LIVRE III
LES FIGURES DE ROMAN
LES VIES I*0SSIBXES
Si fortement qu'il soit tourné vers lui-même, M. Barres n'en a pas mpins écrit des romans peuplés de personnages vivants. La plupart de, ces personnages nous apportent des lumières sur lui, et ils ne sont pas lui. Ou plutôt ils sont lui virtuellement. Le romancier ou Fauteur dramatique qui anime les individus de son œuvre les fait avec ses possibilités à lui, ses « moi » latéraux, comme la femme fut créée d'une côte de l'homme. Il oscillera dès lors, entre deux extrémités. Ou bien il créera avec son sang et son cœur des personnages qui seront lui-même, sauf qu'il parlera à la troisième personne : tel l'Adolphe de Benjamin Constant. Ou bien il les créera, avec son imagination, de vapeurs et. de fantaisies situées au lointain de lui-même, comme ses utopies : c'est le cas dç tous les auteurs dramatiques et des grands romanciers constructeurs de vie, comme Balzac, Flaubert, George Eliot ou Dostoiewsky. Entre les deux, telles figures qui repiré- ; sentent l'auteur reconnaissable, mais idéalisé, comme le Saint-Preux de la Nouvelle Héloïse ou le Dominique de Fromentin, ou Lelia ; telles autres qui sont faites avec des parties abstraites et recomposées de lui, comme Julien Sorel et Fabrice Del Dongb. Sur cette ligne glissante et graduée on peut situer facilement M. Barrés.
D'autant plus facilement qu'il amène en lui cet état littéraire à la pleine conscience. La vie multiple, la vie double, sont données dans sa nature : tantôt il les goûte voluptueusement, tantôt il accomplit un effort méthodique, énergique, à moitié réussi, pour s'ordonner et s'unifier. Mais précisément la yigueur.de cet eiïort est en raison directe de la diversité et de la divergence de ces directions. Pour un homme doué d'imagination, voilà un excellent état d'âme où créer avec ces directions des personnages intéressants.
L'idéal serait évidemment de vivre également toutes ces vies, et, puisqu'elles peuvent se résumer en deux versants opposés, de sentir le plus possible en analysant le plus possible ! « Le paradis c'est d'être
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
clairvoyant et fiévreux ^ ». Mais il est aussi difficile de réunir les deux natures que les deux sexes. L'imagination aidera un Racine ou un Flaubert à se faire, pour épouser flexiblement la nature féminine et pour l'incarner dans un personnage vivant, une âme féminine. L'art lournit ainsi un substitut de cette bi-sexualité qui devrait, nous le sentons obscurément, appartenir à l'être complet. Il en est de même des deux natures, celle de sensation et celle d'analyse. M. Barres compare l'image de Bérénice à « ces œufs de Pâques, dit-il, dont les couleurs m'émouvaient si fort que je ne voulais pas les manger ^ ». Voilà bien le choix malgré tout nécessaire entre sentir et analyser. L'analyste est celui qui ne mange pas ses œufs de Pâques, le sensitif est celui qui les mange, mais alors, pour celui-ci, ils deviennent des œufs ordinaires et n'ont plus rien de pascal. Heureusement l'imagination est là. L'analyste évoque et goûte le plaisir qu'il aurait à manger ce bel œuf qu'il garde, et le sensitif, après le repas, reste mélancolique devant son rêve accompli. L'une des deux natures demeure toujours pour l'autre un idéal, un demain, une possibilité de sortie. Quand M. Barres — et en général quand un artiste — vit l'une, il crée un personnage qui vive l'autre. Après avoir proclamé, à Jersey, qu'il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible, il ajoute : « Je remarque que pour analyser avec conscience et avec joie mes sensations, il me faut à l'ordinaire un compagnon. » Le compagnon c'est le support de l'analyse. Le même ne pourrait porter à la fois et dans leur plénitude les deux fruits.
Il est des âmes qui réalisent dans cet exercice de l'imagination, dans ce romanesque souverain, une vie parfaitement heureuse. Tel n'est point le cas de M. Barrés. La culture de la seule imagination lui figure une fumée de rôti qui laisse sec le pain mangé dans son odeur. « C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant de vies.^ ». Accumuler amsi, comme des essences, plusieurs vies, plusieurs idées de vie, voilà au fond l'existence de l'homme de lettres. Si ces essences coexistent, elles ne sont que dans l'imagination, et restent vaines. Si l'une est réalisée et d'autres sacrifiées, ces autres crient misère. Telle, dit-il, « cette trop forte vie parisienne qui créait ei moi la volonté.