‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 161 sur 161 · La Blessure. Intêrieive, p · texte numérisé non relu

La Blessure. Intêrieive, p

CONCLUSION

Cette pensée de M. Maurras, qui sent le pîn et lollvier,' la cigale et e soleil, sanatorium parfait pour la cure cl*un esprit ou d'une génération surmenés, il faut la louer de son influence, et il faut nous en louer nous-mêmes. Elle fait honneur à lui, honneur à une jeunesse qui a reconnu en elle quelques-unes de ses propres, de ses fraîches puissances ; mais aussi on peut en dire ce que lui-même, qui n*est pas catholique, dit de la place, du rayonnement et de Taction de TEglise catholique : qu* « organe autonome de l'esprit pur » elle doit intéresser fortement ceux qui vivent de l'esprit, leur fournir, quelles que soient les directions et le résultat de leur vie spirituelle, un motif de fierté et de foi. Une pensée pure, éprise de belles formes, soucieuse de solidité, animée par une idée claire de la patrie, a pu agir par ses parties hautes, créer un public, former une opinion, devenir un corps lumineux et vivant, tirer de sa valeur spéculative l'être et le mouvement. On songerait à V Avenir de 1831 si V Avenir ne s'était au bout de quelques mois arrêté dans une impasse. U Avenir s'arrêta dans une impasse ; mais il inspira en somme la politique et les victoires du parti catholique pendant la monarchie de Juillet et la deuxième République. Pareillement il est probable que, selon le rythme ordinaire des affaires humaines, le mouvement d'idées créé par M. Maurras se retrouvera en des valeurs et en des résultats futurs, sous des formes peut-être fort différentes de celles qu'il arrête en termes exclusifs, définis et durs.

Exclusifs, définis et durs parce qu'exclure, définir, solidifier constituent pour M. Maurras les actes supérieurs de l'esprit. Il vit dans un monde réel de « vérités », de principes, de maximes, de tout ce qui est nécessaire pour fonder et maçonner une cité politique et religieuse. Montaigne pensait peut-être un peu étroitement, le jour où il écrivait :

CONCLUSION

< On me fait haïr les choses vraisemblables quand on me les plante pour infaillibles. » Certes la beauté de la forêt pensante où une intelligence se promène est faite de mystère et de lointain, de vapeurs et de fragilité, de feuilles qui naissent et de feuilles qui tombent, d*une lumière rompue sous une chevelure agitée. Mais il a fallu, pour qu'exis^ tât la forêt, que ses arbres fussent plantés comme infaillibles, pussent croître et s'établir comme des réalités dogmatiques et solides. De la forêt à l'arbre, on pourra toujours supposer un dialogue indéfini comme celui de la Chapelle et de la Prairie dans la Colline Insùirée, La pensée en mouvement et la pensée en repos s'opposent sans cesse. Il faudra toujours, quelle que soit la souplesse de Fintelligence, choisir entre elles, et le refus de choix ne sera, comme dans le pari de Pascal^ qu'une manière de choix

M. Maurras ayant choisi et fait choisir nettement, son privilège aura été de poser à son époque, de poser pour son époque « l'immense Question de l'ordre ». Il l'a posée comme Auguste Comte, d'un point de vue méridional et roman, sur un triple terrain : l'ordre dans l'homme, l'ordre dans la pensée, l'ordre dans l'Etat, et il l'a cernée d'autant plus rigoureusement qu'il s'est plus avancé de ce premier vers ce troisième sens de l'ordre. Les deux premiers ont été modelés et définis par l'attirance du troisième. L'ordre de l'Etat rayonne sur l'ordre de l'intelligence et sur l'ordre de l'homme, remonte jusqu'aux principes esthétiques, religieux, philosophiques, comme dans la hiérarchie positiviste des sciences l'ordre de la sociologie reflue, pour les accorder au Grand Etre, jusque sur les mathématiques. Le Politique d'abord, appliqué par M. Maurras à la série de problèmes que rencontre aujourd'hui devant elle une intelligence française, les pense, les range, les circonscrit du point de vue d'un cerveau d'Etat.

