‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 25 sur 161 · U Etang de Berre, p · texte numérisé non relu

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

mières. Alors, je me dis que si M. Maurras, moins sommé par les nécessités du salut public et par les appels de Paris, était resté Martegal, s'il n'avait point transporté aux alentours des brioches de la Lune et multiplié par les conques des diurnales la chanson qui lui vmt en écoutant chanter un si beau rossignol, — si la quatorzième beaujé de Martigues, tintante et tentante comme la sonnette diabolique qui fait massacrer au curé du conte de Noël sa messe de minuit (« La quatorzième beauté, c'est le galbe parisien des vagons de notre chemin de fer ») ne l'avait de si bonne heure captivé — peut-être il eût transporté a plus ample matière cette philosophie, cette sagesse, cette indulgence qu'au besoin lui eût confirmées Paul Arène.

M. Maurras a accepté dans son paysage les panneaux-réclame, mais non le régime parlementaire, — les ponts métalliques, mais non le romantisme ; — il n'a point admis sur le char de l'Etat le principe du GjPinot des six capitaines ; — et il n'a rien transféré à la démocratie de l'indulgence avec laquelle il traitait la digue, pas plus élégante, de son pays. Si les moyens de gâter cette vieille planète sont extrêmement limités, ceux de gâter ce vieux morceau de notre planète qui s'appelle la Fr^mce lui ont paru bien nombreux et bien actifs : c'est pour y remédier qu'il est allé batailler à Paris et qu'il n'a pas écrit « au flanc d'une colline couronnée d'un moulin qui a cessé de moudre et qu'on prendrait de loin pour un vieux château ruiné ^. »

On peut l'en louer, on a peut-être le devoir de l'en louer, — peutêtre aussi le droit de regretter. J'imagine que Mistral eût, mieux que tout, aimé voir, sur un coin de Provence maritime et grec, onduler doucement, jumeau du laurier de Maillane, un olivier nombreux de sagesse provençale. Pour délivrer de la tour la Comtesse, comme à saint Pierre pour ouvrir le Paradis, il faut les deux clefs.

— A qui le dites-vous ? répondra M. Maurras. C'est la faute de mon temps. Né au temps de l'ordre j'eusse fait partie de l'ordre, je l'eusse aimé et loué et dit, avec Bossuet, même cela que vous me feriez dire aujourd'hui si difficilement : Qtmm pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israël ! Né au temps du désordre, puis-je faire partie du désordre, aimer et louer le désordre et transférer au ghetto d'Israël l'éloge romain de sa cité mystique ? Du même cœur dont j'eusse autrefois aimé l'ordre, je veux et je dois aujourd'hui le relever. Cela même est un acte d'ordre, d'établir avant l'ordre les conditions de

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Tordre. — Si Thomme est un animal politique, le Politique d*ahori s'impose comme la démarche élémentaire de tout ordre humain.

MOI. — Le Renan de la Réforme^ l'un de vos maîtres, fut le Renan deCaliban. Je crois bien que lorsque Renan écrivit sous le ciel doux d'Ischia son supplément lumineux à la Tempête, son esprit dépouillé et nuancé voyait à la démocratie la laideur et l'utilité de votre digue, et découvrait au fils informe deSycorax ces mêmes circonstances atténuantes que vous accordez bienveillâmment à l'œuvre de nos ingénieurs.

M. MAURRAS. — Prospero a fini par accepter le gouvernement de Caliban, oui. Renan a extrait l'or de ce creuset, parce qu'il y avait déjà de l'or dans le creuset, parce qu'il a supposé Caliban capable d'éducation. Mais l'éducation de la démocratie, c'est une réclame de savon pour blanchir les nègres. Ma digue prendra une patine, mûrira comme un fruit ; mais la démocratie 1 Non, laissez-moi rire ou laissezmoi pleurer.

