‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 172 sur 256 · Id., p · texte numérisé non relu

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LES FIGURES DE ROMAN

Sturel est politiquement détruit. Mais une sensibilité à la Chateaubriand garde de quoi exploiter ses ruines et s'y plaire. Les derniers mots de Rœmerspacher à Sturel liquident admirablement la situation : « Tu es un anarchiste... Tu devrais écrire. Cette passion, cette excitabilité, c'est le ton qui plaît le plus à notre époque : un grand nombre de personnes sentent ainsi la vie ^. » Malheureusement, Sturel est un homme de lettres manqué. Il figure à l'horizon de M. Barres le domaine de la vie ardente, des belles fièvres stériles, ce que M. Barres eût été sans certaines qualités à la Rœmerspacher, de volonté et de discipline, sans une nature de « bon petit soldat lorrain ». L,e Roman de l Energie nationale se termine comme de la vie qui se poursuit : par l'échec des uns et la réussite des autres, mais échec et réussite qui paraissent donnés dans la nature de chacun. « Suret-Lefort, avocat du terrianisme \ lorrain, M"^^ de Nelles fiancée à Rœmerspacher : ces faits du jour ' consacrent le double échec de Sturel et le disposent à la rêverie, à la solitude ^. » Dans une circonstance pareille, M. Barres écrivit La Mort de Venise, Sturel qui vient d'atteindre par une fin d'automne le jour de sa trentième année va le passer dans le parc de Versailles, où il rencontre Bouteiller.

Sturel est des sept Lorrains, le seul qui rompe durement et douloureusement avec Bouteiller. Il est aussi celui que sa nature rendait le plus digne de s'attacher à un véritable maître, de l'aimer avec orgueil et de le défendre avec passion. Avec son âme de « partisan », il était fait pour vénérer un roi de l'intelligence. Et l'une des plus nobles parties de M. Barrés lui-même est évidemment son beau culte des grands exemplaires humains. Le malheur des temps a voulu que Sturel n'ait pu se dévouer qu'à Boulanger. La société désorganisée où Sturel et Bouteiller ont vécu les a rejetés logiquement vers deux voies différentes, leur a interdit d'être un vrai maître et un vrai disciple. « Sturel sentit qu'il ne poursuivait pas Bouteiller d'une haine toute simple, mais d'une sorte d'amour trompé ». Surtout il le poursuit d'une hame qui souffre de se voir engagée dans une « basse péripétie », qui voudrait se déployer sur un théâtre digne des grandes idées qu'elle sert, des grands courants français qui la portent ou la battent.

Sturel et Bouteiller sont, au XIX^ siècle, les deux représentants irréductibles de deux espèces opposées : le fils de famille et le fils de

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ses idées, — le maître de sa maison et le « contremaître des ateliers intellectuels », — l'héritier d'un patrimoine réel et le possesseur d'un domaine d'abstractions.

En outre et dans le même ordre, ce sont deux formes contraires de sensibilité. Tout pour Sturel doit se ramener à des valeurs de jouissance, à des émotions voluptueuses. A tout propos un Sturel jouit. Mais un Bouteiller légifère et raisonne. Bouteiller est l'homme -sans plaisir. A la place vide du plaisir, il a installé ce qu'il appelle son devoir, sincèrement, et qui n'est souvent qu'une forme de son intérêt ou de sa haine. Cette opposition de l'homme de plaisir et du fanatique abstrait tient une grande place dans l'histoire et dans la vie. C'est elle qui fait haïr d'une telle haine recuite un Danton ou un Hérault de Séchelles par un Robespierre. A un étage très inférieur elle expliquera la haine de Trubert pour Birotteau. Mais si l'homme de plaisir est un héritier riche, si le fanatique abstrait est un fils de pauvre, l'antagonisme des deux espèces psychologiques sera porté à son carré par la haine de classes, car les deux tempéraments, par l'effet d'une illusion naturelle, apparaîtront au bout des deux branches comme les fruits logiques des deux états sociaux. « L'un et l'autre se méprisaient de naissance ^. »

Enfin, tout le Roman de l Energie nationale allait à la double confrontation (celle de la rue des Mathurins et celle de Versailles) entre l'élève qui a cru le spirituel du maître et le maître qui sur les ruines d'un spirituel qu'il a trahi s'est élevé au temporel : « C'est peut-être votre enseignement, dit candidement Sturel à Bouteiller, qui m'a empêché de me plier aux conditions qui eussent permis mon succès ^. » Mais il est élégant de voir que Sturel ne demeure pas en reste avec Bouteiller, et que, trahissant à son tour le spirituel, « sur le soupir d'une femme, voilà que ce vengeur de la morale publique n'obéissait plus qu'à son bon plaisir » ^.

Or Bouteiller et Sturel pareillement frappés, pareillement vaincus, viennent au long du grand canal de Versailles méditer sur leur échec et faire l'inventaire de ce qu'il laisse d'intact en eux, de possible dans leur destinée. Tous deux, environnés du paysage sacré où la France se construisit et se connut comme un ordre, s'efforcent de se placer

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