‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 170 sur 256 · Id., p · texte numérisé non relu

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LA VIE DE MAURICE BARRÉS

qu'elle soit devenue la femme de M. de Nelles. Quand M. Barres dédia les Déracinés à M. Paul Bourget, l'adultère était la forme normale de la vie amoureuse dans la littérature parisienne, et deux déracinés comme Sturel et Thérèse ne pouvaient manquer d'y être conduits.

Pas plus Thérèse qu'Astiné n'apportent dans la vie de Sturel de l'amour pur et nu. Astiné lui révélait la ligure sensuelle de ce que son imagination avait caressé dans les poètes et les philosophes. Hugo et Bouteiller l'avaient conduit vers cette Orientale. Mais, dans V Appel au Soldat, l'enfant des Orientales veut de la poudre et des balles. Thérèse de Nelles est incorporée à sa vie politique comme Astiné l'était à sa vie intellectuelle. Cette vie politique, — l'agitation et la conspiration boulangistes — implique, à la française, un parterre de femmes du monde. Le soir où Thérèse devient la maîtresse de Sturel est le soir joù du jour Boulangei^^'â été blessé en duel par Floquet. « Sachant, comme toute la France, la grave blessure de Boulanger, elle imaginait qu'un jour Sturel pourrait se battre, courir des risques à cause de sa politique \ » Et, en effet, Sturel s'est battu : il a été, pour cri séditieux, bousculé par la police, et il porte quelque trace d'un passage à tabac, — tabac très doux pour cigarette russe. Mais Boulanger ayant eu la gorge percée, un boulangiste est autorisé à bénéficier de sa blessure : « Dans ce désastre de l'armée boulangiste dont le chef gisait, ce jeune homme romanesque trouvait les émotions d'un magnifique sauve-qui-peut à se jeter au lit d'une femme. » Boulanger, qui avait quelque chose du caractère innocent, chevalin et loyal de la Léontine, pouvait dire comme celle-ci à la fin des Déra^ cinés : « Notre malheur aura toujours servi de quelque chose à ces messieurs. »

Sturel paraît un type un peu flottant entre le Julien de Rouge et Noir et le jeune Lacrisse de L'Histoire Contemporaine, et Thérèse flotte pareillement entre Mathilde de la Môle et M^^ de Bonmont. Mathilde remarque Julien le jour où elle imagine qu'il pourra, comme celui des La Môle qui conspira sous Charles IX, trouver l'échafaud sur le chemin de son ambition. Ayant observé qu'une condamnation à mort est peut-être la seule chose qui ne s'achète pas, elle aime en Julien le candidat à l'échafaud. Et Julien paiera en effet la lettre de change romanesque tirée sur lui. Mais la vie de Sturel est bâtie au con-

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LES FIGURES DE ROMAN

traire sur l'échafaud de Racadot, son ambition c*est la mort des autres, et ses images de bataille font sourire comme celles de Lacrisse. Depuis Julien, l'ambition, dissoute en l'intrigue politique, est devenue une chose médiocre. M. Barres lui-même, en cette Karytena où il écrivit de si jolies choses sur les Gasmules, nous aide à mettre au point les incidents de la petite guerre autour des chevaux militaires, qui portaient à Longchamp le général Boulanger et à Reuilly le général Roget. « Geoffroy de Villehardouin, Guillaume de Champlitte, Hugues de Saint-Quentin, Robert de Blois, Jean comte de Brienne, le seigneur de Cantène et tous les autres, je les ai connus, quand je faisais de la politique française aventureuse avec les beaux chevaliers qui s'appellent Boulanger, Mores, Déroulède ; et je connus pareillement le jeune Rambaud... Il suivit à la croisade le marquis et en reçut de riches fiefs, outre-mer. C'est un ancêtre aimable de nos journalistes auxquels on donne une préfecture ou bien une recette générale si leur parti a triomphé ^. » M. Barres ajoute, lui dont les sept Lorrains sont tous petits-fils de soldats de la Grande -Armée, que « nous devons rêver où nos pères ont vécu » et s'écrie : « Pouvait-il se dépenser tant d'énergie française, sans que l'amour courût en profiter ? » M. Barres appartient à une génération dont les fils ont vécu où leurs pères ont rêvé. Il serait beau qu'il écrivît sur sept autres Lorrains le roman de l'Energie nationale de 1914. Comme celles du moyen âge, la Geste peut indéfiniment se poursuivre.

L'amour et l'ambition qui sont les deux passions humaines se transmuent incessamment l'une dans l'autre. Dans V Appel au Soldat ^ les images d'amour servent sans cesse de métaphore aux images d'ambition. Sturel en Italie donne assez bien la formule de leur frontière ou de leur terrain commun : « Que me servira-t-il de me sculpter beau et parfait, si dans l'Univers rien ni personne ne m'attendent pour que je me prouve tel ! — Arrivé à ce point, il se serait mis volontiers à parcourir les terres et les mers pour rencontrer l'occasion qui fait les héros. Le monde moderne, que ne sillonnent plus les chevaliers errants, connaît celui qui veut agir. Avec toute la noblesse qu'on voudra, Sturel se créait une âme d'aventurier ^. » Sturel veut agir. Et il veut être ému. Et il veut encore savoir qu'il est ému. Ce sont des imaginations d'aventure qui flottent à la surface de lui-même comme les figures

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