‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 40 sur 161 · Kiel et Tanger^ p · texte numérisé non relu

Kiel et Tanger^ p

VERS L'ACTION

famille Monod, qu'est-ce que deviennent de pauvres questions maté" rielles comme celle de chercher à grand renfort de besicles si les cinq propositions sont dans VAugustinus ou si Técriture du bordereau est de Dreyfus?

Là où M. Maurras a raison, c'est lorsqu'il voit dans l'affaire Dreyfus un pinceau de lumière jeté sur la décomposition de la France. L'absence d'Etat s'y est révélée à nu.- Des « Etats » pour employer l'expression de M. Maurras qui les limite bien arbitrairement à quatre, ont tiré chacun de leur côté, et l'Etat a été le patient écartelé. Etat militaire, obstination de la corporation des officiers à soutenir 1' « honneur » d'une justice en pantalon rouge qui ne saurait s'être trompée, et finalement l'honneur d'un simple bureau. Etat intellectuel, dont la fonction est de construire, de défendre, d'attaquer des flottes d'idées ou d'abstractions rivales et d'enrégimenter comme dans la presse de la marine anglaise à bord de ses bâtiments tout homme ou toute idée qui allait paisiblement à ses affaires. Etat juif, état protestant, état maçon, état métèque, d'accord — Etat catholique. Etat parlementaire. Et surtout, puisqu'il s'agit de M. Maurras et. que son Etat particulier nous intéresse davantage. Etat des journalistes. L'Affaire est née moins des passions propres à une corporation de militaires que de celles particulières à une corporation d'écrivains quotidiens. Son atmosphère fut créée entièrement par un journal, la Libre Parole qui, très lu dans le monde militaire, avait complètement remplacé, dans le clergé, de vieux journaux sérieux comme V Univers et le Monde. L'antisémitisme qu'elle créa et exploita était né dans le monde du journal, du théâtre, des livres, des professions libérales où des Juifs occupaient une place remuante, encombrante, et jouaient des coudes dans la poitrine des concurrents ; il n'a guère de racines en dehors de ce milieu. La création de campagnes, le lancement d' « Affaires » est une nécessité vitale pour la presse, — et l'affaire Dreyfus fut vraiment l'âge d'or des journaux, comme l'année de l'influenza fut l'âge d'or des médecins. N'oublions jamais que M. Maurras est journaliste, qu'il a l'information et la déformation de son milieu professionnel, comme tous nous gardons celles des nôtres. Le P. Descoqs, écrivant un livre d'examen sympathique sur l'œuvre de M Maurras, dit : « Comment oublier enfiîi le jugement que M. Maurras porta naguère sur le faux du colonel Henry ? Force, décision, finesse, rien ne manqua au colonel, si ce n'est un peu de bonheur. » Et le P. Descoqs rappelle avec énergie qu'un faux est un faux, et que saint Paul a dit: Non faciamus

mala ut ventant bona. M. Maurras estime que son critique s'est placé au point de vue de la corporation des théologiens, qui n'est pas le sien à lui. Le P. Descoqs, membre d'une illustre congrégation enseignante, s'est placé aussi à celui de l'éducation. Accordons tout cela à M. MaurraSj mais n'oublions pas, pour la clarté de nos idées, que lui aussi appartient à une profession déterminée, et que le monde des chapeaux, des morasses et des bouillons a, comme le monde des tableaux noirs et des thèmes latins, son équation personnelle.