MOI. — Soit. Nous sommes encore dans l'île de la Tempête. Nous ne noi s inquiétons pas des problèmes qui se poseront tout a l'heure, quand n s'agira de réorganiser notre duché de Milan. Nous demeurons en ce domaine des idées où la circulation de la pensée dans les intelligences forme une raison suffisante du monde, oii des céatures d'air et de lumière ondulent autour de Miranda. Le monde des reflets de Martigues, si vous voulez. Vous y vivez, vous en êtes, comme Sextus Tarquin se vit lui-même dans le palais des possibles. — Que des Génies se groupent en un beau lieu élu de l'esprit ! — J'imagine une terrasse privilégiée, — et sur elle, avant vous, quatre figures dont vous avez parlé avec un inégal respect, Barrés, Renan, Sainte-Beuve, Chateaubriand. Ah celui-ci ! Vous avez tiré sur lui comme Tartarin sur la Mère Grand. (Et si nous sommes en romantisme; il est bien la mère grand de tout notre peuple romantique.)

Je pense aux générations d'Epigones que Nietzsche décrivait dans l'une des Inactuelles, Mais nos Epigones à nous offrent un tableau autrement composé et plein que ceux de la culture germanique. Nous avons en vous, nous avons en eux exactement une Littérature de Génies.

Je ne parle pas des génies qui les hantaient, mais des génies qu'ils réalisèrent. Et les quatre derniers descendent du premier, de Chateaubriand qui a ici tout découvert et tout nommé. Le Génie du Christianisme est le génie qui se dégage du christianisme, comme sa forme et son essence purifiées, idéales, comme une âme survivante et un ordre

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esthétique, lorsque, libéré de la matière, de la réalité, de la loi par laquelle il presse et soumet l'homme, il n'est qu'un édifice qui va être contemplé du dehors dans son histoire et sa majesté, et non plus dans sa durée suivie et vécue, mais dans sa durée arrêtée et fixée, dans l'image définie et définitive qui demeure, s'équilibre et s'ordonne. Martigues vu de la digue, de la digue neuve, utile et laide. La digue d'où Chateaubriand a vu le Christianisme asseoir sa blanche stature, ouvrir ses ailes lumineuses et roses comme votre Martigues dans le crépuscule, c'est la Révolution. Il fallait qu'il eût la Révolution sous les pieds, et dans sa chair et dans son sang, et le Christianisme, et la monarchie et toute la magnificence d'un passé dans un rêve matériel et dans des prunelles visionnaires. Il fallait que de réalités intérieures la religion, l'Eglise et le Roi devinssent des réalités décoratives et plastiques. Vous l'avez pour cela interpellé avec âpreté : « Race de naufrageurs et de faiseurs d'épaves, oiseau rapace et solitaire, amateur de charniers. Chateaubriand n'a jamais cherché, dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, l'éternel : mais le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs motifs de regrets... Cette idole des modernes conservateurs nous incarne surtout le génie des Révolutions ^. » Si vous transportez à ce génie la majuscule du Génie du Christianisme, et la figure de personnification plastique qui en arrête à un tournant panoramique la définition (vous souvenez-vous, à la sculpture antique du Louvre, de cette figure assez médiocre à laquelle les catalogues donnent le beau nom de Génie du Repos éternel ?) peut-être vous paraîtra-t-il que le Génie des Révolutions se définit loin des Révolutions, sur la digue du conservatisme, et que la monarchie de Louis-Philippe n'était pas un mauvais belvédère pour que Thiers, Tocqueville, Michelet, Lamartine en arrêtassent les contours. Tartarin-Sancho n'existe bien que de la route où ahanne Tartarin-Quichotte, et Tartarin-Quichotte n'atteint toute sa réalité que du lit où Tartarin-Sancho savoure son chocolat.

Vos lignes de tout à l'heure caricaturent simplement une figure nécessaire de tout développement humain supérieur, dans notre Occident, depuis que la Grèce nous a fourni les moyens et le désir de l'idéalisation plastique, — un des deux moments du rythme qui gouverne même tout classicisme. Evidemment le classicisme consiste

