‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 71 sur 256 · Le Culte du Moi, p · texte numérisé non relu

Le Culte du Moi, p

4 Les Déracinés^ p. 1 64.

LA FIGURE SOCIALE

la plupart des livres de M. Barres, est d ailleurs conçu et donné comme un passage. « Cette légende alexandrine, qui m'engendra jadis à la vie personnelle, m'enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour d'ivoire qu'assiègent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences vulgaires se transformera. Pour se tourner vers quel avenir ? Tout ce récit n'est que l'instant où le problème de l'avenir se présente à moi avec une plus grande clarté... Toi seul, ô mon maître, je te supplie que par une suprême tutelle tu me choisisses le sentier où s'accomplira ma destinée. Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes. )> Ce sont là les derniers mots du livre, l'horizon qui met derrière les livres suivants une sensibilité dépassée.

A aucun moment même, je crois, M. Barrés n'a dû s'arrêter d'une manière quelque peu stable au doute subjectif et au mépris des individus. Notons d'ailleurs que la question de la réalité du monde extérieur, posée superbement par les professeurs de philosophie devant leurs élèves ébaubis, est alors purement verbale. Il faut pour la saisir — je ne dis pas pour la résoudre — une réflexion étendue sur plusieurs années et une intelligence spécialisée. M. Barrés ne s'est point attardé dans ces méandres, et il n'a tiré de la philosophie du doute subjectif que son contenu utile et sec : « Il y a en nous un certain nombre d appétits qui ne peuvent se satisfaire que dans cette relation avec le monde des apparences, dite vie active. Je leur ai trouvé là des joujoux ; et la certitude que j'ai de l'inanité de tout ce qu'ils poursuivent me laisse une parfaite indifférence quant aux résultats, et une profonde paix intérieure tandis qu'ils bataillent contre des apparences » ^. Le doute a pour effet et pour bienfait (et Descartes donne toujours ici le schème supérieur qui se retrouve dans toutes ces formes plus grossières) d'éliminer de nous l'adventice, l'appris, l'extérieur pour nous permettre de nous développer selon nous-mêmes. « Ma méthode valait pour des esprits qui constatent douloureusement à vingt ans la contradiction et le sans racines de toutes les notions dont on les a chargés » ^.

De cette contradiction et de ce « sans racines » deux conséquences.

Echapper à ce sentiment douloureux de la contradiction par la souplesse intérieure de la pensée, la souplesse verbale de la phrase, l'ondulation d'une ligne vivante capable de comprendre successivement

l. Toute Licence sauf contre l'Amour, p. ]7 4. 2. /(/..p. 175.

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

tous les contraires, — voire même une intention de lire Hegel exprimée dans le recueil d'articles : De Hegel aux Cantines du Nord.

Chercher des racines. « Cet homme sincère est bien décidé à ne jamais se parer de sentiments qui, chez lui, ne seraient que des mots, fleurs coupées sur d'autres âmes et qui, dans son propre cœur, ne peuvent prendre de racines profondes » ^. M. Barres est resté fidèle à ces directives. Evidemment on peut voir une certaine étroitesse dans le refus (habituel chez lui et dont le Voyage de Sparte fournit l'exemple-type) de sympathiser avec des valeurs intellectuelles qui ne font rien vibrer en lui de profond. Mais s'il perd en sympathie du dehors il gagne en vie présente et directe. S'il ne se livre pas tout entier, il ne livre rien qui ne soit de lui, qui n'aie des racines en lui.

Aussi n'cot-ce pas par des opérations logiques, par une dialectique que M. Barrés s'est efforcé de sortir de la contradiction et du « sans racines )>. Il s'est confié aux puissances, au courant de l'individualisme juvénile, avec la conscience que cet individualisme comme cette jeunesse n'aurait qu'un temps et le mènerait sûrement quelque part : « Chère vie moderne, si mal à l'aise dans les formules et les préjugés héréditaires, vivons-la avec ardeur, avec clairvoyance aussi, avouons-en toutes les nuances, et que diable ! elle finira bien par dégager d'ellemême une morale et des devoirs nouveaux » ^. Ici encore nous suivons avec M. Barrés une pente tout à fait commune de la nature humaine. Il est commun que nous appelions précisément morale et devoir cette vie que notre ardeur nous mène à vivre, que notre clairvoyance nous fait analyser et réduire en théories.

Vivre la vie moderne avec ardeur et clairvoyance, c'est ici descendre de la tour alexandrine chez les hommes, les utiliser avec ironie ou amour, voir en les barbares d'abord les adversaires, ensuite les amitiés. Vivre c'est élargir le moi, c'est le nourrir. On ne l'élargit, on ne le nourrit qu'en le répandant hors de lui. Après avoir éprouvé son existence, il l'augmente : « Si je suis passé de la rêverie sur le moi au goût de la psychologie sociale, c'est par des voyages, par la poésie de l'histoire, c'est surtout par la nécessité de me soustraire au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation nihiliste » ^. Ce besoin

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