L'ŒUVRE DE GUERRE
hes cinq années de la grande guerre ont placé dès lors M. Barrés dans une lumière originale, lui ont donné pour la masse de l'opinion civile et militaire une figure populaire. Elles lui ont fait jouer un rôle politique plus conséquent et plus grave que celui qu'il assuma sur notre théâtre intérieur au temps du boulangisme, du Panama et de l'Affaire Dreyfus. Mais ce rôle politique n'est que la suite du premier, ou plutôt le premier, qui consistait à créer et à propager une doctrine nationaliste contre l'étranger, appelait, comme sa mise à l'épreuve et sa conclusion, la guerre.
Le Sorel futur qui résumera les antécédents de la grande, guerre et qui donnera une réplique au premier volume de VEurope et la Révolution Française ne pourra manquer de faire en belle lumière un tableau des différents mouvements nationalistes, qui, dans les premières années du XX® siècle, ont hérissé les frontières intellectuelles des peuples. Au Service de l Allemagne et Colette Baudoehe ont attesté
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
que la France n'oubliait pas : ils l'ont attesté pour la France et pour l'Allemagne. Ils ont renforcé pour leur part l'esprit guerrier des deux côtés de la frontière ; la prédication nationaliste de M. Barres a contribué à monter le ton défensif de la France, et aussi à mo?iter le ton offensif de l'Allemagne. Les deux effets sont indiscernablement mêlés, ne sauraient pas plus se séparer que le défensif et l'offensif, eux-mêmes, ces abstraits oratoires. Il y a là tout un ordre de réflexions sur lesquelles il serait délicat d'appuyer si peu de temps après la guerre, réflexions dont l'heure viendra naturellement. Nulle de leurs pointes ne saurait û'ailleurs se retourner contre M. Barrés. Lorrain il a suivi une tradition lorraine, Français il a maintenu une tradition française. Tout devoir, toute tâche, toute vie, individuelle ou nationale, ne font dans les ténèbres que le cercle éclairé d'une lampe : au delà se multiplient d'autres cercles et s'élargit la nuit. Il suffit que chaque cercle porte sa part de pensée et rayonne avec pureté le feu particulier de son cœur.
Créateur d'une sensibilité nationale qu'il essaya de cristalliser en doctrine nationaliste, révélateur de la Lorraine, définiteur des marches de l'Est, héritier de Déroulède, il était donc naturel que M. Barrés fût dès le premier jour poussé au premier plan de la France en guerre. « Trer te fois, écrit-il dans les Amitiés Françaises au sujet de ses échecs politiques, j'ai vu m'échapper, faute d'un point, ma part d'honneur. Ce n'était pas des titres, des faveurs, des places ; c'était de suivre dans toutes ses étapes la bataille et de tenir plus avant les armes que j'avais mieux qu'un autre forgées ». L'un et l'autre s'excluent pourtant comme sentir le plus possible et analyser le plus possible. Incapable par son âge et sa santé de faire réellement la seconde tâche, il appliqua à la première la curiosité 6* Un Homme Libre et le patriotisme de Scènes et Doctrines. Journaliste presque quotidien pendant quatre ans, assumant comme président de sociétés actives un labeur considérable, il a rendu pendant la guerre de bons services, il s'est fait l'organe de l'intérêt général, a eu raison souvent, s'est trompé^ quelquefois, comme tout le monde. Sans qu'il y ait lieu de s'exalter lyriquepient sur un tel effort, à une époque où l'on gagnait par d'autres moyens ce que M. Barrés dans le Voyage de Sparte appelle « une mémoire bien assise et resplendissante au milieu de la cité », on doit témoigner à l'œuvre et aux œuvres de guerre de M. Barrés une haute estime.
Reste à apprécier en elle-même son œuvre littéraire de guerre,
LES TECHNIQUES
cette Ame française et la guerre qui atteindra bientôt sa quinzaine de volumes. Leurs Figures a pu nous montrer que certains chefs-d'œuvre littéraires de M. Barres ne partaient point d'un naturel précisément bénin. Inversement une nature à laquelle on ne peut qu'applaudir nous donne ici une pile de livres assez médiocres. J'entends bien d'abord que ce sont des articles de journal. Mais si M. Barrés a laissé, au cours d'une carrière de presse déjà très longue, enterrés dans d'anciens journaux plus d'un millier d'articles dont certains me sont restés dans la mémoire comme des pages très belles, et si en pleine crise du livre il lui a convenu au contraire de recueillir ceux-ci, il donne par là à la critique l'obligation de négliger les premiers et de faire état des seconds. J'entends surtout que dans sa tribune de Y Echo de Paris il fallait que M. Barrés choisît entre le souci littéraire et celui de l'utilité. Des campagnes pour la régularité du services du T. P., la création de la croix de guerre, la cession de vin remboursable à la troupe, l'amélioration de l'ordinaire ne permettaient pas des jeux de style comme la Mort de Venise. C'est simplement du service de guerre.
