‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 59 sur 256 · Du Sang, p · texte numérisé non relu

Du Sang, p

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

double passion » ^. L'homme à tiroirs, à vie multiple, garde pour lui seul la plus grande part de son intérêt : comme M. Barres le dit de Schliemann, le chercheur emporte la trufïe.

Et puis la vie double elle-même n'acquiert toutes ses nuances que si elle s'oppose à la vie une, — si la vie une est comprise comme le second terme d'un dualité, si elle aussi est, d'un certain point de vue, pratiquée, aimée.

Enfin, à mesure que le temps d'un homme s'accroît, que sa vie devient plus complexe et plus étoffée, un certain progrès le conduit à se voir, à se connaître sous une forme plus une, à embrasser le paysage avec plus d'ensemble tandis que le point de vue s'élève, à fondre dans l'unité d'une vie ancienne ce qui d'abord apparaissait comme divers dans les découvertes d'une vie neuve. M. Barrés pouvait bien écrire dans Un Homme Libre : « Une idée que j'ai exprimée, désormais n'aura plus mes intimes tendresses... Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du goût à moi-même ^. » Mais plus tard, ajoutant à Y Homme Libre la préface de 1904, il apercevait au contraire l'unité, l'harmonie, de sa pensée, de son être. Plus précisément, comme tous ceux qui en ont eu vraiment quelque chose à dire, il n'a vraiment exprimé qu'une idée, une idée vivante qui se confond avec lui. « Ma pensée était, que dis-je ! elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme... En 1890, au lendemain de V Homme Libre, je sentais mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et cerné ^. « Bien au contraire, dans Y Homme Libre il redoutait le moment où il allait devenir cet être intelligible et cerné. « Comme il serait triste, disait-il en s'adressant à Sainte-Beuve, qu'un jour, faute d'une source intarissable d'émotion, j'en vinsse à imiter ton renoncement !... Que j'aie fini d'être froissé, et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien d'intéressant *. » Certainement l'intelligence de M. Barres (pas plus d'ailleurs que celle de Sainte-Beuve) n'est jamais devenue cette chose définie et morte en laquelle il craignait que se refroidît sa sensibilité. Mais enfin, de plus en plus, on a été sollicité de le voir sous une figure d'unité qui d'abord lui convenait mal.

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