‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 28 sur 161 · Anthinea, p · texte numérisé non relu

Anthinea, p

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

esthétique, de l'ordre politique, de l'ordre religieux, qu'il abstrait pour les présenter en cet état de concrétion le libre et le vivant.

Trouvant un jour ces mots sous sa plume, il remarque : « M. Fer-dinand Brunetière ne nianquerait pas d'écrire ces deux termes, libre et vivant, entre deux paires de guillemets : tels quels et employés ainsi à contre-sens ils me paraissent d'un ridicule si éloquent que nul artifice typographique ne peut Taggraver. La vie, la liberté distinguées de la perfection qui est la limite de la vie, l'apogée de la liberté- Hérésies qui sont des sottises ^. » M. Maurras peut se fâcher et employer des mots acerbes : les idées générales, les directions sur lesquelles vit la pensée n'en demeurent pas moins, et je ne vois pas qu'une pensée critique puisse éliminer aux dépens l'une de l'autre soit l'idée de mouvement, de progrès, de liberté qui n'est que le sentiment aigu et la présence intense de la vie, soit l'idée d'achèvement, de perfection, de réalité qui s'est d^nie et qui demeure. Le dialogue du Sphinx et de la Chimère, dans Flaubert, stylise tout un ordre musical mêlé à la chair même de l'humanité et aux pierres de la cité. Deux directions entre lesquelles l'esprit peut choisir, mais que plus généralement il préfère composer et classer. M. Maurras, lui, tout en composant et classant, a choisi l'une, a parié pour elle. Intelligence méridionale éprise du lumineux, du découpé et du net, volonté d'achever encore, d'épurer et de cristalliser cette intelligence, de manière à l'arrêter, elle et ses idées, en leur perfection. Je n'en trouve nulle part mieux les racines que dans ces trois fortes conclusions sur l'amour qui sont aux dernières pages des Amants de Venise.

D'abord l'amour ne saurait se suffire. « Il agite l'univers et le perpétue, mais, mouvant le soleil et les autres étoiles, il n'est point en état de les détruire et de les rétablir à lui seul, même en la solitude de deux cœurs enivrés. L'homme y reste le vieil animal politique, occupé de la société, et ne cessant jamais de l'occuper de lui-même ^. » Ce sont les lois éternelles du Banquet, l'œuvre philosophique où cette antithèse de la perfection et du mouvement est aperçue, suivie et scrutée avec l'analyse la plus aiguë et la plus pénétrante poésie. La fin de l'amour n'est point l'amour, elle n'est même point la beauté, elle est la production dans la beauté. Plus que dans l'ordre du corps et que dans l'ordre du plaisir elle l'est dans l'ordre de l'intelligence :

t. Quand les Français ne s* aimaient pas, p. 351. 2. Les Amants de Venise, p. 265.

LE STYLE

production de Tœuvre d'art comme celle inspirée par Béatrice ou Laure, de l'œuvre de pensée comme celle que Comte place sous l'invocation de Clotilde de Vaux, de l'œuvre politique qui convient à l'animal politique et que M. Maurras a symbolisée dans Mademoiselle Monk..

Ensuite « l'amour naturel cherche le bonheur. Il est donc inquiétude, impalleiict:, désir et poursuite de tout autre que lui. Il se rue hors fie lui. Quelles que soient ses passions et ses énergies, c'est à leur propre fin, c'est à un calme heureux, à un traité de paix et d'accord internel qu'aspirent toutes ces guerres intérieures. Elles seraient moins vives sans la volonté d'y échapper et de les finir ». Le contraire de ïamabam amare. Ne prenez pas ces lignes pour la formule de tout amour. Maïs sentez toujours le même rythme qui chez M. Maurras porte la durée au durable, le musical au plastique, le fait à l'institution.

