‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 255 sur 256 · Lé8 Amitiés Françaises, p · texte numérisé non relu

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CONCLUSION

chose qui est puisé par lui dans la substance et la moelle d'une époque, et à quoi nous ne pouvons plus échapper.

Nous ne pouvons lui échapper ; mais, ainsi qu'il est inévitable, et d'après les propres lois et l'authentique esprit de cette idée ellemême, c'est elle qui sous nos yeux échappe à M. Barres. Elle lui échappe comme l'enfant par. sa croissance même échappe à son père et le pousse inévitablement vers la tombe. Elle ne lui échappe pas parce qu'elle est fausse, mais bien parce qu'elle est vraie. Et la seule façon pour l'enfant de ne pas échapper à son père serait de mourir avant lui et de ne vivre que dans son souvenir, mais il lui échappe parce qu'il vit.

Cette idée échappe à M. Barrés parce que le monde change, et que, dans les figures nouvelles qu'elle revêt à mesure que ce monde change, M. Barrés lui-même ne la reconnaît pas et la combat. Entre l'idée nourrie en lui et l'idée qui lui échappe, il y a eu un fait nouveau, la guerre, la naissance, dans la douleur et le sang, d'une Europe, d'un monde et d'un ordre qui ne seront probablement ni meilleurs ni pires, en bloc, que l'Europe, le monde et l'ordre anciens, mais «|ui seront autres. M. Barres les aborde et les juge d'une voix émise [dans l'acte même et l'heure qui la rendnet périmée.

Il y aura demain des nations et des internationales comme il y en avait hier, mais elles seront autres. Ni le nationalisme ni l'internationalisme ne peuvent tenir le mot de l'heure. Il y aura des nations autant et plus qu'hier, autant et plus repliées sur elles-mêmes qu'elles l'étaient hier. Il y aura des internationales autant et plus qu'hier, autant et plus habiles et fortes pour tourner les barrières nationales qu'elles l'étaient hier. Il y aura de nouveaux nationalismes et de nouveaux internationalismes, et, des uns aux autres, de nouveaux systèmes de passerelles et de ponts.

Et l'impression produite par M. Barrés, le sillon conducteur tracé par lui dans l'intelligence française, demeurera, longtemps encore, visible dans notre relief, vivant par une rivière, par un chemin qui marche, mais qui a son terme et ne saurait fournir qu'une étape. Ce pli, qui épouse des plissements plus anciens, sera lui-même employé par les mouvements de terrain qui suivront, persistera encore sous les effondrements qui dès aujourd'hui le recouvrent et le bousculent. Et ils le recoupent et le bousculent d'une manière que nous pouvons pres^ sentir ou discerner en partie.

La discipline que M. Barrés compose et propose arrive vite au bout de son rôle. Elle y arrive vite parce que cette forme disposait d'une

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

matière de vie exquise en qualité, mais limitée en quantité. Née de l'égotisme elle tend par son poids même à y retourner, à se coucher, quand son soir tombe, dans ce lit fait à la mesure de son corps. Le moment vient chez M. Barres où le développement en profondeur n'est que le beau nom dont il décore la conscience d'une impuissance, la limite qu'il se connaît. Je sais bien que M. Barres se défend : « On s'exclame sur des richesses, et des beautés, et des puissances du dehors. Nous nous abstenons en connaissance de cause. Affirmation qui choquera fort nos contradicteurs, mais je les prie d'y réfléchir : c'est nous qui sommes les plus délicats comme les plus compréhensifs... Quand je reviens toujours à ma rude Lorraine, croyez-vous donc que j'ignore tant de douceurs, tant de merveilles épandues sur le vaste monde ^. » Evidemment chacun est le seul maître juste de son hygiène intellectuelle, et Un Homme Libre est ponctué très à propos par les quinquinas et les bromures de Philippe et de Simon. Un Goethe ou un Chateaubriand s' « abstenaient » beaucoup moins et leurs racines n'en plongeaient pas moins à de grandes profondeurs. « Si je m'en tiens à Corneille, à Racine, ne distinguez -vous point que j'ai subi comme d'autres, et plus peut-être, ce flot de nihilisme et de noirs délires que, par-dessus la Germanie, nous envoie la profonde Asie ? » Si vous les avez « subis » et si vous n'y avez senti que du nihilisme et du noir, vous formulez là une limite de votre sensibilité et non une limite de leur action. D'autres ont pu les accepter, les assimiler et s'en nourrir, en tirer du réalisme et non du nihilisme, des Idées et non de noirs délires. — Ce ne sera ni de la réalité française, ni des idées françaises. — Qu'en savez-vous ? Il y a des estomacs qui digèrent mieux que d'autres. Quatre ans de plein air et aussi de pleine terre ont hélas ! troué bien des peaux, mais ils ont aussi refaits des estomacs et ouvert de beaux appétits. Quand M. Barrés, précisément dans un livre qui s'appelle V Amitié des Tranchées, écrit : « Il est clair que certains ouvriers français, en adoptant le Marxisme, certains amateurs en se livrant aux rêves wagnériens, d'autres curieux en applaudissant les délires de Nietzsche, ont trahi la cause de la France », je laisse aux marxistes et aux amateurs de musique le soin de répondre en ce qui les concerne, mais, en ce qui concerne Nietzsche, les «- curieux » peuvent sourire.

Le peu d'intérêt que présente aujourd'hui à l'intelligence française

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