LE ROMAN
La plupart des livres de M. Barres sont des œuvres de fiction, et il s'est créé un bel aspect de romancier. Ici encore la part de la méthode, de la conscience, de l'art est considérable. Nous avons vu qu'en général M. Barres peuplait ses romans avec des figures, plus ou moins expresses, plus ou moins entières, de lui-même. Mais à' Un Homme Libre à la Colline Inspirée M. Barres a progressivement et patiemment acquis son métier d'animateur. Des ombres chinoises telles que Simon et Bérénice, où il se projetait lui-même sur un écran d'intelligence, d'analyse et de fantaisie, il est passé à la création de personnages substantiels et solides, autour desquels, selon l'expression familière à Taine, le lecteur peut tourner. Il a entretenu méthodiquement son fonds d'abord un peu sec de romancier avec le même art qui a fait fructifier son fonds de styliste.
Dès le Jardin de Bérénice il apparaît doué de deux belles qualités ; une narration élégante et la faculté de dessiner en quelques coups de crayon une silhouette bien saisie. Dans l'André Maltère de VEnnemi des Lois, il goûte un « romanesque glacé ». Et c'est en effet le péril — ou si l'on veut la nature — que côtoyait son romanesque : une glaçure élégante et lisse. Le Jardin de Bérénice, VEnnemi des Lois, un Amateur
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
d*Ames ont la même origine. Ils sont écrits à peu près à la manière dont Charles Démange composait, avec ses notes sur Rome, le Livre de Désir. Ils servent à grouper des images de voyage, à arrêter sur des figures et sur ces événements la lumière d'un pays, à garder une trace, un portrait littéraire de cet homme nouveau que crée toujours plus ou moins en nous le dépaysement. Le Jardin anime le paysage d'Aigues- Mortes, V Ennemi Venise et les châteaux du roi de Bavière, Un Amateur Tolède. L*auteur, en faisant de ses personnages des êtres d'exception, se dispense de les faire vivre autrement que dans un monde de symboles exaspérés et raffinés. Les trois romans peuvent se définir l'inscription d'une idée dans un paysage : Bérénice l'idée de la nature passive, populaire, inconsciente prise en ses valeurs les plus délicates, l'Ennemi des Lois l'idée de l'intelligence et du sentiment purs, dont les jeux s'essayent tant aux châteaux de Louis II, à Venise, qu'en le verger symbolique où Velu II fait le centre d'une vie selon la pureté de la nature fraîche ; Un Amateur d'Ames place dans le paysage le plus nu une âme a l'image de cette ardente nudité, une âme exaltée et tendue, qui veut agir sur des âmes nues, des âmes vraies ; de la volonté nue, comme Y Ennemi était de la sensibilité nue. Partout, dans les trois œuvres, les notes d'un voyage exalté et solitaire sont plaquées sur des caractères artificiels, où M. Barrés s'exerce à dessiner sur un tableau savant des épures de son moi.
Mais de bonne heure M. Barrés a voulu sortir de cette forme d'art qu'il considérait comme provisoire, comme une suite d'écoles. Il s'est connu la capacité de construire quand il le voudrait des romans véritables, solides et vivants. C'est tout de suite après Un Amateur d'Ames qu'il entreprend le Roman de ÏEnergie nationale. Sur une couverture qui date de 1894 ou de 1895 le livre est même annoncé sous ce titre ; « Leurs Figures, grand roman populaire sur la vie parlementaire en France ». Avant de se décider pour les trois volumes dont il a formé son roman, M. Barrés avait sans doute hésité, et modifié plusieurs fois son plan. Finalement toute la construction romanesque s'est portée sur la première partie des Déracinés^ tandis que Leurs Figures n'a rien à peu près d'ur roman véritable. (M. Barrés a même eu l'idée d'écrire sur le panamisme une pièce de théâtre Une Journée parlementaire^ d'une simplicité et d'une candeur singulières). Mais dans l'ensemble les origines de l'œuvre ne sont pas douteuses. De sa vie de lycée et de Quartier Latin, de son expérience de journaliste et de directeur de journal, de ses aventures politiques et de sa carrière parlementaire,
LES TECHNIQUES
M. Barres aveit coiiservé une pêche abondante de souvenirs, d'impressions, des carnets et même des cartonniers de notes. Il a mis plusieurs années pour les débrouiller, en tirer quelque chose de considérable, de vivant et de vrai. Il s'est inspiré des bons auteurs, en particulier de Stendhal et de Balzac. Il s'est efforcé de loger dans l'analyse du premier l'abondance, le peuplement et le pittoresque du second. Il n'a pas donné — évidemment — une œuvre d'une seule fonte, il y a laissé des ébauches, des reprises, des bavures. Telle qu'elle est elle n'en reste pas moins un des tableaux les plus importants de la littérature contemporaine, et les trois états dans lesquels se présente, le dégrossissement des trois romans — dont le premier seul est achevé — nous éclairent curieusement la technique de M. Barres.