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avant tout à retrouver l'esprit intérieur des modèles grecs pour le revivre et pour que l'œuvre nouvelle, non extérieure et froide, participe aux mêmes étincelles de vie. Mais le classicisme comporte aussi des fonds de critique et d'histoire : il consiste encore à voir du dehors la courbe et la suite classique, dans leur ligne et leur beauté, à les idéaliser non seulement parce qu'elles sont belles, mais parce qu'elles sont anciennes et révolues, rton seulement parce qu'elles sont de la durée, mais parce qu'elles sont du passé. Son horizon s'embellit d'un temple, et d'une Apothéose d'Homère qui est bien celle d'Ingres» Et tout le long de son déveloî>pement il a conservé ce caractère. Cet atelier de Génies où fut sculpté celui de Chateaubriand, il fut ouvert à Athènes, il est incorporé comme l'atelier de Phidias au cœur et au corps d'Athènes, et nulle part ailleurs qu'à Athènes ne pouvaient naître cette lyre de la sensibilité et cette plate -forme de l'intelligence. N'est-ce du même fonds dont vous haïssez Chateaubriand que vous mésestimez Isocrate ? Peut-être pas. Mais enfin cet Isocrate dont les cent ans de vie forment le beau palier incliné par lequel l'Athènes de l'Acropole descend vers l'Athènes panhellénique, comme les cent ans du Fontenelle ménagent du siècle chrétien et français à l'autre un bel escalier du même ordre, Isocrate a écrit dans le Panégyrique d'Athènes un Génie d'Athènes, a l'idée duquel son panhellénisme se mêlait assez naturellement. N'oubliez pas que si le Génie du Christianisme est le premier et l'aïeul parmi les Génies du siècle, il a eu lui-même pour précurseur emphatique et desséché les Ruines de Volney, dont la génération de Chateaubriand a su par cœur les pages où apparaît précisément et parle le Génie des Ruines...

Peut-être voyons-nous maintenant s'énoncer les mesures et se dessiner la ligne du chœur où se répondent et s'enchaînent nos cinq Epigones. Pour que naquît le Génie du Christianisme, il fallait que le christianisme subsistât dans l'âme de Chateaubriand à l'état d'hérédité, à l'état de goût, à l'état de beauté, mais qu'il fût en voie de se détacher, en disposition secrète de s'en aller sur les terrasses sensuelles et savantes d'où s'attendrir et s'émerveiller. Il fallait un mécontentement et une contradiction intérieures, où même les esprits simplistes ont vu de la simple dissimulation, de la manière dont Sarcey trouvait en l'auteur du Culte du Moi un pur fumiste. On demandait à connaître le confesseur de M. de Chateaubriand (qui répondait en donnant son adresse) et Courier l'approuvait de marcher au moins son masque à la main. Aujourd'hui que la critique avisée sait ce que

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c est qu'un Génie, et comment il naît, elle ne parlerait plus ainsi. Sainte-Beuve, dans son Chateaubriand, ne s'y trompait pas. Il se trouvait de plain-pied avec son auteur, lui dont la vie fut d'écrire un Génie du Jansénisme et d'esquisser cent fois un Génie du Classicisme, Pour écrire Port-Royal, il était nécessaire de voir Port-Royal du dehors comme Chateaubriand voyait le christiansime, — de tenir sous ses pieds comme digue de Martigues l'incrédulité épicurienne des tables d'Helvétius ou de Jérôme, — mais d'avoir en même temps une clef secrète du dedans et d'ouvrir la porte basse du jardin, entre ces poiriers de M. Hamon auxquels Racine avait goûté

Je viens à vous, arbres fertiles.

Poiriers de pompe et de plaisir.

Il fallait être sensible à des pompes décoratives et à un plaisir raffiné, prêt à goûter, pour en extraire le miel littéraire, le sommet et la fleur de la grande plante d'amertume. Pour écrire les Lundis, pour composer du classicisme un Génie ondoyant et divers, toujours indiqué, jamais arrêté, mais qui ne transgresse pas certain cercle de coteaux modérés, il fallait avoir traversé le romantisme, s'être appelé Joseph Delorme, avoir désiré le génie et les femmes de ses amis, avoir fait avant de passer entre ses parents le reste de son âge le voyage d'Ulysse.