La défense du colonel Henry s'expliquait du point de vue d'une morale de partisan, celle dont M. Barrés, dans les pages de Scènes et Doctrines du Nationalisme consacrées au procès de Rennes, a donné des exemples et déployé des attitudes. Du point de vue de l'art elle comporte beaucoup d'élégance (on peut aimer la défense de Libri par Mérimée) et elle permit à M. Maurras de faire l'épreuve de ce que peut une puissante faculté d'exposition sur une opinion hésitante et moutonnière. Sans lui l'affaire Dreyfus n'eût été peut-être qu'une pièce en trois actes : l'ayant fait rebondir au trois, selon la formule sarceyenne, ayant rendu, le premier, aux antidreyfusards une bonne conscience et une pugnacité quand même, il la conduisit au cinq, et, en somme, ne la lâcha jamais. L'affaire Dreyfus ayant été le tournant décisif de sa vie, l'individualiste retourné qu'est M. Maurras n'admit pas, avant la guerre du moins, qu'elle ne fût point le tournant décisif de la vie française. Mais est-il isolé ? Le sub specie Dreyfusi ne marquat-il pas une bonne partie de sa génération, et lui-même n'a-t-il pas fait de bien justes remarques sur le cas de M. Millerand, ministre de la guerre du cabinet Poincaré, et « emporté, balayé, sur la simple apparence du soupçon de ne pas pratiquer tous les rites de la religion dreyfusienne : un cas de conscience véritablement byzantin posé par le seul nom du lieutenant-colonel du Paty de Clam sut primer ou couvrir tout souci d'intérêt public ^, »

Sans doute faut-il espérer que la guerre classera l'Affaire. Quand on la verra avec quelque recul, peut-être estimera-t-on qu'un démiurge subtil, homme de théâtre, la disposa spécialement pour placer la France en état de clarté dramatique. Après avoir joué, tourbillon aspirant, son rôle classificateur, elle apparut intelligemment, comme les situations de Molière, sans issue. Dreyfus fut condamné deux fois, la première fois illégalement, la seconde fois absurdement avec

\é Kid et Tanger, p. LXXIV.

VERS L'ACTION

des circoBStances atténuantes pour un crime qui n*en comportait pas» (c'est-à-dire que les juges se les accordaient à eux-mêmes pour le cas où ils se seraient trompés), puis toutes les cartes étant brouillées, la Cour de Cassation dut le réhabiliter illégalement et le Parlement faire une loi spéciale pour lui et le colonel Picquart. On en tirerait une belle illustration du chapitre de Montaigne sur les lois. Quand M. Maurras écrira ses Mémoires^ peut-être le recul lui permettra-t-iî, à lui aussi, de classer l'Affaire.

De la classer dans une hiérarchie de causes. En tout cas, pour ce qui est de lui-même, elle fut la cause efficiente qui le conduisit, en cette grande mobilisation des « intellectuels », de l'intelligence à l'action. Avant l'Afîaire, M. Maurras avait commencé la campagne royaliste sur le divan doctrinaire de la Gazette de France. Et jamais il n'eut plus de talent que dans sa longue, libre et ondoyante collaboration à ce vieux journal plein d'élégance et de tenue. Il a raconté lui-même comment il y fut amené. Avant d'entrer à la Gazette^ M. Maurras n'était pas un inconnu : il était le cinquième membre de l'Ecole Romane, et il tenait auprès du pittoresque Jean Moréas de l'Enquête hurétique la place du jeune Sainte-Beuve auprès du Victor Hugo du Cénacle. C'est, paraît-il, après la lecture d'une page de Démosthène, — cette page sportive sur le bon athlète et le bon politique qu'il a depuis colportée avec feu comme un précieux talisman, — qu'il se décida, sur la courtoise invitation de M. Janicot, à collaborer au vieil organe monarchiste fondé par Théophraste Renaudot, symbole de solidité et de perpétuité. « Ce Démosthène aidant, il se demanda s'il n'y avait pas quelque chose de profond, d'éloigné, d'à long ternie^ mais d'utile et d'unique à proposer à la France contemporaine dans le sens de prévoir, de parer et de prévenir. Pourquoi pas -"^ ? »

C'était la Monarchie. Il y avait Lien des chances pour que l'idée de M. Maurras naquît et mourût, comme l'idée romane, sur un divan à cinq : la Gazette en fournissait les coussins, et trois fauteuils d'un Louis XVI exquis attendaient dans le petit salon le Comte, le Chevalier et la Marquise. Pourtant ce ne fut pas cela. On remarquait chez M. Maurras un tour d'esprit philosophique, argumentateur et obstiné, et cette facilité que Jules Lemaître prisait chez lui de penser par idées liées. Libre de parler, avec charme et persuasion, à la Gazette, de tous sujets, il semblait désireux, par une démarche naturelle à son esprit,

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