Le Voyage de Sparte, p
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
recommandé comme la fleur du monde !» ^ Il y a évidemment de beau romantisme, mais en voilà de curieusement intempérant, de l'authentiquement féminin. Le Parthénon, comme toute œuvre d'architecture appartient à Tordre de la beauté réfléchie et calculée. L'architecture n'a jamais été, même chez les gothiques — surtout chez les gothiques — un hymne qui s'échappât naturellement de l'ânie. ' — La phrase suivante classerait le Parthénon bien après l'Alhambra et le Généralife, qui sont en effet en architecture l'image et les lieux du plaisir. L'Erechthéion d'Athènes, qui servait, du temps des Turcs, de harem au gouverneur, et que M. Barrés semble vouloir rendre à cet emploi, était bien le lieu du monde le plus mal fait pour une maison de plaisir. — La phrase d'Epictète s'applique au Jupiter d'Olympie et non à l'Acropole. — Et enfin Pascal qui a dit : « Tout notre malheur vient de ne pas savoir demeurer dans une chambre, » n'est point un guide vers ces fleurs du monde. Si M. Barres écrivait : Huit jours chez Biaise Pascal, il lui poserait peut-être des questions aussi incongrues que celles qui courroucèrent jadis l'entourage de Renan. De voir M. Barres méconnaître le Parthénon, conclurons-nous qu'il n'a point le sens des valeurs d'intelligence ? Nullement. Il n'y a pas d'intelligence plus saine et plus fine que la sienne, personne mieux que lui ne subodore l'intelligence dans les choses ou dans les hommes. Dans le Voyage de Sparte, composé et pondéré de la plus ingénieuse manière, il y a un chapitre purement intelligent, lucide avec beau" coup de goût, livresque avec quelque gaucherie, consacré à Phidias. Avec un sens d'artiste très juste, il a pensé qu'il fallait placer dans ces pages sur Athènes autre chose que de la sensibilité : il y a mis, comme en son lieu naturel, de l'intelligence nue. Ces lignes sur Anaxagore et Phidias me rappellent les deux chapitres élégants de Y Ennemi des Lois sur la sensibilité des réformateurs français et allemands, l'étude sur VEvolution de Vlndividu dans les Musées de Toscane. Ce n'est pas très profond, cela manque de dialectique et de liant, les idées sont frôlées plutôt qu'embrassées, mais c'est lumineux, c'est intelligent. M. Barrés a pu considérer le voiïi, d' Anaxagore, l'incorporer à la statuaire de Phidias, du même fonds exactement qui lui fournissait ses admirables notations sur Vinci : « Il a donné à l'intelligence une valeur morale... La moindre des créatures qui nous est parvenue de Vinci connaît les deux côtés de la tapisserie qu'est l'univers, de là le sourire
l. Le Voyage de Sparte, p. 275.
LA FIGURE INDIVIDUELLE
4e leurs yeux baissés et encore leur calme énigmatique » ^. Phrase admirable qui fait vivre vraiment la figure dans la surface colorée.
Ainsi M. Barres a fait à cette Acropole qui lui paraît un peu scolaire l'offrande parfaite de son dernier devoir d'écolier. Acte de correction et d'élégance d'un Français bien né, niais qui ne vient pas ^u cœur. Quelles que soient les valeurs d'intelligence que nous admirons dan? le Vou<ige de Spçirte, les origines égotistes de jVI. Barres et son fond romantique l'amèneraient invinçiblernent à déclasser rhum^nisrne, à déclasser l'image cpmmune de la Grèce, — a leur opposer cette image selon lui-même, cette iniage romantique qu'e$t la Sparte de son livre.