Ainsi le breton Renan élargit en un Génie des Religions, vu d'un pays et d'une race de pêcheurs, le Génie du Christianisme dont la vie d'outre-tombe s'ébauche dans la lande de Combourg. Séminaire, mais laïcisé, — et cathédrale, mais désaffectée. Le même motif s'enrichit et s'éclaire. Celui-là a porté plus loin en profondeur cette complexité de Chateaubriand qui vibrait surtout dans l'écorce d'un métal sonore et l'airain corinthien des mots. Comme le Yann de Loti, granit enveloppé de brume, entêtement noyé de rêve. Sous ses pieds voyez-la plus solide encore et plus vraie que sur votre rivage provençal, votre digue. Digue de tout cela même qui serait du hloc, de la matière, de tout ce qui excluerait par sa masse les possibilités de musique : érudition, germanisme, même une lourdeur et une honnêteté sulpiciennes, le rivage d'où la mer déploie le mieux sa légèreté, ses nuances, ses îles flottantes et ses paradis de saint Brandan. Ame religieuse pour éprouver le sens intérieur de la religion. Toute l 'incrédulité critique, assez, pour être personnellement détaché de cette religion, pour ne l'éprouver que par ce qu'elle a d'insubstantie.l

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parfum. Il lui faut à son couchant le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. Je ne voudrais pas tout à fait lui appliquer ce que vous dites de Chateaubriand : « Cet artiste mit aux concerts de ses flûtes funèbres une condition secrète, mais invariable : il exigeait que sa plainte fût soutenue, sa tristesse nourrie de solides calamités, de malheurs consommés et définitifs, et de chutes sans espoir de relèvement. Sa sympathie, son éloquence se détournaient des infortunes incomplètes. Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu'une des victimes roulées, cousues, chantées par lui dans le linceul de pourpre fît quelque mouvement, ce n'était plus de jeu ,* ressuscitant, elles le désobligeaient pour toujours ^. » Mais évidemment Renan se serait trouvé aussi mal à l'aise dans une religion dominatrice qu'il se mouvait heureusement et simplement dans une religion finissante, et, généralement, dans tout ce qui finissait. L'auteur de la Réforme s'était résigné à penser de la France à peu près ce qu'il pensait de l'Eglise. « La France se meurt, jeune homme, disait-il à Déroulède : 112 troublez pas son agonie. » Il la vit du point de vue de Sirius, il la vit du point de vue de Prospero lorsque Caliban l'ayant détrôné, il s'accommode de Caliban. Le fils des pêcheurs finit par détacher sa laïque de toute terre réelle, et la Renan des Dialogues, des Drames, de V Examen de conscience disparut submergé par les Génies qui figuraient ses rêves un peu comme le Saûl de Gide sous les démons qui personnifient ses désirs.

On trouva que Renan manquait de sérieux. La littérature des Génies fut autour de lui un moment discréditée. M. Desjardins la rangea dans l'ordre du négatif ; M. de Vogue fit pour s'y soustraire, et surtout pour y soustraire la jeunesse, des tentatives pleines de mérite, mais ayant gardé sur sa table l'encrier de Chateaubriand il demeura toute sa vie, quoiqu'il en eût, envoûté par ce meuble, comme la famille Schwanthaler, des Contes du Lundi, par la pendule apportée de Paris. La littérature des génies eût périclité sans M. Maurice Barrés. Le vicomte de Vogue avait conservé du vicomte breton son encrier. M. Barrés, lui, hérita de beaucoup de ses biens intérieurs. Mais il y eut avec lui quelque chose de changé. A la littérature des génies d'abord il donna une méthode, elle devint plus sèche, elle acquit plus de trait, elle parut plus ramassée dans son schème essentiel, élégant et nerveux. El!e était tout entière contenue dans Un Homme

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Libre constituée avec sa maxime de sentir le plus possible en analysant le plus possible. Contradiction évidemment, mais nécessaire pour fournir le sel ou le goût d'amertume indispensable au genre. — Ensuite il fallait que l'exemple de ses prédécesseurs le gardât de leur redite. Cette littérature était devenue cliché. Elle se matérialisait en des formules. Avec Sainte-Beuve, avec Renan, elle se confondait avec la critique, et la critique ne fournit qu'une vie intérieure, une vie extérieure et même une vie intellectuelle à deux dimensions, comme un espace sans profondeur. Chateaubriand, Sainte-Beuve, Renan et leurs confrères des ordres mineurs comme Benjamin Constant pouvaient servir d'intercesseurs, il fallait les dépasser et être soi. — Enfin il était bon qu'un autre Génie que le Génie religieux fût produit à la lumière. Génie du Christianisme, Génie de Port-Royal, Génie de l'histoire religieuse s'étaient succédé sous ces trois visages, un peu fraternels, de sensibilité et d'intelligence. Il n'y avait pas eu de Génie de la France au XIX^ siècle parce qu'on vivait dans la France intérieure et qu'on la respirait : on n'avait pas à la considérer d'une digue, — pas plus qu'au XVII® siècle on n'eût cherché le Génie de la religion alors que la religion était une chose vivante, dramatiquement et intensément éprouvée. Le nationalisme de' M. Barrés, avec les fonds très riches qui le rendent la plus délicate des œuvres d'art, constitua un Génie de la France, vue des plus différentes digues, — non seulement de la colline de Sion, mais de ce fauteuili de Y Homme Libre hors duquel on ne peut penser noblement, du musée ethnographique qu'est le Palais-Bourbon, des nostalgies grecques et de bien d'autres choses encore, généralement de l'individualisme des Trois Idéologies.