Si l'ouvrage paraît littérairement inférieur, c'est précisément que M. Barres y reste captif de sa littérature sur un terrain où elle est un peu périmée. Moïse ici n'entre pas daiiS la Terre Promise. Cette lutte contre l'Allemagne, à laquelle toute la pensée vivante, individuelle et traditionnelle de M. Barrés préparait la France, cette conclusion du nationalisme, cette entrée en jeu des Bastions de VEst, cette guerre qui est vraiment sa guerre, il semble qu'elle l'ait littérairement débordé, peut-être par une onde de ce même mouvement qui a fait politiquement déborder si vite à cette même guerre la question d'Alsace-Lorraine et de nos bastions de l'Est.
Sa figure de la guerre a quelque chose d'académique et de convenu qui frappe les moins informés. Il a écrit sur Greco un beau livre où il explique par ses analogies en peinture sa propre forme littéraire et l'une des pointes ou des flammes de son art ; il y montre cet art et celui de Greco dans l'acte et leo.trait qui excluent le rondouillard. L'art à qui reviendrait l'illustration de XAme Française serait-il bien différent du rondouillard authentique qui va peut-être pulluler demain sur nos4)laces publiques ?
La guerre ici n'est pas vue du dedans, éprouvée dans sa charpente et son anatomie, mais du dehors avec des éléments tirés de cahiers d'études, ainsi qu'une toile académique.Feuilletezces cahiers d'études, vous n y trouverez presque que des rappels et des recettes d'atelier :
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
« La Grèce aurait retenu, pour le mettre sur une stèle de céramique, dans le champ silencieux des morts, ce jeune guerrier qui, au soleil levant, affûte sans mot dire son épée » ^. « Ce jeune Français, le fusil à la main, dans une tranchée, au travers des tombes de sa famille qu'il défend, fait une image aussi profonde et plus pure qu'Hamlet sur la terrasse d*Elseneur, quand il converse avec l'ombre de son père. Sa famille invisible l'entoure, l'assiste, lé protège, est protégée par lui. Quelle poésie ! ^ » Tel viôage de colonel est « un Philippe de Chàmpaigne ». Tel coin du front « un vàn der Meulen ». « Il a vécu (Péguy) ou du moins il a voulu vivre en marchant à l'assaut des positions allemandes ; il distinguait, chaque jour mieux, que le terrain français est encombré d'un germanisme inacceptable, stérile, menaçant. Ce que nous retenons de son œuvre littéraire dénonce, attaqué et repousse l'invasion spirituelle de la Germanie dans notre Université. Et il meurt l'épée à la main à la tête des soldats de Délivrance, en marchant à l'assaut des positions allemandes. Le poème est parfait » ^. Trop parfait, hélas ! On y mesure bien la pente où glisse M. Barrés. Il a écrit ailleurs quelques pages limpides, fines, mesurées sur Charles Péguy, où l'on retrouve en valeurs justeé tout l'essentiel de la figure *. Comparez-en là vie vraie à tout le conventionnel de ces phrases. D'un côté Péguy est compris de l'intérieur comme un personnage de Leurs Firmes, dé l'autre il n'est plu« qu'un contour extérieur de monument commémoratif, directenient inspiré de Gambetta au Carrousel. Cette esthétique académique qui s'étale dans son œuvre de guerre, nous l'avions déjà reconnue qui gagnait de façon inquiétante dans un livre récent, chef-d'œuvre, à un autre point de vue, de M. Barrés, la Colline Inspirée, Lui-même y invoque, d'une touche juste et grave, les esprits de sa vieillesse. Mais quand nous portons sur elles un regard attentif nous reconnaissons que toutes les figures de nous-mêmeâ qui apparaissent tard étaient déjà dessinées dan=s nos premières années. M. Barrés se promettait, jeune, une existence intéressante de spectateur dans le fauteuil aménagé par Je& libertés dé 1 789 à l'homme intelligent. Il a reconnu depuis conwien cela était court et sec, il a étotfé cette conception de la vie, et on ne saurait en tout cas l'appliquei?
[. h' Amitié des Tranchées, p. 240.