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Le Voyage de Sparte, p

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

ducs de Brienne sont sur le chemin que je prends pour aller en Lorraine. Fabvier est de Pont-à-Mousson. Notre sang nous force à sentir dans le mot de Grèce autre chose que ce que l'Hellade était pour Périclès » ^. Evidemment. Il y a tout de même une hiérarchie entre la conception de la Grèce qui cristallise autour de l'origine mussipontine de Fabvier et celle qui se définit autour de l'idée du temple dorique. L'acte propre d'un cerveau humain n'est pas de trouver et de reconnaître passivement en lui des débris composites et superposés, mais de les classer, d'établir entre eux une ligne, un ordre. Un homme civilisé, qu'il soit de Kœnigsberg ou de Pont-à-Mousson, qu'il aie Winckelmann ou Gautier de Brienne pour compatriote, trouve en effet dans son cerveau composite plusieurs idées de la Grèce, ou, si l'on veut, plusieurs idées sur la Grèce. Mais, parmi elles, il est juste de mettre au premier rang l'idée qui nous permet de grouper sous ce nom, sur une aire d'intelligence, l'Acropole du genre humain. Toutes les autres idées humaines, y compris les plus nationales, celles que nous localisons sur notre terre paternelle, en recevront, de loin, comme d'un soleil, chaleur et clarté. Il y a peut-être autant d'indiscrétion à installer sur l'Acropole une manière nationaliste de penser qu'il y en avait — ce fut le cas de M. Romain Rolland — à faire pendant la guerre, au-dessus de la mêlée, des Alpes suisses une Acropole de jugement historique et de justice internationale. A Athènes je ne me connais que comnïe un homme civilisé et dans la France de 1914 que comme un homme mobilisé. Il me semble que le propre de l'intelligence est précisément de poser ces limites et de remplir ces cadres.

Le principal chapitre du Voyage sur Athènes s'appelle : « J'analyse mon désarroi ». Désarroi beaucoup plus intéressant et plus intelligent que ne le serait un chapelet de clichés et d'admirations convenues. M. Barrés y sent à vif, s'y explique loyalement : « Après huit jours, je crois sentir que l'interprétation classique ne pourra être la mienne. A mon avis Pallas Athéné n'est pas la raison universelle, mais une raison municipale, en opposition avec tous les peuples, même quand elle les connaît comme raisonnables » ^. « Après trois semaines d'Athènes, j'ai trouvé sur l'Acropole la révélation d'une vie supérieure qui ne pouvait pas être la mienne. Cela m'irrite et me peine... La perfection de l'art grec m'apparaît comme un fait, mais en laffirmant je me

LA FIGURE INDIVIDUELLE

nie » ^. « Le sang des vallées rhénanes ne me permet pas de participer à la vie profonde des œuvres qui m'entourent » ^. Tels sont les deux motifs de son désarroi : désillusion qui ne trouve à Athènes qu'une raison athénienne, désillusion qui ne trouve en lui qu'un cœur aride et sans écho pour une beauté qu'il ne peut que respecter froidement.

Il serait hors de propos de discuter longuement sur le « municipal » athénien. M. Barres, dans une note élégante à la lin du Voyage, s'est effacé courtoisement, lui et son idée, devant la sage Anthinea de^jM. M. Maurras. On peut, je crois, concevoir la raison athénienne, celle de Phidias, de Sophocle, de Thucydide et de Platon sous trois points de vue : raison municipale comme le veut M. Barres ; — raison d'autant plus universelle qu'elle est plus municipale, d'autant plus humaine qu'elle est plus attique, c'est la conception de M. Maurras. — On peut enfin la comprendre comme l'acte même du classique, le passage du municipal à l'humain, du local à l'universel, passage non définitif et stylisé, mais suivi dans son mouvement et sa fleur, maintenu dans sa ligne par un effort persévérant, aisé, réussi : passage qu'atteste et symbolise avec exactitude une Acropole comme celle où nous nous promenons aujourd'hui, ruinée, étudiée, ramenée a la fois par la ruine et par l'étude à une idée, à une épure, à une arithmétique frémissante que l'esprit épouse au point où elle va se résoudre en musique.

Les trois conceptions peuvent également se soutenir, et même elles se nourrissent fort bien l'une de l'autre, par des discussions et des rapprochements. M. Barres, il est vrai, donne son localisme pour une impression personnelle et ne l'appuie que de raisons un peu faibles : le dialogue des Athéniens et des Méliens dans Thucydide (qui tient tout entier, au fond, dans cette identité : la guerre est la guerre) et quelques images comme celle-ci : « L'Athena colossale dressée en bronze par Phidias à l'entrée de l'Acropole enveloppait sa ville d'un sourire caressant : c'est un sourire électoral » ^. Cette Athena ne souriait pas, non plus qu'aucune statue de Phidias ou de son école. Mais l'imagination ne serait-elle pas aussi complaisante à aimer dans le sourire des statues grecques une image de ce « caractère doux et bienveillant de la mer Egée » qui répand Athènes et la Grèce vers le dehors par le palier incliné de l'hellénisme ?

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

Il est vrai que M. Barres décide que « ce que les meilleurs de nous appellent leur hellénisme est un ensemble d'idées conçues dans Alexandrie, dans Seleucie, dans Antioche et que nos professeurs débitent » ^. M. de Concourt appelait déjà avec profondeur l'antiquité le pain des professeurs. L'ensemble d'idées qu'on appelle hellénisme est plus complexe, il consiste dans une chaîne qui va d'Athènes à Paris par Alexandrie, Rome, Florence. « Nous avons accepté, dit dédaigneusement M. Barres, la fiction d'une sorte de nationalité hellénique où l'on s'introduit par une culture classique » ^. Cette fiction se prouve par ses fruits, puisqu'elle est précisément cette culture classique. Hellénisme, culture classique sont des « suites » au sens où Bossuet, intitulant le second livre du Discours la Suite de la Religion, fait de l'Eglise catholique le type même de la « suite ». Un homme cultivé voit là une nationalité hellénique au même titre qu'un catholique se sait membre d'une nationalité romaine : en seront-ils moins Français } J'apercevrais fort bien le meilleur de cet hellénisme lié, de cette culture classique en sa vie et sa durée, comme le faisceau de trois suites : une suite littéraire qui irait d'Homère à M. Barrés en atteignant son point de perfection dans Sophocle et Thucydide ; une suite philosophique qui relierait Thaïes à M. Bergson en touchant sa maturité dans Platon ; une suite plastique qui conduirait de Calamis à Rodin en réalisant à son plus haut point la plénitude de Phidias. Je vois fort bien les trois « discours » par lesquels on pourrait établir l'unité de ces trois suites.

Evidemment. Mais tout cela implique une conception livresque de l'hellénisme, une ascension — ou une ascèse — de 1 Acropole par le musée et la bibliothèque, et M. Barrés n'y apporte pas, n'y veut pas apporter « des nerfs protégés par la poussière des livres ». Quatre pages plus loin cependant « les ombres de Byron et de Chateaubriand, que j'avais amenées de Paris, m'accompagnaient dans toutes mes dévotions ». Un livre en remplace un autre. Retenons que M. Barres produit sur l'Acropole une sensibilité romantique que lui ont transmise les livres romantiques. Les romantiques qui y sont venus. Chateaubriand, Lamartine, Gautier, Flaubert, se croyaient ou se sentaient obligés d'apporter une sensibilité, un goût que leur avaient transmis les livres classiques. Mais les livres classiques c'est pour M. Barres, en

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