Vous séparerai-je ici de Barrés ? Non. Le Génie de la France, le nationalisme français ont en lui et en vous, comme la France ellemême, leur Nord et leur Midi, leur ionique et leur dorique, leur brève et leur longue. Vous avez joint au Génie de la France un magnifique Génie du Catholicisme, et ce sont ces deux belles Idées que ce livre que j'écris m'aidera à regarder de plus près. Mais la littérature des Génies, la loi même du genre, exigeait que vous vissiez l'ordre dont vous êtes les beaux prophètes — ces Prophètes du Passé dont parlait Barbey — l'un avec les yeux du « fameux individualiste » et l'autre avec les yeux du « petit anarchiste ».

M. MAURRAS. — Monsieur, un philosophe, M. Palante, a écrit un livre qui s'appelle Combat pour V individu. A la bonne heure I

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Voilà un titre clair, qui annonce un sens. Toute mon œuvre écrâte, — mes livres, — toute mon œuvre ve'cae, V Action Françaiscy sont un combat contre l'individu. Mon Pour un de politique monarchiste est un Contrun de philosophie sociale. Lisez dans la Politique Religieuse notre réponse au Correspondant...

MOI. — Parfaitement. En annonçant qu'il luttait pour l'Individu, M. Palante a suivi le pont aux ânes. L'individualisme qui ne se nie pas raffine bien peu, et il est incapable d'enfanter des Génies. Il faut tourner le dos au soleil levant pour être le premier à le voir, qui dore les crêtes des montagnes. Vos Génies sont plus complexes que ceux de Chateaubriand, mais ils suivent le même schéma. Il leur fallait ces deux points de vue de la digue et de la ville. C'est de ia digue que vous voyez le mieux, que vous voyez seulement le crépuscule du soir et le crépuscule du matin asseoir au- dessus du marais dont l'haleine à peine les vaporise ces deux parfaits et immobiles Génies sur les hauteurs d'Aristarchè.

Et vous obéissez ici simplement aux lois de l'Intelligence, à ce qui ordonne, définit et abstrait. Félix culpa quœ talem meruit redemptorem... Aux racines du christianisme de Chateaubriand il fallait pour qu'il s'épurât en Génie la Révolution. Aux racines de l'ordre et d'Aristarchè, une vision et aussi une sensation intérieure et importune du vague et du désordre, du chaos et de la mort. J'aime et j'admire les beaux courants aériens qui conduisirent au XIX® siècle toute cette pensée française vers une philosophie des hauts lieux. C'est des derniers gradins du Jura que Michelet, le grand précurseur, disposait en 1831 son panorama intelligent de la France. Comme vous l'avez dit : « Le genre humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui distribua les hauts lieux. De quelque façon que l'on nomme ce génie, celui qui tailla et mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs gradins, sera loué des hommes auxquels il façonna le vrai socle de leur pensée. )>

M. MAURRAS. — D'une pensée qui est de l'action condensée et qui rayonne en action. Le trait net, l'éclat et la densité appartiennent à la faucille du moissonneur autant qu'à la lumière du croissant nocturne. Ne confondez pas avec le sentimentalisme d'un Chateaubriand ni même avec l'infinie curiosité humaine d'un Sainte-Beuve le souci actif et positif de chercher dans la plus grande généralité ce qui est spécial à tout. Aussi bien pourriez-vous appeler le Cours de philosophie positive un Génie d^js sciences qui se promènerait dans le cimetière

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des sciences, y cherchant comme Chateaubriand de grands spectacles ou comme M, Barres une discipHne.

