Scènes et Doctrines, p
LES FIGURES DE ROMAN
point de vue tout égoïste, que Philippe n'ait pas subi le travail romanesque d'idéalisation, de construction, qui m'eût permis de lui donner place dans cette galerie des possibilités de M. Barres, et de le placer dans sa lumière littéraire à côté des sept Lorrains. Celui qui recommencera cette étude dans un demi-siècle, quand l'heure du « froid bibliothécaire » sera venue et quand M. Barrés aura pris place parmi les sujets de thèse, pourra s'essayer à combler cette lacune.
STUREL
Si chacun des sept Lorrains comporte quelques éléments que plus ou moins, de plus ou de moins loin, M. Barres a détachés de luimême pour en animer les problèmes de l'énergie nationale, il en est un en qui il paraît avoir versé la plus grande partie de sa nature, de sa vie, de ses rêves. C'est Sturel. A mesure que l'on va des Déracinés à Leurs Figures par V Appel au Soldat, Sturel perd d'ailleurs sa personnalité propre pour devenir simplement le pseudonyme et le porteparole de l'auteur. Evidemment il ne faudrait pas limiter M. Barrés à Sturel, mais il n'y a presque rien dans Sturel qui ne fasse partie de la sensibilité de M. Barrés.
D'un mot, il représente chez les sept Lorrains les valeurs féminines, comme Rœmerspacher figure les valeurs mâles. Fils d'un chasseur brutal qu'il n'a pas connu, élevé par sa mère, il est « vraiment l'enfant des femmes. Il doit tout à sa chère grand'mère... à ses tantes ^ ». Comme sa mère a été froissée par son violent chasseur, les délicatesses de Sturel ont été blessées, refoulées en lui par l'internat. « C'est une grande peine pour un petit enfant qui a l'âme simple de n'embrasser personne avant de se coucher. Quand cette habitude est perdue par une rude nécessité, quelque chose se dessèche dans le cœur et il demeure pour toute la vie méfiant et peu communicatif. » Il vivra donc d'une
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
vie ardente qui aura pris le pli d'être opprimée, exaspérée en vie intérieure. Ses passions en recevront plus de feu sombre, de mélancolie, de romantisme. Il lui faudra, pour se sentir vivre, des occasions de froissement, de fièvre, de désillusion. « Parmi les causes qui ont le plus aidé à sa formation, l'une des plus importantes est l'action continue des femmes. Sturel n'a que faire de ces amples loisirs dans lesquels une nature virile saurait se développer : il lui faut des soucis et une tâche qui pèse sur sa vie comme pèserait un maître ^. » Il lui faut comme à tous les voluptueux inquiets cette nouveauté et cette intensité du moment présent, qu'il estime terne et perdu pour la vie vraie s'il n'est armé d'une pointe aiguë et s'il n'est lourd aux sens comme un fruit à la main.
« C'est un jouisseur délicat. que M. Sturel «, dit avec un ricanement envieux le nain Mouchefrin. C'est exact. Dans VAppel au Soldat^ le mot « jouir » à propos de Sturel revient plus de cent fois. Qu'il s'agisse d'amour, de politique, d'intelligence, c'est par un âpre plaisir qu'il prend contact avec la vie. Toutes les fois qu'il comprend quelque chose, qu'un jour lui est ouvert sur une idée générale, il « jouit », il « s'enivre » et cela est « magnifique ». On songe aux deux mots que les femmes passionnées appliquent à tout : « J'adore » et « j'ai horreur » et qui figurent une raison dernière à laquelle on serait mal venu d'opposer un argument. Sturel est l'homme qui comprend avec ses nerfs, qui jouit d'une vérité au lieu de la peser et de la penser.
« Un nerveux à la recherche de son bonheur ^. » « C'est, au net, un débauché ^. » Une vie ainsi vouée aux plaisirs, appelle, exige presque ceux d'un cœur mélancolique, les sombres et les lourds. « Sa volupté la plus fine, dans le secret de son cœur, semble être de gâcher un bonheur ; il y trouve une façon d'âpreté qui irrite en lui des parties profondes de la sensibilité et le fait d'autant mieux vivre. C'est ainsi que son âme, fréquemment livrée au tumulte des passions d'amourpropre, désire maintenant la solitude et, parmi son double désastre amoureux et boulangiste, jouit de se sentir méprisante et détachée *. »
Elle en jouit parce qu'à côté du plaisir de la jouissance directe Sturel garde une porte nerveuse sur le plaisir de l'analyse. Il est trop