Cerveau d'Etat qui. dans la carence actuelle des pouvoirs authentiaues, s'est trouvé amené à jouer sur un plan réduit le rôle de ce corps d'Etat, de cette raison organique d'Etat, que l'ancienne France incarnait dans le souverain. Pour quiconque a le sens de la nature, de l'histoire, de la chose françaises et se trouve porté à considérer la réussite de la France comme celle de l'œuvre d*art, la place de M, Maurras était dessinée d'avance et il fallait qu'elle fût occupée. Il n est pas étonnant qu un observateur de la société française aussi fin que l'était Alphonse Daudet en ait esquissé d^avance le portrait dans l'Elysée Méraut des Rois en Exil. Mais au lieu de devenir le précepteur d'un roi qui pût gouverner un peuple, Elysée Méraut, journaliste, est devenu le pré-

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cepteur d*un peuple qui apprît à retrouver son roi ; et la destinée intelligente a voulu qu'il prît son bras droit, ou, pouvoir spirituel, son bras séculier dans la maison d'Alphonse Daudet. Si la France s'est, à la suite d'événements complexes et difficiles à apprécier, séparée de sa maison royale, cette maison royale n'en est pas moins liée de façon indissoluble à l'être de la France, comme tels parent, maître, femme, ami que nous avons perdus ou dont nous sommes séparés restent partie intégrante de notre être spirituel. Ce que Comte appelait leur existence subjective n'est pas fonction stricte de leur existence objective. La littérature des Génies, le style décoratif de Chateaubriand ont pour mission d'élever à l'existence subjective, ordre distinct, avec son atmosphère et ses lois propres, ces réalités mortes. Mais pour se conserver dans cet alcool ces réalités doivent au moins être imaginées oomme mortes. Et c'est cette présence de la mort que veulent ardemment éluder l'imagination et la raison de M. Maurras. La vieille monarchie lui a jeté, comme la Vera des Contes cruels^ la clef de son tombeau, il sait qu'une église animée de vie religieuse matérielle nous parle mieux qu'une église désaffectée où ne subsistent que la beauté de l'architecture et les jeux de l'imagination. L'état de la France entre 1 889 et 1 900 nous montre qu'elle avait besoin d'un homme et d'un parti qui assumassent le rôle de délégués à sa durée, de conservateurs de son espèce permanente, et qui le fussent non dans le royaume des ombres et des Génies, Araucanie où le vicomte de Vogué exerçait une domination décorative, mais dans un monde de chair et d'os et dans une pleine réalité : délégation à la durée française, quand elle menace de se détendre et de se diluer, analogue à cette délégation à la durée juive qu'assume le sionisme pour une race qui, dispersée de corps, tend encore à se disperser d'âme. Les esprits attentifs qui se rassemblèrent en 1898 autour de Trois Idées Politiques pouvaient se sentir comme les Grecs d'Alexandre devant Pharos ou les Phocéens au Lacydon sur un emplacement désigné par la nature des choses pour servir de lieu à une cité nécessaire.

Cette cité aujourd'hui existe, pas plus grande, mais aussi complète qu'une de ces cités antiques dont les rites et l'esprit ont présidé à sa fondation. Elle a son Acropole sereine, où nous nous sommes tout le long de ce volume largement promenés, où nous avons médité dans le temple de Minerve Erganè, dans le sanctuaire d'Aristarchè. Elle a sa Piiyx et son Agora où nous sommes descendus parfois quand on ne risquait point d'y être assourdi ou bousculé. Elle a son port, si animé

CONCLUSION

d'échanges avec les cités amies ou adversaires, de vaisseaux de commerce intellectuel, et de ces vaisseaux de guerre que commandent des chefs illustres. Mais toute cité est faite de deux éléments réunis, qu'ils s'appellent partis, régions ou tendances, et leurs accords ou leurs désaccords sont la vie même de cette cité. Et on peut même le penser de la cité réduite à la simple expression qu'est un cerveau humain : Renan aimait à instituer des-dialogues entre les lobes du sien, et dans le cerveau de Tartarin il y avait un parti de droite, l'hémisphère Sancho, et un parti de gauche, l'hémisphère Quichotte. Le cerveau d'Etat qu'est dans la France d'aujourd'hui M. Maurras^ n'échappe pas à cette loi.