Déclasser l'humanisme. Si la raison athénienne lui paraissait vraiment une raison universelle, il en dénoncerait l'erreur et I4 malf aisance pédagogique comme il a dénoncé longuement celle de la maxime kantienne (mal comprise) : « Agis toujours de façon que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. » La généralité de l'humanisme répugne à sa raison nationaliste. L'éducation de l'Université (et de toute la pédagp^e française, catholique ou laïque) aboutit par là à l'anarchie. M. Barres évoque en Grèce des images françaises, sur l'Acropole des bâtisses de notre mpyen-âge. Il e$t très mécontent qu'à Sainte-Odile M. Taine ait inversement évpqué j'Iphigénie de Goethe : ^ On n'imagine ppint de lieu pu disconvienne davantage qu'à Sainte Odile la traditipn normalienne, pseudo-hellénique, anticatholique et germanophile. Les événements de 1870 prouvent mieux qu'aucune dialectique l'erreur de M. Taine, Pu, pour mieux parler, son insubordination ^. » Il est d'autant plus curieux de voir Taine malmené comme type de la culture universitaire que les Déracinés sont sortis en somme des thèses profondément posées par \t^ Origines de la France Contemporaine. Mais enfin cette tradition normalienne, si elle conduit les jeunes gens et surtout les hommes fait^ à l'idée d'une Athènes idéale et d'une Rome éternelle, à ces ppinte? et à cette couronne de l'humanisme, commencent, principalement dans cette imagination des enfants que Plutarque nous aide à embellir, par poser une Athènes et une Rome toutes municipales, pittoresques, vivantes, par faire épouser aux jeunes coeurs un patriotisme athénien et romain, par leur rendre chères des images comme celles
Du Sang, p. 260.
Au Service de V Allemagne, p. 57.
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
de Léonidas, d'Epaminondas et de Démosthène. Ce dernier est pour M. Barres « un type vague, un pâle esclave des professeurs » ^ tandis que le pauvre Holopherne, je veux dire Xerxès, si méchamment « molesté par l'opinion universitaire » excite son imagination. Que M. Barres se souvienne cependant des leçons puissantes de nationalisme que Démosthène a données à M. Maurras. Je puis l'assurer que pour beaucoup de Français Démosthène est aussi vivant que Déroulède. L'Athènes municipale où il vit pour les yeux d'un enfant est le vestibule nécessaire de l'Athènes idéale où sa raison et ses discours tracent l'épure de tout nationalisme.
Voici qui fera encore mieux saisir le parti pris de M. Barrés. Le Sturel et le Rœmerspacher des Déracinés voyagent, à vingt ans, l'un en Italie, l'autre en Allemagne : « Sturel au Lido, Rœmerspacher au Brocken, tendent à étouffer l'anarchie mentale, dite humanisme, que met en eux l'Université : ils filtrent l'amas encombrant déposé dans leurs âmes ; ils s'épurent pour retrouver la discipline de leur race » ^. Et voici comment Sturel en Italie s'épure de l'humanisme : « C'est dans l'histoire, dit M. Barrés, que peuvent s'aguerrir des êtres trop susceptibles pour se mêler d'abord aux spectacles de la vie. Celle-ci, en devenant la mort, leur semble s'épurer ; du moins elle se dépouille : simplifiée et fixée elle fait un plus facile objet d'études. La branche qui pourrit dans une tourbière laisse après des siècles l'empreinte délicate et nette de toutes ses nervures entre deux feuilles de schiste. Plus immédiatement que Paris, Pise et l'intacte Sienne nous rendent nationalistes ^. » Mais, monsieur, voilà précisément l'humanisme, et cette tradition universitaire, humaniste, que vous mésestimez si fort ! Remplacez Pise et Sienne par Athènes, Sparte, Rome, — et vos lignes fourniront un schème admirable d'éducation historique. Athènes nous rendra nationalistes avec un bénéfice plus évident que Pise : Sophocle, Thucydide, Démosthène la fixent en traits encore plus purs, en font un objet d'étude sinon plus facile, du moins plus beau. Etait-ce la peine d'aller chercher au delà des Alpes ce que votre jeunesse pouvait découvrir entre les feuilles de schiste de vos ardoises d'écolier ? ^
Mais cette image de la Grèce, M. Barrés, qui la déclasse ici devant