MOI, — Ce ne serait point si ridicule... Mais alors nous disputerions sans fin, à moins de finir par disputer sans raison. Les ombres qui grandissent du sommet des montagnes nous ramènent au repos. Retenons si vous voulez bien que vous avez appqrté de l'atmosphère provençale ou que vous, installez en elle par une harmonie préétablie le goût et l'usage des idées claires, solides et bien découpées. Ne scrutons pas leur origine, ne cherchons pas d'où vous les voyez, mais comment vous les voyez, acceptons-les comme une sculpture grecque « idée d'une extrême richesse de mouvements, de passion, d'élans et de forces, mais arrêtés, mais définis étant à leur comble ^ ».

LE STYLE

Pour aller de la sensibilité aux idées d'un auteur, le chemin le merlleur et le plus agréable c'est la ligne de son style. Le style c'est l'homme, nous disons nous d'abord pour nous encourager. Mais ensuite c'est l'homme tout entier que nous arrivons à définir comme un style.

Aucun style ne se tient, plus que celui de M. Maurras. dans le sillage de la pensée qui lui donne naissance. Il s'est formé un peu moins vite que celui de M. Barrés. Sa première œuvre, le Chemin de Paradis^ est écrite dans une forme grêle et tendue, encore en état de croissance adolescente. Il atteint son point de maturité, de tièdes et riches couleurs qu'il ne retrouvera pas toujours, dans cette Anthinea qui occupe chez lui a. peu près la place de Du Sang, de la Volupté et de la Mort chez M. Barrés. Telle page sur la Corse vue de la mer *

L Quand les Français ne s'aimaient ^pas, p. 355* 2. Anthinea» p, 123.

LE STYLE

répond, si Ton veut, à ce feu d'artifice verbal, à ce soir sur la lagune, dont celui-ci, dans la Mort de Venise, s'est dit content.

Plus tard M. Maurras abdiqua ces fêtes, cet ionisme de style, pour s'attacher à ce qui dans la langue et dans la phrase est muscle, vigueur, densité. Qui d'entre nous, écrivant les Amants de Venise^ eût résisté au plaisir facile d'aller sinon les composer, du moins les retoucher au fil du GrandrCanal ? M. Maurras renonce à ces sensualités, mais, comme il y renonce très volontairement et non par impuissance, il en obtient avec la victoire remportée sur elles la meilleure part.

Dans ce style en pensée et en belle chair méditerranéenne, comme les bras nus d'une fille de Saint-Remy, vous ne trouverez certes pas la transparence, les nuances fluides, la nervosité à fleur de visage qui séduisent dans celui de M. Barrés. Trop robuste pour être visiblement limé, il demeure insoucieux, ainsi que l'étaient un Malebranche ou un Bossuet, de ces petites loupes qui troublaient l'irritable féminité d'un Flaubert.

Comme un cours d'eau suit la yallée qu'il a creusée, le schëme de sa pensée est celui même de son style : rythme simple et vivant d'une force qui se dépouille, d'une forme qui se concentre, mûrit, durcit : « Si le goût de la vérité n'est, à son origine, qu'une passion comme les autres, cette passion acquiert, en s'exerçant, tous les éléments de sa règle. Elle sait s'y plier, à condition d'être pure, d'être un vrai désir de savoir, aussitôt qu'elle observe qu'on ne trouve et qu'on ne transmet la vérité que sous certaines conditions, dans un certain ordre, et moyennant certains sacrifices... L'intelligence mue par la passion qui lui est propre prend garde de ne pas se laisser conduire par son moteur ^. » Et ailleurs : « Le sentiment le plus puissant n'est pas celui qui multiplie les effusions pour se mettre en vue, c'est celui qui, en toute chose, conduit à faire aussi bien que possible ce que l'on fait... Nudité, netteté, justesse, voilà les devoirs stricts, et plus la vérité ainsi serrée et poursuivie se sera dévoilée toute pure, plus la recherche aura été œuvre d'amour ^. » Formules de pensée où l'on reconnaît, transposées intégralement, des règles de style.

Formules de pensée et règles de style auxquelles s'accordent un certain sentiment et même une certaine sensation de l'être. On sait

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