Le dualisme, chez M. Maurras, est celui de deux idées, poussées l'une à l'autre à leur plénitude, celle de l'ordre spirituel et celle de l'intérêt français. Toutes deux, jouant sur leurs plans séparés, tantôt se vivifient et tantôt se contrarient l'une l'autre, mais ces contradictions elles-mêmes sont fécondes, et M. Maurras institue par !à sinon une solution, du moins une position juste du problème de demain.

D'une part, pour M. Maurras, l'ordre spirituel existe, la cité des idées est construite. Il croit à un ensemble de vérités, fruit non d'une révélation subite, mais d'une expérience continue qui est aujourd'hui à peu près terminée. En esthétique, en politique, nous avons des modèles dont nous devons toujours nous inspirer pour bien faire. Le monde est petit. Un moment il a tenu dans l'Attique. Aujourd'hui il tient, comme au temps du déluge, dans l'arche d'une Contre- Révolution. Entendons, évidemment, le monde spirituel, celui des idées justes, hors duquel le monde matériel se résoud en un indigne chaos. « Il croit comme une brute à la réalité des choses », dit de saint Antoine Apollonius. M. Maurras croit avec une obstination matérielle à la réalité de ses idées, à la circonscription dure de son monde spirituel. La conséquence est tirée en ces termes par M. Daniel Halévy : « Maurras est un méditerranéen, un tragique : son esprit conçoit des formes nettes, terminées par la mort ; Maurras c'est Cassandre, Démosthène ou Machiavel, le cœur ardent et l'esprit dur qui ose voir et prédire 1 a mort de son peuple ^. »

La conséquence est tirée par M. Halévy, mais non pas par M. Maur ras. On doit discerner là avec M. Halévy une des limites logiques de sa pensée, mais aussi un refus d'aller à cette limite ; car cette idée de l'ordre

L Charles Péguy, p. 146.

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spirituel, nourri de formes grecques, romaines, catholiques, coexiste chez lui avec Tidée non moins vive de Tintérêt français.

Ce serait abuser étrangement de deux ou trois phrases — relevées plus haut dans certains monologues lyriques de M. Maurras et qui marquent Vultima Thule de ses méditations solitaires — que de le croire hanté par Tidée de la mort possible de la France. J'entends bien que pour M. Halévy cette idée de la mort, chez Démosthène ou M. Maurras, n*est que le côté pile de la face royale, celle de la vie, et qu'ils prédisent la mort, ou plutôt la laissent entrevoir, par prétérition, en posant les conditions de la vie. Mais précisément ces idées de vie cl de mort, prises en elles-mêmes, restent abstraites et inopérantes. La forme de nationalisme fondée par M. Maurras consistait à tout envisager, dans l'ordre politique, du point de vue de l'intérêt français. Et la guerre a renforcé chez M. Maurras le caractère exclusif de ce point de vue. Personne n'a eu moins de chemin à faire que cette Cassandre pour se trouver, dans Troie assiégée, presque sans bouger de place, en pleine union sacrée.

Aujourd'hui encore, avec son centre de perspective sur le passé et sur le présent de la France, avec le patriotisme qui l'inspire, avec l'instinct de divination intérieure qui lui fait épouser souvent l'être même de la France politique, la pensée de M^ Maurras peut être considérée comme une place où l'on vient utilement se renseigner sur l'intérêt français, ainsi qu'on va demander à M. Angot des indications sur l'état de l'atmosphère. Le zèle et la compétence de l'un et de l'autre «ont indiscutables. La différence est que M. Angot insiste surtout auprès d'un public candide sur ce que sa science ne sait et ne prédit pas, et M. Maurras, comme il est naturel en politique, sur ce qu'elle sait et prédit.

Or l'idée de l'intérêt français n'est pas nécessairement une idée claire ; elle peut devenir aussi dangereuse et aussi trompeuse que celle de l'intérêt individuel. L'idée fixe de l'intérêt national constitue pour un individu cultivé une école admirable, elle satisfait chez lui en les équilibrant le besoin de développement, le besoin de domination, le besoin de discipline, le besoin de sacrifice. Un égotisme intelligent la trouvera fort bien sur sa route, s'y apaisera et s'y ordonnera. C'est surtout en suivant ce fil qu'on s'expliquera l'influence de M. Maurras aussi bien que de M. Barrés sur une génération intellectuelle.

