‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 68 sur 256 · LA SORTIE DE L'INDIVIDUALISME · texte numérisé non relu

LA SORTIE DE L'INDIVIDUALISME

M. Barrés commença par étonner ou scandaliser bien des gens par l'insolite apparent de sa sensibilité et de ses attitudes. On le confondit quelque temps avec d'excentriques porteurs de lys. Puis on afïecta de croire que cet individualisme avait par un raffinement dernier coupé la queue de son chien. Depuis, M. Barres a déclaré souvent qu'il n'avait rien eu à couper, et que si le Velu avait la queue courte, c'est qu'il était venu au monde comme cela. Nous navons nulle raison de le contester. M. Barres a p^it-être changé un peu plus qu'il ne le dit en toute bonne foi. Mais, de l'intérieur, ce changement se confond avec la vie. Nous nous croyons non seulement plus complexes, mais plus uns et plus suivis que les autres ne nous voient. Nous nous percevons sous l'aspect d'une durée <X!)ntinue, alors que l'œil d'autrui est porté à nous réaHser comme une suite de saccades analogues à celles qui font avancer l'aiguille d'une horloge pneumatique. Bien que le second point de vue aie aussi sa vérité, que nous puissions l'utiliser pour nous juger et nous éclaircir, le premier, celui de nous-mêmes sur nous-mêmes, n'en demeure pas moins le fondement sous-jacent de notre vérité. Quoi qu'il en soit du développement de M. Barres, ce développement n'intéresse p)as comme celui d'une nature d'exception, mais comme une courbe toute ordinaire et habituelle de la nature hun»aine. C'est là une des raisons qui lui font justement une place si importante dans notre vie d'aujourd'hui (ou qui la lui faisaient dans notre vie d'hier). Ainsi que les analystes classiques et les lyriques romantiques, il a raconté, se prenant comme source et type, en termes neufs, délicats et profonds, une aventure, des aventures intérieures qui sont à peu près celles de tout le monde. Tout le monde débute par un individualisme violent, qui ensuite se couvre, s'étoffe, se ploie aux conditions de 4a vie sociale. Tout ie irsonde croit que cet individualisme décoiirvfc l'Amérique, et s'aperçoit ensuite que ce nouveau monde était déjà découvert. Tout le monde éprouve le modelage par la vie, wn. «fïine-

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

ment par une usure, un enrichissement par les formes de syntpathie humaine qui réparent et qui balancent cette usure. La suite des livres, des attitudes, des analyses de M. Barres est une suite humaine, très humaine. En se regardant vivre, en alignant une littérature d'analyse dont la sincérité, la finesse, l'accent direct, sont servis par tous les dons d'un grand écrivain, il s'est tenu beaucoup plus près de l'humanité moyenne que ne l'ont fait les Senancour ou les Amiel. La manière dont il est sorti du moi, ou l'a élargi, est conforme au style classique tel que nous le reconnaissons dans Pascal ou dans Sainte-Beuve. C'est de l'étude de lui-même, c'est de l'analyse du Moi, que V Apologie de la Religion chrétienne veut mener son lecteur au cœur du christianisme : elle ne le sortira de lui qu'après l'avoir puissamment enfoncé en lui. Et, comme cette acropole de la foi, la grande terrasse d'intelligence que sont Port-Royal et les Lundis prend racine dans les jardins inférieurs et méticuleux d'analyse que sont les Pensées d'août et Volupté. Eux aussi pourraient dire : « D'autres se décomposent par l'analyse ; c'est par elle que je me recompose et que j'atteins ma vérité » ^.

Il est fort juste que M. Barrés dédie Un Homme Libre aux collégiens. Les Trois Idéologies, qui trouvèrent tout de suite leur public, exprimaient parfaitement les façons de sentir et de penser auxquelles s'essayaient avec la même fièvre et plus de gaucherie les adolescents parisiens autour de 1889. Plus exactement elles sont le livre de l'internat universitaire, — que le Roman de ÏÉnergie Nationale prolongera. Cette vie artificielle qui fripe et froisse une âme, rend plus grossières les âmes grossières, mais plus fines les âmes fines, leur donne de force l'habitude de la vie secrète, aide à construire des palais orientaux, murs communs à l'extérieur, rêve et délice au dedans. Effet très ordinaire des institutions égalitaires qui fournissent chez nous depuis un siècle et quart les verges dont elles sont fouettées. L'institution universitaire vers 1889 conduisait à la tour d'ivoire, et M. Barrés écrivit dans Sous Vœil des Barbares le livre de cette tour. Je l'ai lu moi-même pour la première fois dans la vieille tour du lycée Louis-le- Grand qui porte les inscriptions HorcB Europeœ et Astronomie^ et qui encastrée aujourd'hui dans la bâtisse neuve y rappelle seule à peu près l'ancien collège de Clermont ; un été où quelques philosophes avaient trouvé le filon de passer dans les combles du vieux collège

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