LES JEUX DU CIRQUE
Jules Tellier, qui avait des parties d'humaniste précis et sensuel, donna a. M. Barrés, durant quelques mois de jeunesse, le goût de Sénèque. De là probablement, à la fin du Jardin, qui est de cette époque, la charmante lettre du philosophe à Lazare le Ressuscité. M. Barrés, après la mort de Tellier, n'a plus touché à l'artiste de vie et de mots dont le souvenir était p^ur lui probablement trop lié à celui de son ami. Mais ce n'est pas en vain que ce nom fut prononcé souvent dans leurs propos. M. Barrés peut fort bien nous faire songer quelquefois à Sénèque, dont l'ascétisme lui paraît être « de mésestimer ce dont il use )>. La vie de Sénèque dut lui paraître une des manières en somme les plus élégantes de passer, dans une civilisation descendante d'héritier cornblé, les soixante à quatre-vingt années de vie sur lesquelles on peut, quelque chance aidant, compter. Dans cette existence M. Barrés se fût trouvé à peu près à l'aise. Je l'imagine se plaisant aux jeux du cirque avec toute la bonne conscience que lui eût permis non seulement sa qualité de citoyen romain, mais son sang espagnol, et cultivant son hispanisme avec autant d'ardeur qu'aujourd'hui son lotharingisme. Si, depuis, il a laissé tomber quelque peu Sénèque, et si Pascal lui parle bien davantage, il nous est permis tout de même de grouper parce souvenir de Sénèque tout un ordre de nature espagnole que s'est voulu M. Barrés, qu'il a pris soin de garder, de cultiver et de défendre, et qui soutient peut être comme un mur de pierre sèche ses jardins les plus secrets.
Du Sang, de la Volupté et de la Morty dédié par une somptueuse préface à la mémoire de Jules Tellier, dégage « l'aveu pour quoi j adore l'Espagne ; la plus violente vie nerveuse qu'il ait été donné à l'homme de vivre « ^. Le livre, juvénile, âpre, éclatant, est plein des détentes à la fois animales et artificielles de cette vie nerveuse. Il marque la phase romantique, exaltée et coloriste de M. Barres. C'est un carnet de notes pour une Bérénice de Tolède, à laquelle il présente ses excuses de ne l'avoir pas amenée à l'être. « Au lieu d'être une de celles que goûtent les esprits fatigués, tu aurais été pressée dans les bras d hommes passionnés » ^. Ce qu'était à la Bérénice du Jardin le Musée du Roi René, Greco l'eût été a la Bérénice de Tolède, lui qui manifeste ce qui est propre à l'Espagne, « la tendance à l'exaltation des sentiments » ^. Et Tolède, Espagne de l'Espagne « secrète et inflexible, dans cet âpre pays surchauffé, Tolède apparaît comme une image de l'exaltation dans la solitude, un cri dans le désert » *. Le jardm de Bérénice ne se fût pas volatilisé, mais bien exaspéré, il eût passé des jeux électoraux contre l'Adversaire aux jeux cruels de l'arène ou bien aux jeux intérieurs et passionnés d' Un Amateur d*Ames dans ce « pays pour sauvage qui ne sait rien ou pour philosophe qui est blasé de tout sauf d'éner-
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Cette tendance à l'exaltation des sentiments s'oppose à peu près exactement à ce qui est le propre d'une culture hellénique, la tendance à la mesure des sentiments. Certes le sens français de la mesure, le goût, manquent moins qu'à personne à M. Barrés. Mais lui-même délimite les parties de son imagination où il cultive de parti-pris ce qui s'exaltera librement. Les paysages espagnols seront les blasons de cette culture. « Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler sur des groupes humains qui me feront toucher en un fort relief tous les caractères dont mon être a le pressentiment » ^. C'est dire que ce qui existe réellement dans une âme à l'état de virtualité, de tendance, de disponibilité et de pressentiment, les groupes humains, réalisés dans leur idée littéraire, le dégagent, le modèlent, l'idéalisent