaisant, le roi, tout ce qui nous est advenu de mal doit émaner d'un mauvais principe, qui est ici Faction de I Angleterre. Je ne suis pas de ceux qui évoqueront jamais, au sujet du salutaire gouvernement de Louis XVIII, les « fourgons de l'étranger », mais l'auteur de VEtang de Marthe n'abuse-t-il pas ici du vaisseau de l'étranger ? En pareil cas un homme admiré de M. Maurras, Fustel de Coulanges, avait coutume de demander, et la chanson ellemême le dit : « Avez-vous des textes précis? » Où sont les textes de M. Maurras ? Ou quel Sherlock Holmes a retrouvé pour lui dans l'histoire du XIX® siècle les traces innombrables de l'or anglais ?

M. Maurras ne nourrissait d'ailleurs nulle haine de principe contre l'Angleterre, mais bien contre le principe républicain. L'essentiel pour lui était de montrer que la République se définit comme le gouvernement de l'étranger, — et de tout l'étranger. Le quai d'Orsay n'abandonne dans Kiel et Tanger la paire de bottines anglaises qu'il nettoie qlie pour se jeter sur des brodequins allemands a faire reluire et sur des bottes russes à graisser. « La République affranchie de nos Capétiens est en fait la sujette docile du HohenzoUern. Sous la main de l 'empereur-roi, notre République ressemble à ces ludions qui montent ou descendent dans le bocal selon les coups de pouce imprimés par le caprice du physicien sur la membrane supérieure ^. » Les voyageurs pour Berlin mis en voitu^, M. Maurras aiguille un train vers Pétersbourg : « Telle quelle, la Kussie peut avoir une politique. Telle quelle, en proie au gouvernement des partis, déséquilibrée, anarchique, \si démocratie française ne le peut pas. Elle en était donc condamnée à remplir l'office indigne de satellite du tzar ! La pure ineptie de son Statut politique plaçait la fille aînée de la civilisation sous la protection d'un empire à demi inculte K » La devise de la fille aînée de la civilisa- ,lion est devenue celle de Kundry : Servir,^ Evidemment il ne tenait 4u'à nous de laisser se renouer l'alliance bismarckienne des trois empereurs, l'Angleterre et l'Allemagne s'entendre au sujet du Maroc comme elles s'étaient entendues, en un temps d'amitié, au sujet de Zanzibar et d'Héligoland. La République nous a procuré des alliances qui nous ont conduit à la guerre de 1914 avec pas mal de monarchies, — et toute alliance implique un marché, des concessions mutuelles, où l'opposition professionnelle de chaque pays à pour fonction de

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