La Croix de Guerre, p
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
Ce professeur est une faible d'esprit et de cœur «^. Et cela devient trois pages plus loin « la voix scandaleuse du professeur Ruyssen ». Evidemment l'indignation de M. Ruyssen en temps de guerre est un peu comique. Mais enfin M. Barres a fait ses écoles dans une catégorie politique où l'on trahissait en estimant que la cemture de Norodom pouvait se trouver ailleurs que dans les poches de l'assassin de Puig y Puig, et que le bordereau ne criait pas par toutes ses lettres : J'ai été écrit par un sale juif. Et il y a au centre de l'intelligence française certain jugement sain, fait de probité, de modération et de clairvoyance, qui, lorsqu'il revient après un tumulte passager à son état normal, trouve que sale race désigne mal la matrice ethnique de ce Kant et de ce Schopenhauer sur qui M. Ruyssen a écrit deux bons livres, de ce Wagner à qui M. Barres demanda une « éthique nouvelle ». Un compatriote des ancêtres paternels de M. Barres, Biaise Pascal, trouve une note qui suffit à faire d'un bon Français, disciple de Montaigne, un excellent soldat sans altérer cette santé de son jugement : — Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ? n'êtes-vous pas de l'autre côté de l'eau. — Et si M. Barres avait laissé parler en lui, en le tirant d'une tradition plus humble, le fort sang auvergnat, n'aurait-il paâ répondu à M. Ruyssen : « Vous avez raison, monsieur. Ce n'est pas que ça soit sale, mais ça tient de la place. Ça en tient même qui est à nous, et nous sommes d'accord, n'est-ce pas, pour nettoyer ? » On peut même assurer M. Barres que cette mentalité calme, pondérée, un peu lourde, de nos provinces centrales, est, plus que sa nervosité et ses épithètes, proche de celle du Poilu commun dont il nous donnait plus haut un portrait convenable. M. Barres a annoncé son intention de faire dialoguer un jour dans un livre le Massif Central et les Bastions de l'Est. Qu'il lui fasse, à ce Massif, sa légitime part.
Légitime, non totale. Le dialogue du Massif et des Bastions, peut, en droit, comme celui du Sphinx et de la Chimère, de la Chapelle et de la Prairie, se poursuivre indéfiniment. Ces chaînes de raisons ne sont que l'image verbale de la complexité vivante qui s'appelle une nation. S'il faut s'arrêter — àvàyxYi o-TYiva'. — pourquoi ne pas laisser en effet le dernier mot à ces marches de Lorraine, — et à la bonne Lorraine ? « Ce n'est pas autour d'une chaire professorale, dit magnifiquement et vraiment M. Barres, que tourne le monde, qu'elle soit à l'école modeste du village, ou dans l'orgueilleuse Sorbonne ;
1 î La Croix de Guerre, p. 324.
LES TECHNIQUES
c'est autour d'un cœur gértéreux, gonflé du sang de sa race et qui entre dans l'action ^. » Voilà le priniat de Jeanne d'Arc dans les valeurs françaises. N'oublions pas cependant que ce cœur généreuJt entrait dans l'action sans haïr l'ennemi et rêvait d'une union, après la guerre, des Français et des Anglais, pour la délivrance de la Terre Sainte.
Mais Français et Anglais avaient alors la même religion, et la lutte, si impitoyable qu'elle fût, manquait du motif qui fait seul d'une guerre une « guerre totale ». Le nationalisme intégral de M. Barrés exige que Français et Allemands ne soient pas de la même religion, n'aient pas la même Terre Sainte* « Unser Gott n'est pas le Dieu de saint Louis, de Jeanne d'Arc, de Pascal et de Pasteur. C'est la vieille idole des forêts profondes, un cauchemar local rehaussé des plus sanglantes couleurs orientales. Je ne m'y trompe pas. Hier, alors que je me promenais en Syrie, en Palestine, j'ai vu dans des paysages qui en demeurent à Jamais dévastés les traces des anciens dieux altérés de sang, les Baal et les Moloch. Ils sont apparentés au vieux Dieu allemand ^. » M. Frédéric Masson ayant attribué à Luther le ravage de la cathédrale de Reims, M. Barres lui répond, sur des indices certains, au risque de nous brouiller avec la Suède, que le coupable est « le plus ancien des dieux Scandinaves, Odin assis entre deux loups »^. Il suffit d'un accident humain aussi normal que la guerre pour que l'explication théologique des phénomènes reprenne une autorité contre laquelle un Auguste Comte ne peut pas grand chose.
J'entends bien que ces idées théologiques sont des images littéraires^ Mais précisément on préfère chez M. Barrés les images littéraires quand elles portent leur visage naturel et sont débarrassées de ce déguisement. Devant le peuple et la guerre de l'Organisation, M. Barrés note avec une juste élégance. : « N'est-ce pas le Génie de l'Organisation qui est gravé sous les traits de l'Ange effroyablement triste dans la cave de l'alchimiste de Durer ? N'est-ce pas lui encore qui se désespère par k' bouche de Faust dans son cabinet de tr&vail, et qui se ridiculise dans le laboratoire où le disciple Wagner compose dans son alambic Homonculus *. » C'est une bonne fdçon de montrer cette moitié de la vérité qui nous intéresse. Le Faust symbolise adniirablement