LA POLITIQUE
M. Barres, qui a joué des rôles politiques brillants et qui a donné à la vie politique une part notable de son existence, a-t-il tenu une place éminente et qui comptera dans Thistoire politique de son temps ? Oui et non. Le Simon de V Homme Libre, en politique, n'admettait que Chateaubriand au Congrès de Vérone. Et il est de fait que l'on comprend assez l'attitude de M. Barres en la rapprochant de celle de Chateaubriand. La politique est chez les romantiques la nourriture naturelle d'une sensibilité exigeante, la ressource d'un homme qui se sent menacé de bâiller sa vie. M. Barres, à la différence de Chateaubriand, semble avoir fini par se fondre à peu près dans son personnage politique, excellent spécimen de ces caractères qui, au temps de sa jeunesse, lui paraissaient si bien dénués d'intérêt. C'est au moment où elle est entrée dans son repos, sa plénitude et sa gloire (tout ce que ses humeurs sombres ne permettaient pas à Chateaubriand) que la vie politique de M. Barrés cesse de fournir matière aux réflexions que nous enseigna V Homme Libre. Il était évidemment plus piquant de le voir, comme il disait, se plier aux conditions de sa réussite, et faire de curieuses façons avai t d'entrer dans la machine d'où sont sortis ces jambons et ces saucisses que par lui nous touchions naguère chaque jour au ravitaillement moral que nous faisait tenir VEcho de Paris.
M. Barrés nous a montré sous des couleurs peu engageantes la manière dont Suret-Lefort se résoud, le premier des sept Lorrains, à convertir sa réalité vivante en ces produits de charcuterie. Cela se passe au barreau, mais vaut pour la politique dont le barreau n'est qu'un échelon : « Il quitta la manière de ces jeunes gens qui jamais n'oubliaient de situer dans l'universel l'objet dont ils traitaient, et qui par là évitaient bien des exagérations : il accepta le préjugé ordinaire qui est de considérer la beauté dont on parle comme la plus belle
LES TECHNIQUES
beauté, et l'infamie comme la plus infâme infamie. C'est par ces fautes contre le goût — précisons : contre l'ordre général — qu'on entre dans la vie commune, qu'on descend de son isolement pour s'assimiler les lieux communs puissants et sonores, toujours agréables au plus grand nombre » ^. Mais précisément parce qu'il avait le sentiment très vif de cette déchéance mécanique à laquelle mène la vie politique, M. Barrés s'est efforcé dès l'abord de prendre une attitude qui l'en préservât, comme celui qui s'enveloppe de draps mouillés pour pénétrer dans un incendie.
Il n'a pas varié sur ce point. La politique qu'il a goûtée sous des formes et des étiquettes assez diverses est celle qui respecte, sollicite ou favorise dans toute la mesure du possible la spontanéité individuelle ou nationale de chacun. Il est vrai qu'il exclut la spontanéité nationale des Allemands, dans la mesure où le comporte le quia nominor Gallus. Claire et André Maltère en arrivent à tenir pour assurés ces deux principes que leur inspire Fourier, mais qui sont déjà donnés dans toute la discipline de V Homme Libre : « Il n'y a pas à contraindre les penchants de l'homme, mais à leur adapter la forme sociale. — Pour chaque être il existe une forme d'activité où il serait utile à la société, en même temps qu'il y trouverait son bonheur » ^. M. Barrés défend et se défend de rien promouvoir qui ne sorte directement d'une sensibilité. « Le problème, pour André et Marina, c'est d'organiser une génération vraiment libre où nul moi particulier ne soit asservi, pas même au moi général » ^. On ne sait trop si V Ennemi des Lois est écrit pour vérifier, pour exaspérer ou pour liquider sous la forme politique l'individualisme du Culte du Moi. Toujours est-il qu'il correspond à une phase socialiste de la pensée et de l'action politiques de M. Barrés.
Mais M. Barrés, dira l'historien, fut boulangiste avant d'être — brièvement — socialiste. Oui ; remarquons cependant qu'il appartint à la gauche socialiste du boulangisme, celle de V Intransigeant, et surtout que le Jardin de Bérénice, qui se réfère à sa campagne électorale de 1889, est trempé de sensibilité socialiste ; le boulangisme, le nationalisme, n'ont passé dans la littérature de M. Barrés qu'avec le Roman de lEnergie Nationale. Le socialisme est la première doctrine poli-
. Les Déracinés, p. 474.
!. UEnnemi des Lois, p. t