L'ARBRE
Au couple de la Terre et des Morts, on pourrait joindre, dans le blason idéal de M. Barrés, cette image qui symbolise continuellement chez lui une vie réglée par eux : l'arbre. Elle revient aux occasions diverses comme le totem de ses cultes successifs. Son éthique se résumerait volontiers en ceci : Sois un arbre conscient,, total, harmonieux ; vis en leur temps et à leur place ta vie de racines, ta vie de tronc, ta vie de branches ensoleillées. Dans les Déracinés Taine apparaît corome le maître des meilleurs entre les sept jeunes Lorrains, mais le maître de Taine lui-même, c'^est ce platane de l'esplanade des Invalides qii'il visite dans sa promenade quotidienne. « Cet arbre est l'image expressive d'une belle existence... Il n'^étart pas besoin quW maître du dehors intervînt... Lui-même il est sa loi et il l'épanouit... Quelle
\. UUnion Sacrée, p. 79.
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
bonne leçon de rhétorique, et non seulement de l'art du lettré, mais quel guide pour p)enser ! Lui, le bel objet, ne nous fait pas voir une symétrie à la française, mais la logique d'une âme vivante et ses engendrements... Sans se renier, sans s'abandonner, il a tiré des conditions fournies par la réalité le meilleur parti, le plus utile ^. » Le platane de M. Taine occupe, avec une très juste entente de la perspective, le centre des Déracinés, Idée d'une vie soumise à la terre, à 1 opération profonde des racines obscures, à la fixation sans' hâte de la lumière dans les masses de sa chevelure et dans le poids de son tronc lisse. Et toiît cela, comme le motif arménien d'Astiné Aravian, se trouvait esquissé dans un morceau de Du Sang écrit en 1893, un an avant que M. Barrés commençât les Déracinés : Amitié pour les Arbres : « De la petite table où j'écris, par un coin de rideau levé, je vois, dans le jardin de mon voisin, un grand arbre, grave et patient sous la neige. Sous ce ciel bas et gris il paraît immense ; encadré par ma fenêtre, il m'emplit tout l'univers... Côte à côte nous nous transformons selon notre instinct. L'admirable force que la sienne, si sûre, si paisible ! Quel modèle pour un travailleur ^. » Les Déracinés sont en effet l'œuvre la plus travaillée, la plus dense, — et peut-être la plus forte — de M. Barrés. Il nous plaît d'imaginer qu'elle fut conçue et composée dans la présence d'un bel arbre, et qu'un peu de cette présence descendit, s'incorpora dans l'œuvre.
Le meilleur et le plus solide des idées de M. Barrés a trouvé dans cette métaphore végétale une illustration, un appui. L'auteur des Déracinés est aussi redevable à la métaphore de l'arbre que Spencer l'était à celle de l'organisme social. Tarde a. celle du cerveau social. Que la métaphore soit d'ailleurs aussi fossile que celle de l'organisme et du cerveau, M. André Gide l'a montré en quelques remarques justes que Rémy de Gourmont cita et commenta avec joie. Quoi qu'il en soit, et bien que sa santé lui vienne de ses déracinements, comme a M. Barrés lui-même, cet arbre idéal porte dans ses branches les fruits que la vie méthodiquement suivie, pensée, réglée, a produits en M. Barrés. L'arbre exprime chez lui une sorte de philosophie de la terre qui comporte quatre caractères : spontanéité, continuité, assimilation, discipline.
« Un arbre, sans rien soupçonner des belles théories de l'Ecole