Enfin « pour bien aimer il ne faut pas aimer l'amour. Il est même important de sentir pour lui quelque haine ». Les joies supérieures K»nt celles de « l'âme noble qui se règle et s'appartient ». Et « qu'est-ce qu'un amour qui ne fait que se rechercher et se reposer en lui-même au lieu de se fuir ? Est-ce l'amour ? Ont-ils aimé ? » Hoc se quisque modo jugity écrit M. Maurras au seuil de cette Anthinea où les pages courbent la ligne d'une passion qui se dépouille et se dénude, belle et secrète Psyché nuptiale, en intelligence.

Ainsi M. Maurras avoue l' « amour pour principe », mais dans le sens chronologique du mot principe, commencement et non commandement. Et dans le triple système comtiste de l'amour, de l'ordre et du progrès, l'accent chez lui reste obstinément fixé sur l'ordre. <' Romain par tout le positif » de son être, il se veut constructeur. Réponriant à un voyageur de profession « fier d'avoir aperçu un grand nombre de pagodes » et qui lui reproche d'avoir « une tête rétrécie par l'édwcalion classique », il répond : « Admettons que, de nous, ce soit moi qui fasse l'erreur. Mais l'erreur est précieuse si elle me met en état de comprendre et de ressentir ce que l'histoire intellectuelle de l'univers nous présente de mémorable. Elle me procure une foule d'explications lucides de ce qui nous touche le plus. Au contraire, si l'on admet que vous ayez la vérité, que contient-elle de pratique, de nourricier et d'assimilable pour vous ? Un principe de curiosité infinie... N'ayant rien choisi, ne préférant rien, végétant dans une indifférente inertie, vous affectez une mobilité extrême : elle est, au fond, un simple mode de cette condition des cailloux que l'on roule,

des bûches qu'on charrie, et de toutes les créatures dispensées et délivrées de l'activité. C'est un bonheur peut-être. Qu'il soit silencieux et n'insulte pas à la vie ^. » Réponse de la plus pure orthodoxie positiviste : erreur possible, mais précieuse, hypothèse faiseuse d'ordre, c'est toute la Synthèse subjective. Une vérité qui n'est pas organique, qui reste purement critique, ce n'est rien. La vérité n'existe pour nous que dans un ordre humain Qointure des deux sens du mot positif) , scientifique, technique, esthétique ou social. La vérité est politique comme l'aninal humain est polit iqu:^, — en ce sens qu'elle ne se conçoit pas comme positive hors d une cité : le Cours de philosophie positive qu'est-ce autre chose qu'une Cité des sciences, dont le natioralismic vigilant et jaloux (voyez le mépris curieux de Comte pour l'astronomie stellaire) fait la liaison et la solidité ?

Est-il besoin de marquer nous-mêmes les bornes d'une pensée qui Tes marque si expressément et se fait gloire de les marquer ? Est-il loesoin de nous livrer à des variations sur le « libre » et le « vivant » pour qui M. Maurras réclame sarcastiquement la paire de guillemets familière à Brunctière ? Est-il besoin enfin d'expliquer les haines injurieuses et tenaces de M. Maurras cohtre le bergsonisme ? « Je ne suis pas des fanatiques de la vie, écrit-il ; je ne crois pas que toute évolution soit avantageuse parce qu'elle est signe de vie ^. » Il est naturel que M. Maurras soit l'adversaire d'une conception où l'intellectuel, le nombre, le pratique et l'avantageux, d'ailleurs réunis comme pour lui en un même ordre, sont placés au dehors ou tout au moins dans le narthex de la philosophie pure et vraie qui serait aperception immédiate de la vie. Et M. Maurras éprouve à peu près pour M. Bergson les sentiments de Tartarin à l'égard du savant allemand qui déclarait au nom de la critique, à la Tellskapelle, que Guillaume Tell n'a jamais existé.

Lorsque M. Maurras, en 1913, à propos d'une visite et de succès personnels de M. Poincaré dans le Midi rencontre dans le Temps cette phrase : « Le positivisme pratique a dominé l'idéologie déclamatoire », on comprend qu'il trouve un peu fort un propos qui méritait de rester mort-né dans la sciure de bois du Grand U. Deux lignes suffisent à faire justice de ^< l'identification insolente établie entre l'idéologie déclamatoire et le pays de Vauvenargues, de Gassendi,

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