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Le Jardin de Bérénice, p

La vie de MAURICE BARRÉS

sont devenus vieux, où les massifs sont outragés par les pierres que de mauvais voisins y ont jetées, où les visiteurs du dimanche ont laissé des os et des journaux graisseux ? Le voit-il pareil à cette villa dont Delrio voulut que Ton fît un hôtel, « afin que ce lieu étant profané par n^importe qui, par tout le monde, les souvenirs en fussent restitués à l'universel et possédés par personne ? » Peut-être bien.

Mais par là Bérénice serait rendue à sa vérité. Le Jardin de Bérénice, le Qualis artifex pereo, n'était qu'un passage, et Bérénice qu'un moyen : « A interroger son Moi dans son accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il Taperçut comme l'effort de l'instinct pour se réaliser, II comprit ainsi qu*il souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à une œuvre viagèire ^. » Bérénice aide ainsi M. Bairrès à sortir dû viager ; elle est là petite secousse qui le tire vers ses destinées, l'élan qui en suscitant devant lui l'image d'une foule encore passive, le consacre ou du moins l'achemine à une œuvre durable. Mais la petite fille formée entre les tapisseries du roi René figurait déjà dé l'authentique nature française. Elle atteste en ,M. Barres l'ami dé Michelet, de cet homme qui, pair là sympathie d'une âme entre toutes féminine, dégcigea les puissances fémîriines, souples, tendres, enthousiastes de notre histoire. Nous reconnaissons soiiL visage, nous voyons en elle le peuple français, en sa finesse souffrante, en son aine artiste tel exactement qu'il s'élève de V Histoire de France et de Y Histoire de la Révolution. Nous pensons à l'art délicat du XIV^ siècle, à la sculpture amenuisée, souriante et libre de Reims. Nous nous sentons sur ces confins de la tendresse, de la sécheresse et de l'ironie qui permettent les jeux les plus sincères, les plus dépouillés, les plus vifs de notre âme autochtone.

Le Culte du Moi, p. 32.

ANDRÉ MALTÈRE

Lé Qaalis artîfex pereo du Jardin était un faux départ puisque YEnnemi des Lois suivit Bérénice. Avant de liquider Yartifex M. Barres a voulu lé pousser à son paradoxe logique. Il a exprimé dans André Maltère Télégarite et sèche hypothèse d'un Barrés indifférent aux conditions de sa réussite, soucieux seulement de se développer dans la plus lucide conscience, réduit en somme à une sorte d'espace à deux dîrhénsioîis.

C'est le jeu dé sa passion la plus tendi*e et eh même temps du moqueur qui surveille en riant ses expériences les plus ardentes, — moqueur au rire duquel il doit d'avoir été ramené vers un centré plus profond. Il semble que darïsVEnnemi des Lois M. Barrés qui va devenir avec le Roman de l Energie nationale un ami intelligent des lois, et qui dans le Voyage de Sparte ne lira Antigone qu'avec un voile sur lé visage, se débarrasse, en la mettant à nu pouf la railler, d une part surabondante, gênante, inutilisable, de sa sensibilité. Il abat, pour scùljptér sa statue, un gros morceau de marbre : mais comme il serait dommage de le laisser perdre, il commence par sculpter dans un esprit libre de fantaisie ce déchet, il y fait ses écoles, et revient, mieux inforrrié, à sa statue prmcipale.

Uartifex, aVant de mourir, veut avoir comme l'Abbessè dé Joùarre son heure de plénitude et de totalité. En André Maltèré M. Barres tente l'expérience, poussée comme dans un laboratoire, d'une vie doublé parfaite, — d'une vie double qui d'un certain point de vue se ramène à une vie unique. Elle est faite en effet d'une sensibilité réduite à la pure sensualité, et d'une intelligence conduite à la libertéla plus entière. Or la sensualité et l'intelligence, à leur état parfait et nu,' pàhiçipent d'une même nature de volupté : ils sont cômihé les deux attributs d'une substance unique. Ils participent de l'être sans chaînes et sans lendemain. Un Saint-Evremond, un Sairité-BeUve, un Gourmont nous en font sentir aisément les points communs. La flammé , unique et lucide où se mêlent les deux puissances devait tenteif M. Barrés.

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

Le Lazare du Jardin était obligé de choisir entre les voies du fanatisme en Gaule et du dilettantisme avec Néron. M. Barres voyant en ce choix une pénible nécessité de carrière, André Maltère lui fournit une occasion de le différer, et l'image d'un monde où il pourrait être indéfiniment différé. Ce professeur de l'Ecole des Hautes Etudes mène, sur ce terrain de l'anarchie et du socialisme où il rencontre les sympathies de Claire Pichon-Picard, une vie de fanatisme logique, et il conduit à de pareilles extrémités avec la princesse Marina une vie de dilettantisme sensuel. Ce fanatisme et ce dilettantisme sont transposés dans l'ordre idéologique familier à M. Barrés. André Maltère fait de 1' « optimisme humanitaire » avec Claire Pichon-Picard, et du « vice sentimental » avec Marina. N'oublions pas en effet que si le Lazare du Jardin dut vraisemblablement débarquer en Gaule avec une pacotille d'instruments d'optique, André se laisse traiter par Marina, tout sec, de « marchand de participes ». M. Barrés l'a peut-être voulu professeur afin de le liquider rapidement et sans regret.

Dans l'ordre de l'intelligence, c'est un indépendant. « Je révise les principes de l'éthique avec autant de liberté que tel autre ceux de l'économie politique : c'est le droit de chacun de collaborer ainsi à la réfection des mœurs ^. » M. Barrés écrira plus tard qu'en morale tout ce qui n'est pas aussi ancien que l'humanité est une erreur. Mais André Maltère termine sa plaidoirie devant le tribunal par ces mots : « Je me crois d'une race qui ne vaut que pour comprendre et désorganiser » ^. Avant de déclarer « décidément insoutenable » le nihilisme intellectuel, il était bon que M. Barrés essayât de le soutenir jusqu'au bout. Il semble passer chez les jeunes juifs si intelligents de la Revue Blanche comme Sainte-Beuve à travers le Saint-Simonisme.

Un voyage en Allemagne avec Claire Pichon-Picard sert d'illustration à ces jeux intellectuels. Mais c'est — naturellement — à Venise qu'André pousse à l'extrême avec Marina ceux de la sensualité, « ses insomnies, ses cauchemars, ses nerfs brisés que seule calmait la chaleur de ce corps jeune de femme, tandis qu'elle veillait des nuits entières pour le servir et l'adorer ! » ^ C'est une Venise pleine de voluptés, de fièvres, de fruits, de vin et de fleurs. « Ivre de beauté forte et de

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