Nulle pa/t M. Barres n'a préparé les dessous d'un roman avec plus de conscience et de labeur que dans les Déracinés. Il y a tendu ur effort unique de composition. On dirait presque que, ce labeur technique qui lui coûtait beaucoup ayant été méconnu de la critique, qui avait son siège fait sur M. Barres et qui le classait parmi les essayistes, non parmi les romanciers, il s'en est, dans les deux parties suivantes du roman, désintéressé. Dans V Appel au Soldat la construction a été essayée, il en reste des traces visibles, elle a été abandonnée, s'est dissoute en des épisodes et en une chronique du boulangisme. Dans Leurs Figures il n'y a plus guère qu'une chronique parlementaire, assez décousue, et le roman s'éteii>t au hasard plutôt qu'il ne finit et ne se conclut.
Le procédé employé par M. Barres dans les Déracinés est celui des oppositions. Dans ce livre qui se termine sur l^apothéose de Victor Hugo, il semble qu'il ait emprunté aux Misérables ou à V Homme qui rit leur charpente d'antithèses. Les vingt chapitres sont faits de dix antithèses.
Première antithèse : les sept Lorrains en Lorraine — les sept Lorrains à Paris. (I et II).
Deuxième : les Deux femmes de François Sturel, Astiné Aravian et Thérèse de Nelles. (III et IV).
Troisième : les Deux rives, — le monde des étudiants, le monde des journaux (V et VI).
Quatrième : Dialogue des deux pauvres (fin de VI). — Dialogue des deux riches (fin de VII).
Cinquième : Visite de Taine a Rœmerspacher. — Visite des Lorrains à Napoléon.
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Sixième : Les sept Lorrains se présentent à Napoléon. — Bouteiller, chez le baron de Reinach, présenté aux parlementaires.
Septième : La mystérieuse soirée de Billancourt (Astiné et les deux assassins). — La promenade de printemps et d'amour de Sturel et Thérèse : les deux groupes se croisent.
Huitième : La mort d'Astiné. — La mort de Victor Hugo : les perplexités de Sturel qui ne sait laquelle de ces deux morts doit le plus l'intéresser.
Neuvième : Déraciné, Décapité.
Dixième : Racadot guillotiné à Paris. — Bouteiller élu à Nancy. Bouteiller trouvant auprès du baron de Reinach les cinquante mille francs de sa campagne, tandis que les turquoises de princes persans mènent Racadot à Téchafaud.
Les Déracinés comme tous les romans de M. Barrés appartiennent au genre de récit où l'auteur intervient sans cesse, prend la parole, désigne, explique, démonte. C'est un parti «pris qui peut se défendre, et M. Bourget l'a en effet défendu avec ingéniosité dans ses essais théoriques sur le roman. Mais certainement M. Barrés l'a exagéré. Il serait intéressant de voir le moi de l'homme introduit dans le roman, il l'est moins de voir s'agiter sans cesse comme devant un tableau noir la baguette explicative du romancier. Tout ce chapitre : La mystérieuse soirée de Billancourt, est bousculé par le commentaire perpétuel. Ce sont des pages et des pages de cantilènes éperdues, abstraites ou imagées, sur l'assassinat, sur le tragique de l'assassmat, — de l'imagination congelée — le « geste » des journalistes, une insistance de mauvais goût sur le typisme,i;^le symbolisme des personnages, comme si moi lecteur je n'étais pas assez grand garçon pour les découvrir tout seul, comme si le doigt qui le touche pour le montrer ne l'effaçait pas ainsi qu'un pastel fragile. « Et sur ces mêmes arbres, sur ce même sable qui crie, la fuite des assassins emportant une belle tête sanglante, des perles et des turquoises )> ^.
Le livre est touffu, il porte des paquets de notes, des épisodes peu utiles et mal digérés. Mais tout est relevé, animé, emporté par la vie très réelle, quasi balzacienne, des personnages. Les sept Lorrains, la Léontine, Fanfournot, sont des créations authentiques, des caractères, qui se détachent et qui se meuvent. Et puis M. Barrés sait raconter. Certaines narrations, le débarquement de Rœmerspacher