L'INDIVIDUALISME LYRIQUE
Quelles que soient l'ampleur et la riche imprécision du terme de romantique, ce sentiment direct, violent, saccadé et orgueilleux de la vie fait bien de M. Barres un romantique, dans la plupart des sens variés du mot. Mais les influences parmi lesquelles il s'est développé, les sacrifices qu'il a été conduit à pratiquer tant dans son art que dans sa vie, ont affecté çà et là son romantisme de quelque mauvaise conscience. Avant que le coq gaulois ait chanté trois fois dans le nationalisme intégral, M. Barres a renié de façon éclatante son ancêtre Rousseau. Plus modérément mais du même fond il dit dans le Voyage de Sparte : « Avec tous mes pères romantiques je ne demande qu'à descendre des forêts barbares et qu'à rallier la route royale, mais il faut que les classiques à qui nous faisons soumission nous accordent les honneurs de la guerre, et qu'en nous enrôlant sous leur discipline parfaite ils nous laissent nos riches bagages et nos bannières assez glorieuses « ^. Ces bagages les premiers livres de M. Barrés les contiennent abondamment, et cette bannière est celle de l'individualisme, qu'il a rangée sous une discipline, mais qu'il n'a pas abdiquée : simplement le drapeau est devenu un fanion.
Individualisme qui est sorti comme un fruit naturel d'une enfance concentrée et captive. On a beaucoup analysé l'influence de l'internat sur la sensibilité française, jamais peut-être avec des raccourcis plus vigoureux, plus vrais que dans les premières pages des Déracinés.
Mieux que toute dissertation, mieux que les pages mêmes de M. Bar-
LA FIGURE INDIVIDUELLE
rès, la mesure de l'angle qui sépare ces deux passages en apparence contradictoires nous donnera ici une image ou une sensation vraie : « Cet enfant qui plie sa vie selon la discipline et d'après les-roulements du tambour, ne connaissant jamais une minute de solitude ni d'affection sans méfiance, ne songe même pas à tenir comme un élément, dans aucune des raisons qui le déterminent à agir, son contentement intime « ^. D'autre part : « Ce milieu, s'il salit tout l'extérieur des adolescents, du moins fortifie la puissance du rêve en le refoulant. Celui qui grandit -gi=andit hors de la société des femmes, appliqué à ne pas différer de compagnons vulgaires et railleurs, n'éprouvera jamais sur son visage et dans tous les mouvements de son corps la grâce sublime d'une âme confiante ; mais ses jouissances intimes, qu'il ne pourra partager avec personne, y gagneront en âpreté » ^. Le premier passage s'applique évidemment au commun, au troupeau, à ceux-là que les heures normales de solitude vraie et d'affection sans méfiance eussent probablement élevés et promus aux délicatesses intérieures, mais qui n'ont point l'étoffe ni la force nécessaires pour y suppléer, lorsqu'elles manquent, par leurs ressources propres. Le second s'entend des exceptions heureuses que la contrainte du milieu exerce et fortifie comme font du vrai génie poétique le mètre et la rime. Le bonheur de telles exceptions (qui sans doute, cette contrainte manquant, n'auraient pas laissé pour cela de produire de beaux fruits) ne saurait évidemment suffire à justifier un système d'éducation, puisqu'un tel système ne doit être jugé que du point de vue d'intérêts généraux. Mais enfin une adolescence comprimée et fiévreuse entre des murailles, tel est bien le milieu naturel et logique d'où sont sortis Sous Vœil des Barbares et Un Homme Libre. Et quand M. Barrés fait suivre ses trois idéologies par Le Roman de l Energie Nationale, ce sont sept internes d'un lycée lorrain qui lui servent à établir une coupe dans cette énergie natiotnale, et à diversifier sous sept figures l'individualisme né du milieu universitaire. Alfred de Musset dans les premières pages de la Confession a pareillement situé dans l'atmosphère, passionnée et glacée comme un soleil d'Austerlitz, des lycées impériaux, les sources des grands sentiments romantiques. Les lycées de la République ont