Mais de ce qu'on a trouvé de telles satisfactions personnelles dans i*idée de l'intérêt national, s'ensuit-il nécessairement qu'il soit absolu^

CONCLUSION

ment bon que l'idée de l'intérêt national descende pour Tanimer dans toute la substance d'un peuple ? Il ne le semble pas. L'idée de l'intérêt i national montée à l'excès et trop ardente chez une nation entière la' conduit à un nationalisme impérialiste, entretient en elle une virtualité de guerre. L'idée de l'intérêt national, poussée, exaspérée ici ou là, a produit les guerres de la Révolution et de l'Empire et celle de 1914. Le mal qu'elle a fait n'est sans doute pas épuisé : laissée à elle-même elle empoisonnera l'Europe balkanisée, puis le monde de demain. Elle n'est donc pas plus un but dernier que la recherche de l'intérêt individuel. Il n'y aurait pas de civilisation sans la tension constante de l'intérêt individuel. Il n'y en aurait pas davantage sans l'ardeur de l'intérêt national. Mais ni l'un ni l'autre ne saurait être élevé à l'état de VjE^ur suprême : un benthamisme nationaliste trouve aussi vite qu'un benthamîsme égoïste sa pierre d'achoppement. Il n'y a de valeur suprême que dans la sagesse, la modération, l'intelligence mûries par la vie. C'est aux heures les plus troubles que nous devons tenir les yeux obstinément fixés sur ces puissances directrices.

L'intérêt individuel est un corps soumis à bien des nécessités humîiiantes ou ridicules, et qui fait figure présentable et charmante lorsqu'il est nettoyé, habillé, aéré par une atmosphère civile. Il apparaît nécessaire et sain quand il se montre dans l'acte même de fournir à la vie sociale, et surtout à une famille, du brillant, de la santé et de la joie. C'est à sa façon de comprendre l'intérêt individuel, à égale distance de ravi<toé sordide et de la philosophie cynique, qu'on reconnaît le gentlemen et l'honnête homme. L'intérêt général doit comporter une modération et une culture analogues. Il est naturel que le nationalisme étranger nous repousse et nous aigrisse comme l'égoïsme d'autrui î celui de l'Allemagne nous a fait horreur, celui de l'Angleterre et celui de l'halie n'ont pas cette année dans nos propos publics une bonne presse et certains de leurs traits un peu grimaçants nous égayent comme au théâtre. Mais si c'est un théâtre, que du moins il nous conduise à un retour sur nous-mêmes et nous corrige. Les nationalistes de tous les pays s'indignent, de bonne foi, que leur programme d'intérêt national, leur souci d'intérêt national ne rallient pas toutes les adhésions, ils murmurent les mots de trahison, d'ennemi intérieur, et ils augmentent encore par là le nombre des gens de goût qui aimeront davantage la mesure en l'aimant, comme c'est bien humain, contre quelqu'un, ou, comme c'est bien français, contre d'autres FrançMS. M. Maurras lorsqu'il se proclame a Français forcené», Victor Hugo lorsqu'il déclare

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admirer Shakespeare comme une brute ne satisfont peut-être ni tous les vrais Français ni tous les bons shakespeariens.

