‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 186 sur 256 · Id., p · texte numérisé non relu

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LA VIE DE MAURICE BARRES

tation, de philosophie, de force et de santé morale ! Racadot s'autorise pour tuer de l'arbre des Invalides, comme Greslou cherchait les raisons de sa cruauté dans la pensée d'Adrien Sixte. Le platane de M.Taine, dit-il, « n'a pu se conserver à l'existence qu'en opprimant deux de ses voisins » et sans doute un troisième « que l'administration des promenades a dû faire enlever ». Que Rœmerspacher devienne un beau platane lorrain, Sturel un fin peuplier mosellan, Saint-Phlin un aimable mirabellier pour les confitures de famille et les desserts de M. Barres, il sera, lui, Racadot, le platane que l'administration judiciaire et pénitenciaire devra faire enlever. Racadot a « césarisé » et il a échoué. C'est un des millions de Napoléons manques dont les cadavres tragiques ont engraissé le sol et nourri les fleurs passionnées du siècle, et quand, dans sa conférence de la fin des Déra" cinés, il affirme que « tout être a le droit de césariser », Rœmerspacher fait remarquer qu'il leur rend la conférence de Sturel au tombeau de Napoléon.

Mais plus encore que ses paroles fiévreuses au tombeau de l'Empereur, les ardeurs de Sturel dans le lit d'Astiné Aravian sont mêlées d'indissoluble manière à la destiné de Racadot et à la tragique soirée de Billancourt, aux deux têtes coupées du Bois de Boulogne et de la Roquette. Sturel qui, des sept, est le délégué à la jouissance, doit avoir pour correspondant et pour associé le délégué à l'assassinat. L'assassinat, la suppression d'autrui, sont donnés dans la logique d'une société individualiste. Mais la mort, — et M. Barrés Ta senti souvent de puissante façon, — est donnée dans la logique de l'amour. Racadot paiera sur l'échafaud, comme il a payé à la Vraie République.

Il paiera la traite tirée par Sturel. M. Barrés l'a expressément voulu. Q^eut-être l'auteur de Y Ennemi des Lois a-t-il conçu cette idée après avoir assisté, comme reporter du Journal, à l'exécution d'Emile Henry. Et Fanfournot est lié d'un autre côté à la destinée de Sturel, dont la tragédie idéale s'achemine vers un théâtre de verdure entre ces deux tragédies de chair et de sang.) Sturel a sur l'une de ses mains le sang de Racadot, sur l'autre main le sang d'Astiné. C'est lui qui, pour ne pas être humilié par M. de Nelles devant Thérèse Alison, empêche Racadot de toucher l'argent qui l'aurait sauvé. Et, à Billancourt, il a croisé dans la voiture heureuse qui l'emportait avec Thérèse le groupe terrible d'Astiné et de ses deux camarades assassins. Il les a reconnus, et « quand il passait avec son bonheur, il les a laissés dans le

LES FIGURES DE ROMAN

{ossé du chemin ^ ». M. Paul Bourget eût écrit là sans doute un pendant à U Echéance, eût montré avec une probité laborieuse et un fonds sérieux de doctrine chrétienne un Sturel que le remords torture, et qui expie. Le Sturel de M. Barres, « plus tard, comprendra que ces circonstances tragiques étaient de nécessité et les instruments atroces de la parfaite biographie d'Astiné Aravian... Une telle vie, à moins d'être incomplète et même contradictoire, ne supportait que ce dénouement où il y a du vice, de l'horreur et des accents désespérés ^ ». Sturel a accouché à sa logique le caractère d'Astiné. Comme le Renan de Jules Lemaître était gai, Sturel « jouit » sur tout cela et de tout cela. Le bilan de l'affaire, — après des pages de cas de conscience trop littéraires, — tient dans ces mots : « Que la vie me sera par la suite dramatique et imprévue !... Car j'ai augmenté en si peu de temps mes surfaces de sensibilité ^. » Ne reprochons d'ailleurs rien à Sturel, et tout a ce galeux qu'est l'enseignement de la classe de philosophie... « L'idéaliste qui revise chacun de ses actes, est dans la pénible situation d'un Robinson Crusoé recréant toute la civilisation dans son île »*. Le Roman de l Energie nationale n'est pas le roman de Robinson, mais de Robinsons. Sturel, Roemerspacher, Saint-Phlin, Suret-Lefort sont, comme Robinson Crusoé, favorisés par le bon vaisseau qui les conduits et qui, bien que naufragé, contient encore des stocks précieux de marchandises qui permettent de vivre et d'attendre. Racadot, Mouchefrin, Renaudin sont amenés dans l'île déserte par des vaisseaux vides. Ils doivent, dès lors, recréer la civilisation avec des moyens et des méthodes bien différentes. Dépourvus de capital humain, ils sont ramenés violemment à la nature animale, et le petit-fils des sept serfs de Custine assume dans sa nature rustique et violente toute cette animalité. Lui faire assassiner une Orientale prédestinée aux tragédies sanglantes, jeter dans le creuset d'un journal après le bas de lame de paysans français les turquoises des princes persans, c'était une belle idée de poète que l'on imagine soutenue par des musiques magnifiques et qui est au moins élucidée par une œuvre hautement intelligente.

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