Mais on ne revient pas d'Athènes sans profit. Ne croyons pas que la divine mesure soit étrangère à M. Maurras. Ne croyons pas que ce nationaliste intégral porte l'idée exclusive de l'intérêt français avec une bonne conscience. Il ne demande qu'à la réintégrer, à la subordonner dans un ordre spirituel et matériel, à recomposer l'harmonie entre les deux hémisphères de son cerveau. Il reconnaîtrait sans doute facilement que cette idée, lorsqu'elle est déchaînée dans un peuple, risque d'y tout bousculer et d'y tout compromettre, comme celle de l'intérêt individuel lorsqu'elle s'installe libre et vorace dans une conscience. L'expérience quotidienne nous montre que le sentiment de l'intérêt est, chez l'individu, décanté, rendu sain et bienfaisant par la fondation d'une famille. C'est pareillement l'intermédiaire d'une famille qui pour M. Maurras donne à l'intérêt national ses puissances de mesure, de sagesse, d'humanité. L'idée de l'intérêt français a sa place normale dans la vie, la personne et surtout la famille d'un individu de chair et d'os, que neutralise une fiction bienfaisante née de la même source que ces fictions de l'intelligence abstraite par lesquelles l'homme établit de l'ordre dans les phénomènes et se rend capable d'agir sur la nature. Le nationalisme intégral, le parti exclusif des intérêts français sont des formes aussi hors nature et aussi désordonnées que les formes ennemies qui les ont forcées de se lever et de prendre pour les combattre leur figure et leurs armes. M. Maurras a mené pendant la guerre une campagne dans son journal pour montrer que l'ancienne monarchie ne pratiquait pas un nationalisme immodéré, — que Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Louis-Philippe, princes pacifiques, ont été affaiblis ou renversés par une opposition mangeuse d'Autrichiens ou d'Anglais, enragée de guerres qui auraient tourné ou qui tournèrent réellement très mal, — que Louis XIV qui avait accepté les guerres d'un cœur trop léger en fit au moins à son lit de mort son acte de contrition, et qu'on attend encore cet acte des régimes qui nous conduisirent à Moscou pour en ramener l'invasion. Peut-être retrouve-t-on dans les canons de V Action Française pas mal de boulets tels que les Belle-Isle, les Girondins, les anti-pritchardistes en employaient autrefois contre cette politique royale. Mais reste ceci, l'essentiel, qu'il n'y a pour M. Maurras qu'une idée souveraine, celle du souverain, et qu'une idée qui occupe la place royale, l'idée du roi.

L'œuvre essentielle et solide de M. Maurras dans ces trente années

CONCLUSION

de notre temps aura été, en fin de compte, la restauration, en France, de ridée du roi. S'il a posé 1' « immense question de Tordre » il ne la pas posée stérilement, en théoricien pur, mais en constructeur artiste, comme Auguste Comte d'ailleurs qui ne la séparait pas du Grand Etre, Dans le corps français, construit en dix siècles sur une ossature de quarante rois,, il était juste que cette idée fût retrouvée. Je veux, sur ces terrasses de pure spéculation, laisser de côté la question de politique pratique et actuelle. Si la rupture de la France et de sa famille royale fut incontestablement un grand malheur, ce n'est pas une raison suffisante pour que leur réunion soit recherchée par tous les moyens comme un bien actuel évident. Beaucoup d'autres facteurs interviennent, que c'est l'affaire des praticiens de discuter, et j'en ai touché légèrement quelques mots au cours de ce livre. Mais la restauration de l'idée royale doit être envisagée en elle-même comme un bien, pour la lumière et la force qu'elle projette dans notre passé, pour le sens intérieur avec lequel elle nous permet de vivre notre histoire, pour l'air humanisé et intelligent dont elle enveloppe à la façon de Poussin le paysage français. Devant la statue qu'est la France, la critique de M. Maurras, fleur suprême de la critique littéraire par laquelle il débuta, fut vraiment une critique créatrice de valeurs : elle nous a fait sentir bien des dessous, bien des muscles, bien des raisons d'équilibre et d'expression dans ce marbre autour duquel nous tournons et où nous reconnaissons les puissances épurées de notre propre vie. L'œuvre n'est pas finie, — soit que M. Maurras en complète un jour les parties hautes par cette Théorie de la France qu'il nous annonçait il y a vingt ans comme une des tâches de son âge mûr, — soit que le cours du temps et la vie naturelle de l'esprit la reprennent, comme il semble inévitable, pour la mêler aux éléments qu'elle paraissait d'abord impliquer le moins — soit que l'idée française du roi, l'idée politique, se retire et se cristallise dans ridée royale de l'intelligence, devienne pareille au diamant le plus pur de tous qui reste seul au Louvre des trésors de la couronne, et pareille à cet homme royal qui est, et non pas l'Etat, la fin de la République de Platon.

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